Jozèf K
Depuis soixante ans, des bombes atomiques ont été perdues, sont tombées
par accident ou se sont détruites lors de choc. Le pire a été évité.
Mais des milliers d’ogives sont toujours dans les arsenaux des Grandes
puissances.
“D’avoir déclenché la puissance de l’atome a
tout changé en nous
sauf notre façon de penser, et c’est ainsi que nous dérivons vers la
catastrophe absolue”, écrivait Einstein en 1946. Le demi-siècle
suivant lui donna mille fois raison. Bref bilan ci-dessous. Et une
question : qu’est-ce qui a changé ?
Comme souvent, Einstein disait l’essentiel. Les rapports de l’homme
avec l’atome sont marqués par la perséverance dans l’absurde et la
course à la mort.
Il y a l’absurde tragique, la “cohérence” d’une guerre froide
qui a fabriqué au total quelques 70.000 armes nucléaires plus
destructrices que celle d’Hiroshima – l’équivalent de plusieurs dizaines
de tonnes de TNT par habitant de cette planète.
Il y a aussi l’absurde façon Père Ubu, si révélateur, où la bêtise réitérée sonde la capacité du hasard à éviter le cataclysme. Reporterre, après le Guardian, en a mentionné un exemple cité par Eric Schlosser dans un livre paraissant ces jours-ci :
deux bombes H (environ 100 fois Hiroshima) larguées dans un jardin de
Caroline du Nord en 1961 par un bombardier disloqué en vol, et l’une
d’elle a failli exploser - 20 millions d’irradiés potentiels, la
catastrophe humaine absolue.
Un accident semblable s’était déjà produit (en Caroline du Sud) en
1958. Ces bombes-là furent récupérées, mais sait-on qu’une quinzaine de
bombes H et plusieurs réacteurs nucléaires pourrissent lentement dans
les champs ou les eaux du monde ? Wikipedia
en fournit un recensement partiel surtout pour les Etats-Unis, d’autres
pays – notamment la Russie et la France - étant plus discrets. A quoi
avons-nous échappé, et quelles leçons tirer ?
De 1948 à 1968, c’est la guerre froide du “Docteur Folamour”,
dont l’exactitude vertigineuse s’est vérifiée au fil des révélations des
secrets du Pentagone. Des escadrilles d’avions (B52 notamment) en vol
permanent, attendant l’ordre de porter à l’Est plusieurs charges
nucléaires capables chacune de détruire une mégapole.
En 1950, cinq accidents : des bombardiers s’écrasent, les explosifs haute puissance [1]
se déclenchent ; les charges - ce qu’il en reste - sont récupérées. En
1956, un bombardier disparaît avec deux charges nucléaires dans la
Méditerranée ; un autre dérape à l’atterrissage sur “une base étrangère”, défonce et incendie un local contenant plusieurs bombes H heureusement non-armées.
En 1957, dans un B52 près d’atterrir une bombe H arrache la paroi de
la soute et chute de 400m ; la charge explosive chimique provoque la
destruction de la bombe et la dispersion de ses éléments dans un rayon
de 2 km. Deux mois plus tard, suite à une panne, un bombardier se
déleste de deux bombes H au large des côtes du New Jersey. Elles y sont
toujours. Deux mois encore, et un bombardier prend feu à l’envol avec
deux charges nucléaires à bord : explosions chimiques, destruction des
engins.
Même type d’accident à trois reprises en 1958 (dont largage et perte
d’une bombe H en mer au large de la Georgie), à deux reprises en 1961 et
en 1964. En 1965, un avion portant une bombe H tombe d’un porte-avion
et se perd dans le Pacifique. En 1959, une collision entre un bombardier
et son ravitailleur au-dessus du Kentucky avait entraîné leur chute
avec deux bombes H ; une collision semblable à lieu au-dessus de
Palomares (Espagne) en 1966 et trois bombes H tombent près d’Almeria,
une quatrième en mer.
En 1968 à Thulé (Groenland) on frôle le pire, un B-52 s’écrasant à
l’atterrissage avec quatre bombes H de très forte puissance. Trois sont
détruites, leur plutonium largement répandu, la quatrième disparaît sous
la glace. À chaque fois, une ou deux seulement des cinq sécurités
destinées à bloquer le déclenchement du feu nucléaire ont fonctionné.
À l’âge des fusées, la folie passera à la vitesse supérieure. On
définit la stratégie MAD (destruction mutuelle assurée), celle des
mégamorts garantis. La chute d’une clé à molette dans un silo a fusée de
l’Arkansas manque tout juste de faire exploser une bombe H de 9
megatonnes (64 fois Hiroshima).
Entre les années 60 et 80, la perte de contrôle de leur réacteur
entraîne le sabordage de plusieurs sous-marins nucléaires soviétiques en
mer de Barents, où s’entassent déjà les cadavres (cœurs de réacteurs
inclus) de leurs frères obsolètes. L’accumulation des déchets issus de
la fabrication des bombes, notamment américaines et soviétiques, pollue
des milliers de km2 et des fleuves.
La crise de Cuba, un paroxysme ? Non, c’est avant-hier, le 7 novembre
1983 que le monde a failli partir en cendres radioactives, à la suite
d’une escalade de menaces et de rapports d’espionnage mal compris entre américains et soviétiques. Les “experts”
de ce monde-là, devenus octogénaires, vantent aujourd’hui le
désarmement nucléaire total. Ils savent de quoi ils parlent. Et le
danger croît.
Photo : Astro notes
Lire aussi : Il faut en finir avec les armes nucléaires
Notes
[1] Chaque
bombe comporte une charge d’explosif classique haute puissance, qui
induit le déclenchement de sa charge nucléaire après l’armement de
plusieurs dispositifs de sécurité.
Reporterre

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