Ce dimanche 7 octobre, élection présidentielle au
Venezuela. Michel Collon teste l’info qu’on nous donne en France et en
Belgique. Début d’une petite série de test – médias sur Le Soir, Le
Monde et d’autres…
Chavez sera-t-il réélu ou bien sera-t-il remplacé par le candidat d’opposition Henrique Capriles Radonski ? J’ai testé les divers articles consacrés à cette élection par le quotidien bruxellois, que je lis tous les matins après le petit déjeuner. Puis, je suis allé voir aussi du côté du Monde français et d’autres médias. Ce qui frappe : ils disent tous la même chose. Mais quelles sont leurs sources ? Et surtout : qu’est-ce qu’ils ne disent pas ?
Mon objectif : montrer comment vous pouvez
repérer vous-mêmes les médiamensonges à l’avenir. Et ce que vous pouvez
faire vous-même, en tant que citoyen, face à la désinformation…
Des manips, j’en ai relevé sur cinq points : 1.
Pourquoi nous cache-t-on le programme de l’opposition ? 2. Capriles
est-il vraiment « un jeune nouveau » ? 3. Chavez « antisémite » et
dictatorial ? 4. Qui menace d’une « guerre civile » ? 5. Capriles
peut-il gagner ?
1.
Pourquoi nous cache-t-on le véritable programme de l’opposition ?
Les grands médias européens présentent Capriles
comme un grand démocrate progressiste, qui serait en fait un candidat
de « centre gauche ». Véronique Kiesel est la chroniqueuse attitrée du Soir
sur le Venezuela. Elle a consacré deux articles à la campagne
présidentielle. Tous deux vantant le candidat de l’opposition. Ses
qualités ? Il est plus jeune que Chavez et « plein d’énergie ». Et à
part ça ? « Tout en promettant de poursuivre les programmes sociaux actuels, (…) il a réussi à dépasser la pure opposition idéologique à Chavez ».
Qu’entend-elle par ce « dépassement » ?
Faudrait-il oublier qu’avant Chavez (sous l’actuelle opposition donc),
80% des Vénézuéliens étaient pauvres, voire très pauvres alors que
l’élite se construisait des fortunes colossales avec l’argent du
pétrole ? Si les mots ont un sens, Madame Kiesel serait bien aimable
d’expliquer par quel miracle on peut dépasser la contradiction entre les
très riches et les autres qui en sont victimes ? Qui a intérêt à la
prétendre « dépassée », sinon les ultra – riches dont la famille
Capriles fait partie d’ailleurs ?
Et Kiesel se démène énergiquement pour cacher
que le programme de Capriles est néolibéral, radicalement à droite et
ramènerait très vite les anciennes injustices. C’est pourtant écrit en
toutes lettres dans ce programme de 166 pages : Capriles veut notamment
privatiser la compagnie nationale du pétrole en « élargissant son assemblée d’actionnaires » pour en faire « une entreprise à seule finalité commerciale »
Or, c’est justement en redistribuant enfin l’argent du pétrole que
Chavez a pu en quelques années financer des soins de santé pour tous,
l’éducation pour tous, la fin de l’analphabétisme, une aide aux petites
et moyennes entreprises, la croissance économique, la hausse du salaire
minimum et des retraites, etc. ! Capriles veut au contraire privatiser
les retraites, malgré les catastrophes sociales constatées dans tous les
pays où ce néolibéralisme a été appliqué.
Capriles veut aussi démanteler l’Etat central,
pour l’empêcher de mener ces politiques sociales qui ne sont que
gaspillage aux yeux des riches. Il prétend tout régler avec une large
autonomie des provinces. Mais comme l’écrit Romain Migus, jeune Français
vivant à Caracas : « (Sans intervention de l’Etat central), comment
ferait un Etat pauvre et peu peuplé, comme le Delta Amacuro, situé á la
frontière avec la Guyana, pour financer son réseau d´hôpitaux, d´écoles,
ses routes, ses installations sportives, ses services culturels, ou
encore son approvisionnement en eau et en électricité, toutes
compétences que lui confère le programme de Henrique Capriles ? En
réalité, cette décentralisation est le prélude à la privatisation des
services publics régionaux dans les zones où le financement local sera
impossible. »
2. Capriles est-il vraiment « un jeune nouveau » ?
Kiesel insiste : en contraste avec le « vieux Chavez », Capriles serait un candidat tout frais et tout nouveau, qui prônerait « la réconciliation d’un pays hautement polarisé depuis plus de 10 ans entre chavistes et antichavistes. »
« Réconcilier »,
vraiment ? Qui donc est Capriles ? Il a d’abord été élu en 1998 député
du parti démocrate chrétien COPEI. Quand ce parti néolibéral et ultra -
corrompu a perdu tout crédit, Capriles a décidé avec d’autres de fonder Primero Justicia,
un parti ouvertement de droite. Ce parti aura deux sources de
financement : 1. Des fonds détournés illégalement de l'entreprise
publique PDVSA. 2. Des fonds versés par la CIA à travers ses habituels
paravents : National Endowment for Democracy (NED) et International
Republican Institute (IRI).
Pire : en 2002, lorsqu’un coup d’Etat militaire
tente de renverser Chavez, Capriles, alors maire d’un quartier riche de
Caracas, participe à l’attaque très violente contre l’ambassade de
Cuba, il fait le mur pour y pénétrer, menace l’ambassadeur, et sa police
ferme les yeux quand les putschistes détruisent les autos de
l’ambassade, puis coupent son approvisionnement en eau et en
électricité.
Lorsqu’il sera élu gouverneur de l’Etat de
Miranda, en 2008, quelle sera la première mesure de Capriles ? Supprimer
des cliniques et des projets d’enseignement mis en place par Chavez.
Seule l’opposition populaire l’en empêchera finalement.
« Centre-gauche », tout ça ?
3. Chavez antisémite et dictatorial ?
Pour amener le lecteur européen à se méfier de
Chavez, pour lui faire oublier ses extraordinaires réalisations
sociales, les médias appliquent le principe permanent de la propagande
de guerre : diaboliser. Dans tous ses articles, Kiesel tape
systématiquement sur les mêmes clous.
Ainsi, le 7 septembre, elle accuse Chavez « d’utiliser
les immenses ressources pétrolières pour financer à la fois ses
ambitieux programmes sociaux et sa campagne électorale. » Le premier, c’est vrai. Le second est un mensonge sans preuves, très fréquent chez Kiesel.
Le 2 octobre, elle invente l’idée que les Vénézuéliens, intimidés, « sont nombreux à ne pas vouloir parler de politique avec des inconnus ».
Promenez-vous un peu à Caracas et vous verrez que le problème serait
plutôt, quand ils parlent de politique et quel que soit leur bord, de
parvenir à les arrêter !
Le 6 septembre, le chroniqueur Venezuela du Monde,
Paolo Paranagua, accuse carrément Chavez de développer l’antisémitisme
(entendez : le racisme anti-juifs). Ça, c’est évidemment un tout grand
classique, si pas le plus grand de la propagande de diabolisation ! Et
ce n’est pas la première fois que Paranagua, Kiesel et aussi Libération
accusent ainsi Chavez : ils avaient notamment lancé une grande campagne
sur ce thème en janvier 2006 (tiens, encore une année électorale !).
Ils avaient en fait tronqué et déformé grossièrement un discours de
Chavez (http://www.michelcollon.info/Comment-peut-on-nous-mentir-si.html). Ballon vite dégonflé.
Mais, comptant sur l’amnésie, Paranagua récidive : « Chavez
se présente lui-même comme ‘candidat de la patrie’. Il a donc désigné
son opposant comme le ‘candidat de l’anti-patrie’. C’est un classique du
répertoire nationaliste : ainsi « l’anti-France » désignait pêle-mêle
les juifs, les maçons, les communistes. »
Amalgame grossier et interprétation simpliste :
s’il est vrai que les fascistes européens des années 30 utilisaient la
propagande chauvine pour endoctriner vers la guerre, le patriotisme peut
prendre un sens tout différent dans le cas d’un peuple agressé ! Par
exemple, les Palestiniens ont tous les droits d’être ‘nationalistes’
face à l’occupation coloniale. Les Africains aussi face au pillage
permanent de leur richesse. Et le nationalisme prend une toute autre
signification dans cette Amérique latine colonisée et appauvrie pendant
des siècles par les colonialistes étrangers. Dans notre livre Les 7 péchés d’Hugo Chavez,
nous avons expliqué que la bourgeoisie dirigeante de nombreux pays
latino-américains avait effectivement trahi les intérêts du pays en
cédant toutes ses richesses aux multinationales étrangères. Donc si
Capriles poursuit cette politique néolibérale soumise aux
multinationales US, oui, on a le droit de dire qu’il trahit sa patrie.
En réalité, ce que Paranagua reproche à Chavez,
c’est d’avoir osé critiquer publiquement Israël. Mais comme il sait que
cet argument n’aurait pas de poids chez les gens honnêtes, il déforme
systématiquement. Attention, suivez bien son « raisonnement », ça
commence ainsi : « Le discours de Chavez libère la parole de ses militants »
(N.B. Cela revient à dire que Chavez est personnellement responsable de
tout excès qui serait commis par un de ses partisans ! On attend que
cette nouvelle règle soit appliquée à la politique française, par
exemple). Mais Paranagua poursuit : « Le site chaviste Martillo Rojo
écrit ainsi le nom de l’opposant Caprile$ Rat-onski. Le changement d’une
simple lettre pour écrire Rat-onski se passe d’explications » (Ah bon ?). Et il conclut brillamment : « Le signe du dollar incrusté dans le nom en renforce la connotation antisémite. »
Eh voilà comment on fabrique un procès en
sorcellerie ! Militants du monde entier qui utilisez souvent le sigle $
pour dénoncer une politique des multinationales, attention, vous faites
du racisme anti-juifs sans le savoir ! En fait, Paranagua, comme Le Monde,
pratique ici le truc favori du lobby israélien : si vous êtes contre le
sionisme, c’est-à-dire contre le colonialisme israélien, alors vous
êtes contre les juifs, vous êtes un raciste. Mais non : c’est l’Etat
d’Israël qui est raciste, et non ceux qui le critiquent. De nombreux
juifs critiquent Israël.
De tout cela, nous sommes prêts à débattre
publiquement avec Paranagua, mais il semble que son courage n’aille pas
au-delà du fait de lancer des critiques gratuites. Il faut dire que
Paranagua est un exemplaire parfait du serial médiamenteur. Quelques exemples parmi bien d’autres…
Le 29 janvier 2008, il insinue qu’un trafiquant
de drogue vénézuélien, Del Nogal, condamné en Italie, serait proche du
gouvernement vénézuélien dont il aurait financé les campagnes. Alors
qu’en réalité l’enquête sur Del Nogal a démarré au Venezuela où tous ses
biens, avoirs et sociétés ont été saisis par la Justice. En fait,
Paranagua recopiait ici les accusations gratuites de John Walters, un
haut responsable à la Maison-Blanche, qui avait prétendu que Chavez
était « en train de devenir un important facilitateur du trafic de cocaïne vers l’Europe. »
Pourtant, les services vénézuéliens ont arrêté un très grand nombre de
contrebandiers en provenance de Colombie. Un détail, le fait de recopier
cette accusation US ? Pas du tout. L’invasion du Panama en 1989 fut
justifiée par une accusation semblable. La propagande de Paranagua sert à
préparer une agression.
Le 28 mai 2007, le même Paranagua écrit : « Les
opposants à Chavez ont mobilisé plusieurs milliers de personnes face au
Conseil national des télécommunications où des heurts avec la police
ont fait une dizaine de blessés. » Qu’est-ce qui cloche ? Un gros
mensonge par omission : tous les blessés sont des policiers ! Dont un
gravement blessé par balle ! Cela se passerait en France, Le Monde écrirait ainsi ? Et on pourrait multiplier les exemples de cette mauvaise foi à sens unique.
4. Capriles peut-il gagner ?
Revenons à Kiesel. Ses deux titres montrent clairement où son cœur balance. 7 septembre : « Et si Hugo Chavez était battu ? ». 2 octobre « Capriles, celui qui pourrait battre Chavez. Tout est possible. »
Pourtant, Kiesel est bien obligée de reconnaître que les instituts de
sondage donnent Chavez largement gagnant : entre 15 et 20 points
d’avance. Cependant, elle a réussi à trouver un institut qui affirme le
contraire : « 48,6% pour Capriles contre 44,2% pour Chavez. » OK, c’est normal, les sondages sont un art incertain…
Sauf que Kiesel oublie volontairement de
signaler que les Etats-Unis… financent des instituts de sondage pour
semer la confusion et décourager leurs adversaires. Nous avions exposé
ce procédé dans notre préface au livre (épuisé) Code Chavez – CIA contre Venezuela, sur les divers financements secrets de la CIA au Venezuela et ailleurs. Sauf qu’en 2006, Le Soir
avait aussi affirmé que Chavez allait perdre, et que ce pronostic
s’était fracassé. Sauf que c’est un classique de la propagande US. Et
pas du tout une erreur de jugement.
En réalité, quand les USA savent que leur
protégé va perdre dans tel ou tel pays (ce fut le cas aussi en Iran),
ils répandent quand même pendant des mois l’idée qu’il va gagner.
Pourquoi ? Pour préparer les esprits à l’idée que si Chavez gagne, c’est
qu’il aura triché. Et pour justifier à l’avance les actions violentes
préparées par leurs services avec l’opposition, actions qui seront bien
entendu présentées comme des « protestations populaires spontanées ».
C’est un scénario classique pour préparer un coup d’Etat.
Bref, Kiesel se comporte également en serial mediamenteuse,
complice de coups d’Etat potentiels. Et ce n’est pas une plaisanterie :
la CIA a ainsi tenté de renverser Hugo Chavez, mais aussi Evo Morales
en Bolivie et Rafael Correa en Equateur. Et elle a réussi à renverser le
président du Honduras et celui du Paraguay.
5. Qui menace d’une « guerre civile » ?
Pour renforcer cette manipulation du public,
Kiesel a aussi prétendu que Chavez menaçait de déclencher une « guerre
civile » s’il ne gagnait pas. Tous les grands médias l’ont répété.
Mais j’ai vérifié les faits auprès de mon ami Jean Araud qui vit à Caracas depuis quarante ans. Sa réponse : « Depuis
Caracas, je crois rêver en t´écoutant. En réalité Chavez n´a rien dit
lui-même de cela. Chavez n´a menacé personne, n´a pas prédit de guerre
civile ni de chaos. Il s´est limité à citer des commentaires de membres
de l´opposition qui ont clairement exprimé et prévenu l´opinion publique
que le programme néo-libéral du candidat présidentiel Capriles en
supprimant tous les avantages sociaux acquis sous Chavez pouvait avoir
ces effets de chaos et de guerre civile. Ils ont dit n’être pas disposés
à accepter des agendas occultes, obsessions néolibérales, ni gueules de
bois économistes. Quelques heures à peine après ses déclarations, le
député William Ojeda a été expulsé de son parti ce qui est typique d´un
secteur de l´opposition qui brandit la bannière de la démocratie. » Bref, encore un médiamensonge. Toujours pour préparer les esprits à des incidents possibles.
Kiesel, Paranagua and Cie
diront-ils à leurs lecteurs qu’à la suite de ce scandale, quatre petits
partis politiques ont retiré leur soutien à Capriles ? Et que William
Ojeda, ce député d'opposition, a carrément appelé à voter Chavez ?
Conclusion : nous ne pensons pas qu’il s’agit
ici de simples erreurs comme tout journaliste peut en commettre. Il
s’agit d’une propagande délibérée, copiée - collée sur Washington et sur
l’élite vénézuélienne. Le Soir, Le Monde et autres médias sont en campagne électorale contre Chavez. Aux côtés des Vénézuéliens riches.
Et le fait que ces journaux refusent
systématiquement la parole aux contradicteurs et analystes sérieux, le
fait qu’ils refusent de débattre sur leurs « erreurs » en public, le
fait qu’ils recourent à des calomnies dégueulasses (Le Soir m’a
assimilé au chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, et refuse de
publier le droit de réponse qui lui a été envoyé), tout cela prouve leur
mauvaise foi. Pour garder leur prestige et leurs recettes
publicitaires, Le Soir, Le Monde, etc refusent de traiter le public en adulte. Pas le droit de vérifier les infos. Avec Le Soir, face aux médiamensonges, on doit la fermer.
Que faire alors ?
Je vois deux manières de nous défendre ensemble contre les médiamensonges.
- Notre équipe Investig’Action, trop petite et manquant des moyens nécessaires, va faire appel à vous très bientôt pour renforcer son activité, notamment sur le plan des test - médias. Moi aussi, j’aurais pu me faire avoir, si pas sur le Venezuela, sur d’autres pays que je connais moins bien. Comment j’ai fait pour repérer les tricheries ? Grâce à un réseau d’amis qui vivent au Venezuela et connaissent très bien la situation, particulièrement Jean et Romain que je remercie. Un tel réseau, nous devons le constituer pour d’autres pays.
- Mais le rôle fondamental, c’est à vous, lecteurs, de le jouer. Vous pouvez écrire à ces médias, ou à ceux que vous suivez. Vous pouvez demander comment ils expliquent une telle déformation des faits ? Mais surtout, vous pouvez en parler autour de vous. En signalant aux lecteurs de ces journaux qu’il existe d’autres sources d’info. Pour ne pas se faire avoir, tout le monde a intérêt à comparer.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire