Interview
d'Abdehak Eddouk, aumônier musulman à la prison de
Fleury-Mérogis
Saphirnews : Selon vous, la prison
est-elle un terreau propice à la radicalisation de l'islam ?

Abedlhak Eddouk
: Il y a en prison des détenus à
l’idéologie radicale mais ils ne représentent qu’une petite minorité et ont été
emprisonnés pour ces raisons.
Quelle influence peuvent-ils avoir sur les autres détenus ?
A.E : Il peut y avoir
une certaine influence car ces détenus restent une minorité agissante. Pour eux,
ils détiennent la vérité et la prison ne va pas les empêcher de propager leurs
idéologies. Mais connaître l’impact de leur influence est très difficile car il
n’y pas d’études là-dessus. Ce qui est sûr, c’est que si dans la prison il y a
un aumônier qualifié avec des moyens, leur influence ne pourra pas avoir
d’effets.
À la prison de Fleury-Mérogis, avez-vous déjà eu affaire personnellement à des détenus qui suivaient une idéologie radicale ?
A.E : Notre mission,
en tant qu’aumônier est de répondre à la demande de spiritualité des détenus et
non pas d’aller à la recherche des radicaux. Mais face à des individus ayant un
tel comportement, on essaie d’expliquer, de déconstruire leurs idéologies et de
donner plus d’éclaircissements.
Il faut savoir que la prison est le lieu de toutes les radicalisations mais on fait plus attention à l’islam car c’est un sujet d’actualité. Ma crainte est que l’on pense que tous les détenus de confession musulmane sont susceptibles d’être des radicaux.
Il faut savoir que la prison est le lieu de toutes les radicalisations mais on fait plus attention à l’islam car c’est un sujet d’actualité. Ma crainte est que l’on pense que tous les détenus de confession musulmane sont susceptibles d’être des radicaux.
Quel rôle joue la prison dans le processus de radicalisation des détenus ?
A.E : Elle peut
favoriser la radicalité car c’est un lieu d’enfermement, de fragilité et de
rupture. Ces trois éléments peuvent mettre n’importe quel individu face à la
radicalisation.
Que peut faire l’administration pénitentiaire ?
A.E : Elle ne peut
rien faire. Depuis des années, même des siècles, toutes les sociétés ont du mal
à gérer la question de l’enfermement. Cela dépasse tout le monde.
L’administration pénitentiaire doit gérer la présence dans la prison. Mais le
problème de la radicalisation concerne toute la société. La solution ne se
trouve pas seulement au sein de la prison. Il faut anticiper les choses bien
avant la présence des individus en prison qui pourraient être touchés par une
radicalisation.
Qui sont ces individus quand on parle de « radicalisme islamique » ?
A.E : On peut
définir un certain profil : on parle d’anciens délinquants ou de jeunes qui
découvrent la religion. Il faut étudier la situation pour la comprendre et
trouver des solutions. La prison doit préoccuper tout le monde. Il ne faut pas
attendre un événement tragique. On s’attaque aux conséquences mais la religion
n’a rien à voir. Pour la plupart des détenus, la religion apporte de
l’apaisement. Il ne faut pas s’attaquer à la religion, elle n’est pas
responsable si des personnes se tournent vers la radicalisation.
Quinze nouveaux postes d’imams sont inscrits au budget 2013 du ministère de la Justice, comment accueillez-vous cette nouvelle ?
A.E : Je ne sais pas à
quoi correspondent ces quinze postes budgétaires. Est-ce des créations de postes
ou est-ce des aumôniers déjà en poste qui vont être intégrés dans ce budget ?
C’est toujours bien mais aujourd’hui, nous sommes entre 150 et 160 aumôniers alors que pour faire face à la demande, nous devrions être le
triple de ce chiffre. La prison de Fleury-Mérogis aurait besoin de 15 à 20
aumôniers alors que nous sommes six aujourd’hui.
Quel est le statut des aumôniers dans les prisons ?
A.E : La plupart
d'entre eux sont bénévoles et perçoivent une rémunération comprise entre 100 et
750 € maximum. Ce n’est pas un salaire et donc il n’y a aucun avantage social.
La majorité d’entre eux ne se rendent pas tous les jours à la prison, y compris
les retraités. Mais la question de la rémunération des aumôniers ne peut
résoudre qu’en partie le sort de la prison.
Quel est le facteur principal qui permettrait d’améliorer la pratique du culte musulman dans les prisons ?
A.E : Disposer d’aumôniers qualifiés, c'est-à-dire ayant une formation religieuse pour apporter
une réponse efficace aux détenus. Les aumôniers doivent aussi avoir une
connaissance du monde carcéral. Connaître l’univers de la prison est très
important au risque de ne pas supporter ce monde. S’il y a un seul détenu
radical, un aumônier qualifié est important pour pouvoir déconstruire son
idéologie.
Mais dès qu’on dispose d’aumôniers qualifiés, la problématique financière se pose. Comment inciter ces personnes bien formées qui ont déjà un travail à côté et une famille à se rendre en prison sans un salaire attractif ? Aujourd’hui, en France, nous n’avons pas encore atteint le moment ou ces responsables qualifiés sont à la retraite. Actuellement, ils sont actifs.
Mais dès qu’on dispose d’aumôniers qualifiés, la problématique financière se pose. Comment inciter ces personnes bien formées qui ont déjà un travail à côté et une famille à se rendre en prison sans un salaire attractif ? Aujourd’hui, en France, nous n’avons pas encore atteint le moment ou ces responsables qualifiés sont à la retraite. Actuellement, ils sont actifs.
Que faut-il faire concrètement pour que les aumôniers qualifiés soit plus nombreux dans les prisons françaises ?
A.E : Il faut prendre
le recul et établir une feuille de route, sans précipitation. Il existe déjà
quelques formations religieuses dans des établissements mais il manque une
formation spécifique au monde carcéral. Il faut ensuite régler le problème
financier interne. Aujourd’hui, la réalité fait que l’ Etat français ne veut pas
financer le culte et l’argent venu de l’étranger suscite beaucoup de réticences.
Comment faire alors ?
A.E : Il est toujours
possible de trouver des financements. J’avais lancé plusieurs pistes après les
attentats de Montauban et de Toulouse. Je propose la création d’une fondation
pour l’aumônerie musulmane des prisons qui sera chargée de collecter les dons
associatifs. En organisant une collecte dans les mosquées, un vendredi par an,
on peut arriver à gérer l’aumônerie musulmane dans les prisons. Je pense que
c’est aujourd'hui la proposition la plus concrète.
Christiane Taubira
veut continuer à recruter des imams pour les prisons
Interrogée sur le phénomène de
prosélytisme islamiste en prison, sur Europe 1, jeudi 11 octobre, la ministre de la Justice, Christiane
Taubira a estimé que le nombre d’imams dans les établissements pénitentiaires
est insuffisant. "Il faut effectivement que la pratique du culte se fasse
dans le respect des valeurs et des lois de la République", a déclaré la
ministre.
Christiane Taubira a décidé
d’affecter des ressources dans le budget 2013 pour créer l’équivalent de quinze
postes d’aumoniers musulmans à temps plein, ce qui permettra une présence dans
30 établissements supplémentaires. Elle a annoncé que le même « effort » serait
fait en 2014 car "actuellement une soixantaine d’établissements seulement
sont couverts" alors qu’on compte environ 200 établissements
pénitentiaires.
La ministre met en garde
contre toute confusion sur les causes de la récidive, "Il y a une
surpopulation carcérale et des conditions de promiscuité qui font que, souvent,
les petits délinquants sortent de prison avec un ancrage plus fort dans la
délinquance", a-t-elle relevé.
Selon des spécialistes, le prosélytisme
islamiste en prison est réel mais marginal et a tendance à s’atténuer depuis
quelques années grâce à la présence accrue d’aumôniers dans les établissements
pénitentiaires.

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