François d'Alançon
Les négociateurs français maintiennent leur ligne intransigeante dans
la négociation sur les détails de la mise en œuvre de l’accord intérimaire de
Genève sur le programme nucléaire iranien.
Entre « néo-cons » américains et français, la lune de miel continue.
Mark Dubowitz et Reuel Marc Gerecht, deux experts de la Foundation for Defense of
Democracies, un des repaires néo-conservateurs de Washington, ont été reçus
cette semaine au ministère français des affaires étrangères par Jacques
Audibert, Directeur général des Affaires politiques et de la Sécurité et
inamovible « gardien du temple » de la non prolifération nucléaire, de
même que par Justin Vaïsse, directeur du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie et son équipe.
Pour compléter ce tour d’horizon du néo-conservatisme à la française, il ne
manquait plus que Philippe Errera, successeur de Michel Miraillet à la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense
ainsi que l’incontournable Bruno Tertrais, expert à la Fondation pour la Recherche Stratégique.
Vent debout contre l’accord intérimaire, conclu le 24 novembre à Genève entre
les « 5+1 » (les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité et
l’Allemagne) et l’Iran, mais pas encore en application, les néo-conservateurs
américains mobilisent tous azimuts pour entraver sa mise en œuvre et faire
capoter la négociation d’un accord final. Au sein du groupe « 5+1 », la
France reste leur meilleur allié, nettement plus fiable à leurs yeux que
l’administration Obama, le Royaume-Uni et l’Allemagne, soupçonnés de vouloir
conclure un « deal » au rabais avec la République islamique. «Les
Français maintiennent leur ligne dure dans la négociation sur la mise en œuvre
de l’accord intérimaire, en particulier sur tout ce qui concerne le réacteur à
l’eau lourde d’Arak et la levée des sanctions » explique Reuel Marc Gerecht,
un ancien de la CIA. « J’échangerais volontiers Jacques Audibert contre Wendy
Sherman », la négociatrice en chef du Département d’Etat.
Les obsédés du « regime change »
Au cours de leur séjour à Paris, les deux « néo-cons » américains se
sont également inquiétés de savoir si Peugeot et Renault n’allaient pas
s’engouffrer dans la brèche de la levée partielle de sanctions prévue par
l’accord de Genève pour alimenter les chaînes de montage de véhicules de leurs
partenaires iraniens. Les « néo-cons d’Orsay » les ont rassuré en leur
expliquant que les sanctions américaines sur les transactions financières
restant en place, il serait très difficile aux deux entreprises françaises de
reprendre leurs activités. S’il en était besoin, l’allongement, jeudi 12
décembre, par le Département du Trésor américain de sa liste noire à 12
entreprises, 4 individus et 36 navires, soupçonnés de contourner les sanctions,
ne fera qu’inciter les hommes d’affaires français à la prudence.
Aux yeux des « néo-cons », tous les arguments sont bons pour torpiller
l’amorce d’un réalignement stratégique au Moyen-Orient qui laisserait Paris dans
un splendide isolement, aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin
Netanyahu et de la monarchie saoudienne. Tout comme le président Rohani, le
ministre des affaires étrangères Javad Mohammad Zarif serait, - contrairement à
l’apparence trompeuse conférée par son séjour de plus de vingt ans aux
Etats-Unis-, un islamiste pur et dur, tout entier dévoué à la sauvegarde de la
Révolution islamique. Téhéran n’aurait pas changé son calcul sur le nucléaire et
les différences entre « modérés » et « ultra-conservateurs » ne
seraient que tactiques, un simple jeu de « good cop, bad cop ».
Selon Mark Dubowitz, la menace du ministre iranien des affaires étrangères de
rompre les négociations en cas de nouvelles sanctions adoptées par le Congrès
n’est qu’un bluff. Téhéran a besoin d’un accord final ou, au minimum, une série
d’accords intérimaires de six mois renouvelables pour permettre une levée réelle
des sanctions et un changement psychologique qui augmente la confiance des
investisseurs dans le marché iranien. Tant que les sanctions financières
américaines resteront en place, ajoute-t-il, les banques et institutions
financières ne prendront pas le risque de donner à l’Iran accès à ses réserves
de change gelées à l’étranger ou de faire des transactions avec des banques
iraniennes.
La véritable bataille a lieu au Congrès, entre
Américains
La véritable bataille aura donc lieu au Congrès, entre Américains. C’est là
que l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), le lobby pro-israélien,
et les néo-conservateurs américains concentreront leurs efforts dans les
prochains mois. L’administration Obama a réussi à repousser de quelques semaines
un projet de loi prévoyant des sanctions supplémentaires dans le cas où, à
l’issue des six mois de l’accord intérimaire, un accord final « satisfaisant
» n’est pas conclu avec l’Iran. Autrement dit, un accord final à des
conditions draconiennes (suspension totale des activités d’enrichissement de
l’uranium et inspections sans restriction) déjà exclues par Téhéran et l’accord
intérimaire. Mais ce n’est qu’un répit dans une guerre de tranchées. Au risque
de faire voler en éclats le consensus international sur le régime de sanctions,
les faucons repartiront à l’offensive au début de l’année prochaine.
Sur le fond, néo-conservateurs américains et français sont sur la même
longueur d’onde : l’option militaire est préférable à l’accession de l’Iran au
rang de puissance nucléaire de facto. Quitte à jouer les apprentis sorciers, les
obsédés du « regime change » ont déjà réussi à retarder l’application de
l’accord de Genève. L’équipe d’experts iraniens a interrompu, jeudi 12 décembre,
pour des consultations à Téhéran, les négociations entamées lundi à Vienne sur
les détails de sa mise en œuvre.
Via réseau International

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