dimanche 14 octobre 2012

À propos de bombes et d’un dessin

Uri Avnery

Ma pre­mière réaction à la pré­sen­tation d’un dessin par Ben­jamin Néta­nyahou à l’Assemblée générale des Nations unies a été la honte.
 
La honte de voir l’élu à la fonction suprême de mon pays s’abaisser à user d’un tel procédé rhé­to­rique pri­mitif, à la limite de l’enfantillage.
(Un com­men­tateur israélien a suggéré de l’installer sur un tapis avec plein de papier et d’encre de chine, puis de le laisser s’amuser tout son soûl.)
Il s’adressait à une chambre à moitié vide (la télé­vision israé­lienne a veillé à ne pas montrer la salle dans son entier pendant le dis­cours). De plus, l’auditoire était composé de diplo­mates de second rang, mais cependant des gens cultivés. Même Néta­nyahou aurait dû prendre conscience qu’ils auraient du mépris pour cette présentation.
Mais ce n’était pas du tout à eux que s’adressait Néta­nyahou. Il s’adressait à l’auditoire juif de son pays et des États-​​Unis.
Cet auditoire était fier de lui. Il a réussi à toucher leur sen­si­bilité la plus profonde.
Pour le com­prendre, il faut se remettre en mémoire les sou­venirs his­to­riques. Les juifs repré­sen­taient partout une petite com­mu­nauté sans pouvoir. Ils dépen­daient tota­lement du pouvoir des Gentils.
À chaque fois qu’ils se trou­vaient en situation de danger, les juifs fai­saient appel à la per­sonne la plus éminente de leur com­mu­nauté pour plaider leur cause devant l’empereur, le roi ou le prince. Lorsque ce “plaideur” (Shtadlan en hébreu) avait réussi à écarter le danger, il gagnait la recon­nais­sance de toute la com­mu­nauté. Dans quelques cas on se sou­vien­drait de lui pendant des géné­ra­tions, à l’exemple du mythique Mar­dochée du Livre d’Esther.
Néta­nyahou a rempli cette fonction. Il est allé au centre même du pouvoir ‘gentil’, l’équivalent de nos jours de l’empereur de Perse, plaider la cause des juifs menacés d’anéantissement par l’héritier actuel d’Amman le dia­bo­lique (dans le même Livre d’Esther).
Et quelle idée de génie que de pré­senter le dessin de la Bombe ! Il a été reproduit sur les unes de cen­taines de journaux et dans les pro­grammes d’informations télé­visées du monde entier, y compris dans la New York Times !
Pour Néta­nyahou, c’était “Le dis­cours de sa vie”. Pour être précis, comme l’a fait remarquer avec humour un com­men­tateur de la télé­vision, c’était le 8e dis­cours de sa vie devant l’Assemblée générale.
Sa popu­larité a bondi à de nou­veaux sommets. Moïse lui-​​même, le suprême plaideur à la cour de Pharaon, n’aurait pas pu mieux faire.
Mais le point capital de l’affaire se cachait quelque part entre les tor­rents de paroles.
L’attaque “inévi­table” contre les ins­tal­la­tions nucléaires de l’Iran pour pré­venir le Second Holo­causte était reportée au prin­temps ou à l’été pro­chain. Après avoir fan­fa­ronné pendant des mois en annonçant que l’attaque mor­telle était immi­nente, d’une minute à l’autre, sans une minute à perdre, tout a disparu dans la brume de l’avenir.
Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
Eh bien, l’une des raisons était les son­dages indi­quant que Barack Obama serait réélu. Néta­nyahou avait obs­ti­nément misé toutes ses cartes sur Mitt Romney, son clone idéo­lo­gique. Mais Néta­nyahou est aussi quelqu’un qui a une Vraie Foi dans les son­dages. Il semble que les conseillers de Néta­nyahou l’aient convaincu de se couvrir. Le démon Obama pourrait l’emporter, malgré les mil­lions de Seldon Adelson. Surtout main­tenant que George Soros a misé ses mil­lions sur le pré­sident sortant.
Néta­nyahou avait la brillante idée d’attaquer l’Iran juste avant les élec­tions amé­ri­caines, pensant que tous les poli­ti­ciens amé­ri­cains auraient les mains liées. Qui oserait retenir Israël dans un moment pareil ? Qui refu­serait de venir en aide à Israël lorsque les Ira­niens allaient contre-​​attaquer ?
Mais, comme tant de brillantes idées de Néta­nyahou, celle-​​ci également a fait flop. Obama avait dit à Néta­nyahou dans des termes sans ambigüité : Pas d’attaque de l’Iran avant les élec­tions. Sinon…
Le prochain pré­sident des États-​​Unis – quel qu’il soit – dira la même chose à Néta­nyahou après les élections.
Comme je l’ai déjà dit (excusez-​​moi de me citer une nou­velle fois), une attaque mili­taire contre l’Iran est hors de question. Le prix est d’un niveau insup­por­table. Les réa­lités géo­gra­phique, écono­mique et mili­taire concourent toutes à l’empêcher. Le Détroit d’Ormuz serait fermé, l’économie mon­diale s’effondrerait, une guerre longue et dévas­ta­trice s’ensuivrait.
Même si Mitt Romney était au pouvoir, entouré d’une foule de néo­con­ser­va­teurs, il ne chan­gerait pas ces réa­lités d’un iota.
La cause d’Obama est très for­tement ren­forcée par les nou­velles écono­miques qui nous viennent d’Iran. Les sanc­tions inter­na­tio­nales ont eu des résultats éton­nants. Les scep­tiques – avec Néta­nyahou à leur tête – sont en plein désarroi.
Contrai­rement à la cari­cature anti-​​islamique, l’Iran est un pays normal, avec une classe moyenne normale et des citoyens dotés d’un niveau de conscience poli­tique élevé. Ils savent que Mahmoud Ahma­ni­dejab est un bouffon et, s’il avait réel­lement voulu pro­duire une bombe nucléaire, se serait-​​il livré à tous ces dis­cours stu­pides sur Israël et/​ou l’Holocauste ? N’aurait-il pas gardé le silence pour y tra­vailler ferme ? Mais puisqu’il est, de toutes façons, sur le point de s’en aller, il ne sert à rien de faire une révo­lution en ce moment même.
Conséquence pratique : désolé, pas de guerre.
Toute l’affaire soulève à nouveau la contro­verse Walt-​​Mearsheimer. Israël détermine-​​t-​​il la poli­tique des États-​​Unis ? Est-​​ce la queue qui fait bouger le chien ?
Dans une très large mesure, c’est indu­bi­ta­blement le cas. Il suffit de voir, si l’on suit la cam­pagne élec­torale actuelle, comment les deux can­didats traitent le gou­ver­nement israélien avec obsé­quiosité et font assaut l’un et l’autre de paroles de flat­terie et de soutien.
Les votes juifs jouent un rôle important dans des ‘swing states’ (États dont le choix est incertain), et l’argent juif joue un grand rôle dans le finan­cement des deux can­didats. (O tempora, o mores ! Il y avait jadis une plai­san­terie juive : un noble polonais menace son voisin noble : “Si tu frappes mon juif, je frap­perai ton juif !” Aujourd’hui, c’est un mil­liar­daire juif qui menace un autre mil­liar­daire juif :" si tu donnes un million à ton Goy, je vais donner un million à mon Goy !”)
L’équipe chargée de la poli­tique pour le Moyen-​​Orient au sein de l’Administration Obama est formée de juifs sio­nistes, jusqu’à l’ambassadeur des États-​​Unis à Tel Aviv qui parle mieux l’hébreu qu’Avigdor Lie­berman. Dennis Ross, le fos­soyeur de la paix au Moyen Orient, semble être partout. Les néo­con­ser­va­teurs de Romney, eux aussi, sont en majeure partie des juifs.
Des juifs ont une énorme influence – jusqu’à un certain point. Ce point est extrê­mement significatif.
On en a vu dans le passé un petit exemple : Jonathan Pollard, l’espion juif-​​américain, a été envoyé en prison à vie. Beaucoup de gens (dont moi) estiment cette peine trop sévère. Pourtant aucun juif amé­ricain n’a osé pro­tester, l’AIPAC est resté tran­quille et aucun pré­sident amé­ricain n’a été influencé par des appels israé­liens à la clé­mence. Les auto­rités de sécurité des États-​​Unis avaient dit Non, et ça a été Non.
La guerre contre l’Iran est un million de fois plus impor­tante. Elle concerne des intérêts amé­ri­cains vitaux. Les mili­taires amé­ri­cains y sont opposés (comme le sont les mili­taires israé­liens). Chacun sait à Washington qu’il ne s’agit pas là d’une question secon­daire. Elle concerne le fon­dement même de la puis­sance amé­ri­caine dans le monde.
Et voilà, les États-​​Unis disent NON à Israël. Le pré­sident déclare froi­dement qu’en ce qui concerne les intérêts de sécurité vitaux, aucun pays étranger ne peut ordonner au com­mandant en chef des États-​​Unis de tracer une ligne rouge et de s’engager lui-​​même dans une guerre. En par­ti­culier à l’aide d’un dessin de livre de bandes dessinées.
Les Israé­liens sont aba­sourdis. Quoi ? Nous, le pays du peuple choisi par Dieu, nous sommes des étrangers ? Tout comme les autres étrangers ?
C’est une leçon très impor­tante. Lorsque les choses deviennent réel­lement cri­tiques, le chien est tou­jours le chien et la queue est tou­jours la queue.
Alors qu'en est-il de l’engagement de Nétanyahou concernant l’Iran ?
Un jour­na­liste étranger m’a demandé récemment si Néta­nyahou pourrait sur­vivre à l’élimination de l’“option mili­taire” contre l’Iran, après n’avoir parlé de rien d’autre pendant des mois ? Qu’en est-​​il du Hitler iranien ? Qu’en est-​​il de l’holocauste imminent ?
Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter. Néta­nyahou peut aisément s’en tirer en pré­tendant que tout cela était en réalité une ruse pour obtenir que le monde impose des sanc­tions plus lourdes à l’Iran.
Mais était-​​ce le cas ?
Les gens influents en Israël sont divisés.
Le premier camp craint que notre Premier ministre ait réel­lement perdu la tête. Qu’il soit obsédé par l’Iran, qu’il ait cli­ni­quement l’esprit dérangé, que l’Iran soit devenu une idée fixe.
L’autre camp pense que toute l’affaire était, dès le début, un canular pour détourner l’attention de la seule question qui importe réel­lement : la paix avec la Palestine.
En cela il s’est montré extrê­mement efficace.

Depuis des mois main­tenant, la Palestine n’est plus à l’ordre du jour d’Israël et du monde entier. Palestine ? Paix ? Quelle Palestine, quelle paix ? Et tandis que le monde a les yeux fixés sur l’Iran comme un lapin hyp­notisé sur un serpent, les colonies sont déve­loppées et l’occupation ren­forcée, et nous navi­guons fiè­rement vers la catastrophe.
Et cela n’a rien d’une histoire en bandes dessinées.

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