mardi 9 octobre 2012

Entre Naples et Gaza

Adam Keller     

 L’Estelle "rap­pellera à ceux qui ne veulent pas s’en sou­venir que Gaza est tou­jours sous blocus, loin des yeux et de l’esprit de tous"
 
La ville de Gaza se trouve sur le rivage de la Médi­ter­ranée. Comme dans beaucoup de villes côtières, cer­tains habi­tants de Gaza s’intéressent à la voile, comme sport et comme loisir. Mais mettre ces intérêts-​​là en pra­tique est beaucoup plus com­pliqué à Gaza que dans la plupart de ces autres villes côtières.
En 2006 le Qatar a offert 10 petits voi­liers au tout nouveau club de voile et de surf de Gaza mais il a fallu attendre sep­tembre 2012 pour que les ins­pec­teurs mili­taires israé­liens se décident à conclure qu’il n’y avait pas de menace sécu­ri­taire à les laisser entrer à Gaza.
L’arrivée des bateaux à Gaza fut une occasion rare d’avoir de bonnes nou­velles, comme les décla­ra­tions enthou­siastes de Darin Kabariti, 12 ans, sur la sen­sation de totale liberté qu’elle ressent en lançant son bateau sur l’eau sur la plage de Gaza.
Peu de temps après la joyeuse arrivée des bateaux à Gaza, Fahmi Abu Rayash, un pêcheur de 22 ans, a été blessé par balle près de Beit Lahiya, touché à l’ abdomen et au pied. Ses bles­sures ont d’abord été jugées peu dan­ge­reuses mais il est mort au bout de 2 jours à l’hôpital.
Que s’est-il passé ? Selon le com­mu­niqué de l’armée israé­lienne, il s’était trop approché d’une zone interdite, pro­vo­quant le soupçon qu’il allait mener une attaque armée. Selon les Pales­ti­niens, il n’avait l’intention de rien faire de mal à qui­conque -hormis les poissons, en tout cas. Il n’y a pas eu d’enquête impar­tiale et il ne semble pas qu’il y en aura. Sa mort n’a pas été rap­portée par les médias israé­liens et occi­dentaux, et pas beaucoup dans la presse pales­ti­nienne non plus. C’est une nou­velle trop habi­tuelle. Et main­tenant les res­pon­sables israé­liens ont une réponse toute prête quand on leur pose trop de ques­tions sur de tels actes : "Des choses plus hor­ribles se pro­duisent tous les jours en Syrie". Ce qui repose sur des faits docu­mentés, indéniables.
Les navires de guerre qui sont la fierté et la joie de la Marine israé­lienne conti­nuent à patrouiller jour et nuit au large de Gaza, chargés -et ce depuis plus de 10 ans-​​ de rendre le blocus de Gaza imper­méable, si l’on peut dire. C’est leur tâche quo­ti­dienne d’empêcher les bateaux de pêche ou les voi­liers gazaouis, ou toute autre embar­cation, de s’aventurer « trop loin » en pleine mer. Et aussi d’empêcher tout navire venu de n’importe où ailleurs de s’approcher du rivage de Gaza.
Or il se trouve que, venant de l’Ouest, un tel bateau approche de Gaza assiégée. Pas subrep­ti­cement, non, son arrivée est annoncée et rendue publique depuis des mois.
Achetée par l’association sué­doise ’Un bateau pour Gaza, l’ Estelle a quitté la Fin­lande en mai dernier, empruntant un iti­né­raire com­pliqué avec des escales en Suède, en Norvège, () en France et en Espagne.
Les 17 mili­tants à bord -des Suédois et Nor­vé­giens pour la plupart, avec des dis­si­dents israéliens-​​ ont vécu des expé­riences inté­res­santes en route. Des ras­sem­ble­ments et des événe­ments artis­tiques se sont tenus dans chaque port, ils ont été pré­sents à un fes­tival du cinéma en Bre­tagne tandis qu’à Bar­celone, Manu Chao, artiste bien connu, a pris part au concert de soli­darité. Tout comme Adeila Guevara, la fille du légen­daire Che Guevara. Ils sont main­tenant à Naples [1], par­ti­cipant à un pro­gramme très fourni avec concert, messe catho­lique sur les quais, visite orga­nisée du navire pour les écoliers napo­li­tains, visite également du maire de Naples Luigi de Magistris, qui s’est déclaré pro­tecteur de l’Estelle durant tout son séjour à Naples. Pendant ce temps, Avigdor Lie­berman, ministre des Affaires étran­gères de Neta­nyahou, exerce une pression consi­dé­rable sur les Ita­liens pour empêcher le navire de partir mais, contrai­rement à ce qui s’est passé pour la Flot­tille de la Liberté bloquée à Athènes l’an dernier, il ne semble pas arriver à grand chose.
Alors l’ Estelle va bientôt partir, pour la der­nière partie de son voyage [2]. Il n’y a pas loin de Naples à Gaza en termes de miles nau­tiques. Les navires de guerre israé­liens sont équipés de radars sophis­tiqués et il n’est pas dif­ficile de détecter un bateau qui n’essaie pas de se cacher – bien au contraire. Aussi le dénouement plus tard ce mois-​​ci est-​​il assez prévisible.
Le plus pro­bable c’est que l’Estelle n’atteindra pas la côte de Gaza. Par le passé les navires de guerre israé­liens se sont enfoncés allè­grement en Médi­ter­ranée pour inter­cepter des bateaux en route pour Gaza, parfois jusqu’à 65 km des côtes (indu­bi­ta­blement en eaux inter­na­tio­nales, mais les avocats du Ministère des affaires étran­gères à Jéru­salem ont pré­senté un point de vue juri­dique validant l’action, avec des pré­cé­dents basés sur des actes vigoureux de la marine bri­tan­nique à la loin­taine époque glo­rieuse de l’Empire…) [3].
L’Estelle recevra l’injonction de se dérouter, les mili­tants à bord igno­reront toutes les mises en garde et les super com­mandos de la marine mon­teront à bord. Le navire sera remorqué jusqu’au port d’ Ashdod, les Suédois et Nor­vé­giens seront arrêtés et accusés d’ « entrée illégale en Israël ». Ils affir­meront qu’ils n’avaient aucune intention d’entrer en Israël et que Gaza n’est pas Israël, mais les juges éminents ne les écou­teront pas. Quant aux Israé­liens à bord, ils seront accusés de…bah, il y a bien des esprits créatifs parmi les membres du Ministère public israélien, ils trou­veront bien quelque chose.
Est-​​ce que cela mettra fin au blocus de Gaza ? Sûrement pas. Mais pendant quelques jours au moins, cela rap­pellera à ceux qui ne veulent pas s’en sou­venir que Gaza est tou­jours sous blocus, loin des yeux et de l’esprit de tous, que ce blocus entraîne des souf­frances quo­ti­diennes consi­dé­rables pour un million six cent mille per­sonnes, pour la plupart des enfants. Même s’il est vrai qu’en ce moment, il y a pire souf­france en Syrie.

 Adam Keller, Gush Shalom

Notes

[1] Au moment de la tra­duction, ce 7 octobre, l’Estelle a quitté l’Italie, direction Gaza
[2] L’Estelle a quitté Naples samedi 6 octobre. On peut la suivre ici : http://​ship​togaza​.se/en et http://​www​.mari​ne​traffic​.com/ais/
[3] C’est ce qui est arrivé au Dignité-​​​​al Karaba, bateau français de la cam­pagne ’un bateau pour Gaza’ qui a réussi à déjouer les manoeuvres indignes du gou­ver­nement grec aux ordres des diri­geants israé­liens, et a pu pra­ti­quement atteindre Gaza, mais a été attaqué et arrai­sonné par des com­mandos masqués et sur­armés, en eaux inter­na­tio­nales. Leur premier acte après s’être emparés du bateau a été d’en arracher le pavillon français. La cam­pagne fran­çaise de 2011 porte plainte contre les diri­geants israé­liens pour cet acte de pira­terie en haute mer.

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