Thomas Cantaloube
De notre
envoyé spécial dans le Colorado
Le long de
l’autoroute 70 qui traverse les montagnes Rocheuses d’est en ouest, les noms de
villes les plus improbables se succèdent les uns aux autres : Eagle (Aigle),
Gypsum (Gypse), Cabondale (La Vallée du carbone), No Name (Sans nom), Silt
(Limon), Rifle (Fusil), Parachute, et notre destination finale, Battlement Mesa
(La Colline du rempart). Le pays a beau être jeune, plus personne ne sait
vraiment pourquoi ni comment les pionniers ont choisi ces
patronymes.
Par contre,
tout le monde sait pourquoi cette portion d’autoroute qui unit le Colorado et
l’Utah a hérité du surnom d’Energy Alley : les ressources naturelles contenues
dans le sous-sol sont censées faire de cette région un nouveau Dubaï. Uranium,
radium, charbon, gaz naturel, huile de schiste…
En mars 2010,
le journal local, le Daily Sentinel, lançait une série d’articles sur
« l’allée de l’énergie » intitulée : « La route de la fortune ».
Principal argument justifiant cet engouement :
le gaz de schiste, censé représenter le nouveau Graal américain d’une énergie
pas chère et abondante avec, comme horizon géopolitique l’indépendance
énergétique du pays. Aujourd’hui, les contreforts de montagnes et les
plateaux d’altitude forment une gigantesque toile d’araignée de tuyaux et de
puits de forages. Des camions sillonnent sans interruption l’autoroute et les
petites artères de campagne, mais les signes extérieurs de richesse sont
difficilement perceptibles.
Le taux de
chômage dans le comté de Garfield, au cœur d’Energy Alley, est de 7,6 % (la
moyenne nationale se situe à 7,8 %), et les commerçants ont plutôt tendance à se
plaindre de la baisse de leur chiffre d’affaires. À Parachute, bourgade d’un
millier d’âmes le long de la Highway 70, deux gigantesques motels
demeurent en partie vides alors qu’ils affichaient complets il y a encore deux
ans. Le gaz de schiste est-il vraiment ce miracle énergétique tant vanté ? On
dirait bien que non. Et pourtant, les forages continuent.
Bob Harrington
a 70 ans bien sonnés et est affecté d'une légère surdité. Il s’est installé à
Battlement Mesa pour sa retraite, dans une jolie maison au bout d’un cul-de-sac
dominant la vallée. Il pensait y couler des jours heureux avec sa femme jusqu’à
ce qu’il découvre non pas un, mais plusieurs projets de forages dans sa
résidence, dont un puits prévu au milieu du terrain de golf, et un autre sur le
terrain de baseball de l’école… Lui qui n’avait jamais milité de sa vie a
rejoint une association locale pour tenter de faire échouer les ambitions des
compagnies gazières. Quand on lui demande de quoi il a peur, il nous regarde
d’un air amusé, avant de répondre : « On voit bien que vous n’avez jamais été
dans une zone de forage ! » Il grimpe alors dans la voiture pour nous
emmener en balade.
Premier arrêt :
un puits comme des centaines d’autres, un peu au-dessus de sa résidence.
Celui-ci a l’avantage de ne pas être grillagé ou situé sur un terrain privé, on
peut donc l’examiner sans risque de se faire arrêter. Un bourdonnement diffus,
une odeur déplaisante dans l’air et, au bout de quelques minutes, un début de
mal de tête. « N’allumez pas votre cigarette par ici », s’amuse Bob.
« C’est la première chose que les ouvriers qui s’occupent de ces puits
apprennent. »
Deuxième
arrêt : une maison neuve, en bordure d’une petite route de campagne, donnant sur
quelques puits en contrebas. Un panneau WPX Energy est fixé sur la clôture.
Frank Smith, le jeune directeur du Western Colorado Congress, l’association
locale à laquelle appartient Bob, nous accompagne. Il connaît bien l’histoire de
cette maison :
« Elle
appartenait à l’un de nos membres et, après que les premiers puits ont été
forés, il est tombé malade : insomnies, problèmes digestifs, crampes… Il s’est
plaint à WPX Energy qui exploite ces forages et les a menacés de porter plainte.
Des responsables sont venus le voir et lui ont acheté la maison et tout le
terrain autour. Surtout, ils lui ont fait signer un accord de confidentialité.
Impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé, aussi bien sur sa maladie que
sur le rachat de sa propriété, alors qu’il existe un véritable intérêt public à
connaître la vérité ! »
Depuis la
fin des années 2000, quand les forages pour extraire le gaz de schiste se sont
multipliés aux quatre coins des États-Unis, de nombreux habitants ont commencé à
se plaindre. Aussi bien des
nuisances associées à ce développement (allant des camions défonçant les routes
de campagne jusqu’à des fuites de gaz dans les robinets des maisons) que de maux
plus graves (bétail mourant, maladies débilitantes). Un film documentaire a même
été tourné, qui a rencontré un petit succès et une nomination aux Oscars,
recensant toutes les conséquences humaines et environnementales de
l’exploitation du gaz de schiste : Gasland.
Malgré
le nombre de témoignages concordants, l’industrie a toujours affirmé qu’il n’y
avait aucun danger. Quant aux autorités de santé américaines, elles n’ont
toujours pas rendu d’avis scientifique sur la question. « Les responsables de
l’industrie gazière voient ces problèmes en termes de relations publiques et pas
du tout en termes de santé publique », dénonce Frank Smith.
« Leur réponse consiste à débourser de l’argent dans les médias et auprès des
gens pour dire qu’il n’y a aucun problème. »
Prêts à tout pour exploiter de nouvelles sources d’énergie
Nous repartons
en voiture. Il n’y a en moyenne qu’une maison tous les trois cents mètres dans
les collines autour de Battlement Mesa, mais des dizaines et des dizaines
de pick-up blancs, et parfois de gros camions-remorques, qui parcourent
les petites routes. Un trafic démesuré par rapport à la population. « Nous
vivons dans une région peu habitée », avance Bob en pointant du doigt les
plateaux déserts et les montagnes Rocheuses alentour. « Mais les entreprises
forent près des villes parce qu’elles bénéficient des infrastructures
existantes : routes, voies de chemins de fer, rivières. Si elles opéraient loin
des habitations, elles devraient construire et payer les infrastructures de leur
poche. »
Troisième
arrêt : un puits en cours de forage. Selon Bob Harrington (photo
ci-contre), nos allées et venues dans le coin ont été relatées par radio aux
responsables de WPX Energy, société qui opère la plupart des forages. Ils
seraient ravis d’appeler le shérif si nous pénétrions sur leurs
terrains.
Nous observons
donc depuis la route le chantier en contrebas, où une espèce de derrick de 25
mètres de haut perce la croûte terrestre pour accéder aux roches qu’il faudra
ensuite fracturer, avec un mélange d’eau et de produits chimiques sous pression,
afin de libérer le gaz. C’est la procédure de « fracturation
hydraulique », « fracking » en anglais, qui a permis, en plus des
forages horizontaux, de révolutionner l’exploitation des gaz de
schiste.
C’est
aussi une méthode des plus controversées car les industriels ont longtemps gardé
secret le mélange chimique injecté, mais des scientifiques ont pu établir qu’il
comportait plusieurs centaines de produits dont certains éminemment toxiques et
d’autres cancérigènes. Dans le Colorado, une
loi vient de passer pour obliger les industriels à publier la liste des produits
chimiques utilisés. Mais elle comporte une réserve pour protéger certains
secrets industriels, ce qui laisse penser que la transparence demeurera
incomplète.
Quand la
plateforme de forage est en activité, le bruit et les vibrations sont difficiles
à supporter pour les riverains. Ensuite, lors du « fracking », ce sont
des milliers de mètres cubes d’eau qui sont acheminés par camion qui perturbent
la vie locale. Le Bureau géologique des États-Unis a également établi une
corrélation entre l’augmentation du nombre de micro-séismes sur le territoire
national ces dernières années et l’intensification des forages à fracturation
hydraulique sur la même période.
D’un air
nonchalant, Bob montre le haut de la montagne derrière nous : « En 1969, le
gouvernement américain a fait exploser une bombe nucléaire souterraine pour
fracturer les roches contenant le gaz. Ça a marché : ils ont récupéré du gaz.
Mais ils se sont rendu compte que le coût était bien plus important que les
revenus, et surtout que… le gaz était radioactif ! » Le Projet Plowshare, qui visait à trouver des applications
pacifiques aux explosions nucléaires, a été relégué au rayon des mauvaises
idées, mais il montre bien jusqu’où certains sont disposés à aller pour
exploiter de nouvelles sources d’énergie.
Aujourd’hui la
cavité de l’explosion nucléaire a été scellée mais, récemment, une compagnie
gazière a obtenu des permis de forages à proximité du site. « Je ne pense pas
que cela soit une bonne idée… », commente Bob,
sarcastique.
D’autant que la
ruée sur les gaz de schiste que les États-Unis connaissent depuis 2008 est loin
d’obtenir les résultats promis. « Le gaz de schiste produit un retour sur
investissement très rapide, mais les forages s’épuisent très vite »,
explique Michael Klare, professeur au Hamsphire College et auteur de
l’ouvrage The Race for What's Left: The Global Scramble for the World's Last
Resources. « La plupart des puits creusés il y a quelques années sont
déjà à sec, et il faut les fracturer à nouveau pour qu’ils continuent de
produire à la manière d’un puits de pétrole. On peut sérieusement douter du
potentiel d’avenir du gaz de schiste. » Il semble également, selon une
enquête du New York Times, que les compagnies aient surestimé les
réserves de gaz et la productivité de leurs opérations.
Notre quatrième
et ultime arrêt nous conduit en bordure d’une usine de stockage et de
transformation du gaz de schiste appartenant à la société Encana, à un kilomètre
de la sortie d’autoroute. Les bâtiments ont appartenu à Unocal, qui s’était
lancé sans succès dans l’exploitation des huiles de schiste dans les années
1980, car trop coûteuses à extraire. On retrouve la même odeur désagréable dans
l’air, et l’on remarque les parkings remplis de pick-up blancs et
d’engins de chantier qui n’ont pas servi récemment.
La dizaine de
sociétés d’extraction qui opèrent dans la région ont beau continuer à forer,
leur développement semble avoir du plomb dans l’aile. Le prix du gaz naturel a
chuté de 85 % par rapport à 2008 (en dessous de 2 dollars par million de BTU) et
à un niveau plancher jamais atteint depuis 2001.
Le mythe de l'indépendance énergétique américaine
La ruée sur les
gaz de schiste n’a pas seulement été portée par les industriels, mais également
par les politiciens américains au nom de « l’indépendance énergétique »
du pays. Les revues spécialisées en énergie et les publications financières ont
été remplies ces dernières années de cris de victoire du type : « Les
États-Unis vont enfin réussir à se débarrasser de leur dépendance à l’égard des
pétro-dictatures ! »
Le but n’est
pas ridicule en soi, et il peut, potentiellement, bouleverser les relations
géopolitiques (même si remplacer les croiseurs américains par des croiseurs
chinois dans le détroit d’Ormuz n’est pas nécessairement la garantie d’un avenir
plus radieux). Malheureusement, il ne semble pas aussi réaliste que cela. Même
si les importations pétrolières américaines ont baissé ces dernières années (de
60 % de la consommation en 2005 à 42 % aujourd’hui), les prévisions du
département de l’énergie sont bien moins roses que celles des analystes. Elles
sont extrêmement conservatrices, montrant bien une baisse des importations de
pétrole et de gaz, mais dans des proportions relativement faibles (on peut les
consulter en détail ici).
« Le gaz
de schiste ne peut pas remplacer le pétrole et, même si la production des huiles
de schiste augmente, elles ne pourront pas non plus remplacer le
pétrole »,
affirme
Michael Klare. « Quand les hommes politiques, qu’ils soient démocrates ou
républicains, parlent d’indépendance énergétique, il faut entendre indépendance
nord-américaine ou dans l’hémisphère occidental. C’est-à-dire que nous pourrons
peut être couper nos importations en provenance du golfe Persique, mais nous
continuerons à importer du pétrole et du gaz du Mexique, du Canada, du Venezuela
ou de la Colombie. »
Le seul intérêt
du gaz de schiste pour les Américains est qu’il permet de remplacer leurs
vieilles centrales électriques au charbon par des centrales à gaz, plus
« propres » (quoique elles rejettent davantage de méthane, qui accélère le
réchauffement climatique). Quant à la baisse bien réelle de la consommation
pétrolière américaine (10 % de moins aujourd’hui qu’en 2008), elle provient des
changements dans le parc automobile (véhicules moins gourmands), et de leur
moindre utilisation du fait de l’augmentation du prix de
l’essence.
Comme à chaque
fois que les États-Unis s’emballent pour une nouvelle technologie, surtout dans
le domaine de l’énergie (il y a dix ans c’était les piles à hydrogène et les
carburants à base d’éthanol), des promesses mirifiques sont faites, qui tiennent
rarement la route. En plus de parvenir à l’indépendance énergétique,
l’exploitation des gaz de schiste devait créer des millions d’emplois et faire
baisser le coût de l’électricité. Il n’en a rien été. L’électricité a augmenté
de 0,3 cent par Kwh depuis 2008, et les jobs associés à cette source
d’énergie se comptent sur les doigts d’une main, ou
presque.
« La
plupart des emplois liés aux forages ont profité à des gens extérieurs à la
région »,
explique Frank Smith, du
Western Colorado Congress. « Car ce sont des jobs relativement qualifiés et
ceux qui les détiennent sont habitués à se balader d’un bout à l’autre du pays
en fonction des activités de forages, comme dans l’industrie pétrolière. Tout ce
qu’on a récupéré dans le coin sont des boulots de camionneurs ou de
construction. » Et une fois que les puits sont creusés, leur entretien ne nécessite plus
grand-monde.
Dans la course
à la Maison Blanche qui oppose Barack Obama à Mitt Romney, les deux candidats se
distinguent à la marge sur ces questions de l’exploitation des ressources
naturelles intérieures. Tous deux sont favorables à davantage de forages et de
production domestique. Mais quand Obama parle aussi de multiplier les énergies
renouvelables (ce qu’il a fait durant son mandat, doublant la production
d’électricité éolienne et septuplant la solaire), Romney considère les
investissements dans ce domaine comme de l’argent jeté par les fenêtres. En
2008, le cri de ralliement des républicains était « Drill, baby,
drill ! » (« Fore, bébé, fore ! »), et leur position n’a pas vraiment
changé depuis.
En revenant à
notre point de départ à Battlement Mesa, Bob Harrington explique qu’il se sent
un peu las devant les batailles à mener afin de détourner les forages de ce
qu’il pensait être son havre de tranquillité. « Il n’y a pas grand-chose
qui aille en notre faveur : ni la législation sur les droits miniers du
sous-sol, ni l’attitude des politiciens, ni la vénalité de beaucoup de gens qui
sont prêts à accepter un puits dans leur jardin en échange de quelques milliers
de dollars, même s’ils n’en mesurent pas les
conséquences. »
Comme dans
toutes les « ruées », et dans une économie déprimée, les promesses de richesses
futures prennent le pas sur les réalités du jour. Ou, comme le dit Frank
Smith : « L’industrie du gaz de schiste me
fait penser à l’industrie du tabac dans la seconde moitié du XXe
siècle : elles ont les mêmes passe-droits législatifs et fiscaux, elles refusent
toutes les études sur la santé et les risques, elles participent à la corruption
politique. Mais au lieu d’un marketing basé sur un style de
vie “cool” en fumant des cigarettes, les entreprises gazières promettent des
emplois. C’est tout aussi faux, mais dans l’attente de réglementations plus
sévères, elles prospèrent au détriment du bien-être des
gens. »
Une version
raccourcie et sous-titrée en français du documentaire Gasland, présentée
par La Télé Libre :
GASLAND par latelelibre

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