Gilles Devers
« Fuck the UE ! »… La gentille presse a traduit cette expression par « que l’UE aille se faire foutre ! », alors qu’il n’existe aucun doute sur le sens véritable : « que l’UE aille se faire enculer ! ». Il faut dire que l’auteure de cette fine pensée est Victoria Nuland, la secrétaire d’État adjointe chargée de l'Europe, auprès de John Kerry. Partageons les valeurs entre amis...
J’adore la diplomatie : ne rien lâcher de la ligne du parti, mais user au plus fort du savoir relationnel pour gérer l’affrontement. Les avocats s’y essaient dans les négociations, mais les diplomates sont nos maîtres. Aussi, je me suis régalé de la plongée en direct que nous offre la publication de cette conversation du début janvier entre Geoffrey Pyatt, l’ambassadeur US (Amérique du Nord, territoire indien occupé) en Ukraine, et Victoria.
Le bazar en Ukraine
La toile de fond est bien connue : le président Viktor Ianoukovitch a tourné le dos à un accord d'association avec l'UE, pour conclure le même type d’accord avec la Russie, et le peuple s’est dressé contre lui. Je ne doute pas de la sincérité et du courage des manifestants Ukrainiens qui s’opposent à ces choix politiques, mais ce n’est pas leur faire injure que de souligner les manips des US, Obama n’acceptant pas que l’Ukraine sorte de sa zone d’influence.
Ce qui est logique : regardez la carte du monde, et il vous saute aux yeux que l’Ukraine est dans la banlieue de New-York.
Collée à Kiev depuis des semaines, elle fait tout ce qu’elle peut pour aider les manifestants opposés au régime.
Moscou accuse Washington de dépenser 20 millions de dollars par semaine pour financer l'opposition et les rebelles, ce qui est peut-être beaucoup… Mais cette conversation est la démonstration de l’implication US dans la direction du mouvement.
La douce Victoria
Peut-être ne connaissez pas cette punaise néo-con de Victoria Nuland, une femme un peu plus influente que Bambi… Alors, quelques mots pour présenter cette brute épaisse.
Victoria a fait ses classes comme soldate de la guerre contre l’axe du Mal, en qualité de conseillère en politique étrangère du vice-président Dick Cheney. Repérée pour ses talents, elle a été nommée par George W. Bush ambassadrice auprès de l’OTAN. Lorsqu’Obama, Prix Nobel de la Paix, a pris le pouvoir, Victoria a naturellement dégagé… Eh bien, pas du tout. Hillary Clinton l’a choisie comme porte-parole, alors que de notoriété son époux, Robert Kagan, était un conseiller du Republican Mitt Romney. Et John Kerry en a fait sa secrétaire d’État adjointe chargée de l'Europe.
Jusque-là tout va bien : on sait qu’il n’existe qu’une politique étrangère US, celle de l’impérialisme au service des intérêts du pays. Républicains ou démocrates, les différences sont ici cosmétiques.
Le projet gouvernemental pour l’Ukraine de Victoria
Cette conversation est liée à la proposition du président Ianoukovytch faite à l’opposition constituer un gouvernement. Victoria a décidé de former le futur gouvernement ukrainien, et ce n’est pas piqué des hannetons. Le gagnant US est Arseni Iatseniouk (Yats), alors qu’il faut maintenir à l’écart Wladimir Klitschko (Klitsch), ancien boxeur dirigeant le parti libéral Oudar, et chouchou de Fabius, jugé trop nul, et éloigner Oleh Tyahnybok, le mec d’extrême-droite.
Victoria expose son projet gouvernemental pour l’Ukraine : « Je pense Yats, c’est le gars. Il a de l’expérience économique et de l’expérience de gouverner. C’est le gars. Vous savez, ce qu’il a besoin, c’est que Klitsch et Tyahnybok restent à l’extérieur. Nous aurons besoin de leur parler quatre fois par semaine. Vous savez, je pense juste que si Klitchko entre, il va devoir travailler à ce niveau avec Iatseniouk, c’est juste que ça ne va pas marcher… »
Geoffrey approuve : « Pour ce qui est de sa non-participation au gouvernement, je serais d’avis de le laisser en dehors pour qu’il se consacre à ses obligations politiques. Je ne fais que réfléchir, pour trier les options pour avancer, nous voulons garder ensemble les démocrates modérés. Le problème sera avec Tyahnybok et ses gars. Et, vous savez, je suis sûr que cela fait partie du calcul de Ianoukovytch ».
Geoffrey propose à Victoria d’entrer en contact avec ces trois hommes politiques, mais Victoria préfère que Geoffrey organise une réunion entre les trois leaders, et se fasse inviter à la réunion : « Ma conception de l’appel dont vous parlez, c’est que les trois grands participent à leur propre réunion et que Yats leur propose dans ce contexte votre participation ».
Geoffrey pense que ce n’est pas la bonne solution, car Klitchko va fiche le bazar, et il est préférable que Victoria le briefe en direct : « Donc je pense que si vous vous adressiez directement à lui, cela aiderait à faire de la gestion de personnalités parmi les trois. Cela vous donne également une chance d’agir vite sur tout cela et nous permettra d’être derrière avant qu’ils s’assoient et qu’il explique pourquoi il n’est pas d’accord ». Pour Geoffray, « il faut que l'on fasse quelque chose pour tout coller ensemble parce que tu peux être sûr que quand ça va commencer à décoller, les Russes vont œuvrer en coulisses pour essayer de torpiller ».
Jouer l’ONU contre l’Europe
Victoria est d’accord, et elle explique à Geoffray qu’il y a une bonne opportunité avec la nomination de Robert Serry, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l'Ukraine. Pour elle, il faut convaincre Serry de venir sur place et d’imposer le rôle de l’ONU, comme moyen de faire valoir l’option US. La manip’ via l’ONU permet de machiner l’Union européenne : « Ce serait formidable, je pense, ça aiderait à souder ce projet avec l’aide de l’ONU et aussi, à enculer l’Union européenne ».
Geoffrey n’est pas effarouché par cette virile approche : « Exactement. Et je pense que nous devons faire quelque chose pour le faire coller à nous, parce que vous pouvez être sûre que s’il commence à prendre de l’altitude, les Russes vont travailler dans les coulisses pour essayer de torpiller ce plan ».
À Bruxelles, la Commission européenne et Catherine Ashton n’ont rien entendu. Pour l’excellent Fabius : « Si tous les ministres des Affaires étrangères devaient consacrer l'essentiel de leur temps à commenter les propos tenus par tel ou tel diplomate, nous n'aurions pas le temps de faire autre chose ». Ce qui pose la question de savoir ce qu’est ce « autre chose »... Seule Merkel, la véritable présidente de la République française, a dénoncé ces propos et ces pratiques politiques inacceptables.


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