Agnès Rousseaux
Économiser
ou trouver 50 milliards d’euros, ce n’est pas si compliqué. Et sans
taxer les classes populaires et moyennes, sans amoindrir les protections
sociales, sans affaiblir les services publics, ni geler les salaires
des fonctionnaires.
Basta !
suggère quelques mesures alternatives au plan d’austérité concocté par
le gouvernement de Manuel Valls : s’attaquer vraiment aux niches
fiscales et aux fraudeurs du fisc, réduire la rente de l’industrie
pharmaceutique qui creuse le déficit de la Sécurité sociale ou taxer les
milliards de subventions implicites aux banques. Alors aidons Manuel
Valls à récupérer ailleurs au moins 50 milliards d’euros !
« Un
effort sans précédent de ralentissement de la dépense ». C’est par cet
euphémisme débordant de novlangue que le gouvernement veut vendre les 50
milliards d’euros d’économies à réaliser entre 2015 et 2017. Son
« programme de stabilité » est soumis au vote (consultatif) de
l’Assemblée nationale mardi 29 avril. Objectif : atteindre l’équilibre
des comptes publics d’ici 2017. Et surtout, respecter le chiffre magique
des 3 % de déficit dès 2015, et les exigences de l’Union européenne.
Certains élus socialistes voudraient ramener ce chiffre à 35 milliards. À
l’UMP et chez les centristes de l’UDI, on veut pousser encore plus
loin, jusqu’à 80 milliards d’économies, voire 130 milliards, avec une
coupe de 65 milliards sur les prestations sociales. Au milieu de la
guerre des chiffres, il semble déjà acté que moins, c’est mieux : l’État
est dispendieux, il faut dégraisser le mammouth, tout le monde doit
faire des efforts... Combien de voix, combien d’articles dans la presse,
pour analyser la réelle pertinence de ces mesures d’austérité ? Ou pour
questionner l’intérêt de voter une déclaration d’intention générale,
sans déclinaison précise concernant la mise en œuvre ?
La
proposition défendue par Manuel Valls inclut 18 milliards d’euros de
dépenses en moins pour l’État, grâce à des « optimisations de ses
interventions » (sic) et une « réduction de son train de vie ». Les
collectivités locales sont mises à contribution pour 11 milliards
d’euros, l’assurance maladie devra fournir un effort de 10 milliards et
11 milliards d’économies seront réalisées sur les autres dépenses de
protection sociale. Peu de détails dans le programme de stabilité
présenté. Mais sans aucun doute les habituels ingrédients des plans
d’austérité : gel des salaires et des retraites, baisses de prestations,
coupes budgétaires pour des agences publiques... S’il faut vraiment
rééquilibrer les comptes de 50 milliards d’euros (ce qui mérite
discussion), pourrait-on faire en sorte que ce ne soit pas les plus
pauvres ou les classes moyennes qui trinquent ? Ou les services publics
déjà mis à mal ? Les collectivités locales déjà exsangues ? Avec un peu
d’imagination et de courage politique, d’autres pistes mériteraient
d’être explorées. En voici quelques unes.
1- Niches fiscales : 50 milliards de dépenses inutiles ?
Pour
un gouvernement à l’affut de coupes budgétaires, les niches fiscales et
sociales constituent un vivier. En 2011, un rapport de l’Inspection des
finances a examiné 538 d’entre elles, qui coûtent près de 104 milliards
d’euros par an. Verdict : la moitié de ces dépenses (soit 52 milliards)
ne sont « pas économiquement défendables ». Et 19% des niches sont
jugées inefficaces et sans impact sur l’emploi. Elles coûtent pourtant
11,7 milliards d’euros à l’État.
Des mesures qui ne servent à
rien, donc, sauf à ceux qui en bénéficient : quelques milliards qui
s’accumulent dans le patrimoine privé des plus riches. Un exemple ? La
réduction d’impôt pour l’emploi à domicile, qui vise à lutter contre le
travail au noir et à faciliter le développement des services à domicile.
Une mesure a priori utile. Sauf que le coût des services à la personne,
6 milliards, a été multiplié par deux en 6 ans. Et que deux tiers de
ces niches sont « consommées » par les 10 % des Français les plus
riches, estime le rapport de l’Inspection des finances.
Pourquoi
ces niches fiscales, inefficaces ou injustes, existent-elles toujours ?
Ce sont « de petites niches pour lesquelles il faudrait mener de grands
combats », répond Bercy en 2011. En résumé, il faudrait négocier avec
des groupes sociaux peu pressés de lâcher un privilège acquis. Le
gouvernement dans sa chasse aux dépenses « superflues » osera-t-il s’y
attaquer de manière plus offensive ? Pas sûr : le coût total des niches
fiscales et sociales atteindra 80 milliards d’euros en 2014, soit 8
milliards de plus qu’en 2013. Une augmentation liée au Crédit d’impôt
pour la compétitivité et l’emploi (CICE) – baisses de cotisations
sociales pour les entreprises – qui coûtera 9,7 milliards d’euros à
l’État en 2014, puis 15,7 milliards en 2015. La plus coûteuse des niches
fiscales, sobrement réintégrée dans le « pacte de responsabilité »
lancé par Manuel Valls, doit permettre la création de 200 000 emplois.
Mais d’après une enquête de l’INSEE [1], 32 % des entreprises affirment
qu’elles « emploieront exclusivement le CICE pour améliorer leurs
marges ». Une niche fiscale qui risque donc de finir en partie dans la
poche des actionnaires.
2 - Fraudeurs du fisc : 30 milliards d’euros en moins dans les caisses
Autre
piste pour renflouer les caisses de l’État : s’attaquer aux fraudeurs
fiscaux. 220 milliards d’euros sont cachés dans les paradis fiscaux par
des Français fortunés, et 370 milliards par les grandes entreprises
nationales. Soit un minium de 590 milliards d’évasion fiscale, a calculé
le journaliste Antoine Peillon, auteur de Ces 600 milliards qui
manquent à la France, sur la base notamment de données du FMI et de la
Banque mondiale.
Le manque à gagner pour l’État français, à cause
de la non-déclaration des revenus générés par ce « patrimoine », est
d’au moins 30 milliards d’euros par an. C’est la conclusion de la
mission d’enquête parlementaire sur l’évasion des capitaux, pilotée par
le sénateur Eric Bocquet (PCF) en 2012. Un rapport du syndicat
Solidaires-Finances publiques évalue en 2013 les différentes formes
d’évasion et de fraude fiscale entre 60 à 80 milliards d’euros. S’il est
difficile de connaître le montant exact, les sommes en jeu sont
énormes. 1 euro sur 5 échappe ainsi à l’impôt, décrit le syndicat. Un
montant comparable au total de l’impôt sur le revenus payé par les
Français, qui rapporte 74 milliards d’euros à l’État. Ou au budget de
l’Éducation nationale (65 milliards d’euros en 2014)... Et si plutôt que
de geler les salaires des enseignants, on commençait par faire
respecter le droit fiscal ?
Au niveau mondial, les paradis fiscaux
abriteraient entre 17 000 et 26 500 milliards d’euros, selon les
calculs récents de Tax Justice Network, une ONG de référence sur le
sujet. Soit le poids cumulé des économies des États-Unis et du Japon !
Dix fois le PIB de la France. Cet argent soustrait par les fraudeurs
fiscaux pourraient générer entre 190 et 280 milliards de dollars de
recettes fiscales par an, dans le monde. Presque autant que le budget de
la France. « À l’échelle mondiale, la balance des paiements devrait
être à zéro, or elle ne l’est pas : elle est toujours négative.
Plusieurs points de PIB disparaissent chaque année, explique
l’économiste Thomas Piketty. L’Europe, à cet égard, se comporte en
véritable passoire ». Une technique pour réduire le déficit des comptes
publics : boucher les trous !
3 - Taxer les transactions financières : 35 milliards partis en fumée
La
taxe sur les transactions financières mise en place en France en 2012
doit rapporter 1,6 milliard par an. Elle n’a engrangé que la moitié de
la recette prévue en 2013. Un mécanisme européen « plus ambitieux » est
actuellement en discussion, avec 11 pays. La Commission européenne
espérait pouvoir collecter 35 milliards d’euros par an, dont 7 milliards
pour la France [2]. Une somme qui pourrait être consacrée à l’aide au
développement international ou à la lutte contre les déréglementations
climatiques, demandent les ONG. Rappelons que 93 % des transactions sur
les produits financiers dérivés sont réalisées entre banques, et sont
donc sans intérêt pour l’économie réelle. Et que 4000 milliards de
dollars sont changés chaque jour rien que sur le marché des devises...
Mais
c’était sans compter la puissance du lobby bancaire, et la mauvaise
volonté des États. La proposition européenne a été malmenée, rognée,
sabotée. L’ex-ministre des finances, Pierre Moscovici, juge en 2013 la
proposition excessive. Et Christian Noyer, gouverneur de la Banque de
France, demande qu’elle soit « entièrement revue ». Cette taxe pourra
désormais rapporter au mieux 7 milliards d’euros (pour 11 pays). Si elle
est votée un jour, ce qui est loin d’être acquis au vu des résistances.
4 - Sécurité sociale : 10 milliards de rente pour l’industrie pharmaceutique
L’assurance
maladie sera mise à contribution pour 10 milliards d’euros. Un résultat
obtenu « sans dégrader la qualité des soins et le remboursement »,
promet le gouvernement. La recette magique ? Une « meilleure efficience
des dépenses ». Les quelques pistes évoquées pour atteindre ce résultat
restent assez vagues [3]. Une suggestion : et si on engageait une vraie
réforme de la politique du médicament ? « Les Français consomment
beaucoup plus de médicaments que leurs voisins européens et paient
beaucoup plus cher les génériques, rappelle l’eurodéputée Michèle Rivasi
(EELV). Ils sont également les premiers utilisateurs de molécules
récentes qui n’apportent aucun progrès thérapeutique ». Entre 1988 à
2013, la consommation de médicaments a progressé de 13 à 35 milliards
d’euros en France [4]. Et la part de l’industrie pharmaceutique dans le
prix de chaque médicament est passée de 56 à 72% !
La France
pourrait économiser 10 milliards sur les médicaments, affirme l’élue
écologiste. Comment ? Un médicament comme le Plavix, antiagrégant
plaquettaire, utilisé en prévention de problèmes cardiaque ou
vasculaires, coûte plus de 400 millions d’euros par an à l’assurance
maladie. Son prix ? 37,11 euros la boîte. Son générique est facturé
26,09 euros. Et seulement 2,26 euros en Grande-Bretagne... Pourquoi une
telle différence ? Mystère. Le fait que le Plavix soit vendu par le
groupe pharmaceutique français Sanofi, 2ème entreprise du CAC40, y est
peut-être pour quelque chose. Les ventes mondiales de ce médicament
génèrent 1,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour Sanofi. Le
groupe a réalisé en 2013 un bénéfice de 6,6 milliards d’euros, pour un
chiffre d’affaires de 32,9 milliards d’euros (soit un taux de
rentabilité de 20%). Peut-être pourrait-on faire économiser près d’un
demi-milliard à la Sécurité sociale en régulant un peu mieux ce genre de
situation.
5 - Récupérer les 48 milliards de subventions implicites aux banques
« La
France vit au-dessus de ses moyens » semble être le slogan politique en
vogue. C’est oublier un peu vite les 450 milliards d’euros qu’a coûté
aux pays européens la crise financière de 2008, avec le sauvetage des
banques [5]. Et ce que le secteur financier coûte encore à l’économie
française. Les grandes banques pourraient être mises à contribution :
BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale et BPCE (Banque populaire
- Caisse d’épargne) touchent en France l’équivalent d’une subvention de
48 milliards, grâce à un système de garantie implicite de l’État, qui
leur permet de se financer à moindre coût sur les marchés financiers
(lire ici).
Le secteur pétrolier pourrait également participer à
l’effort national. François Hollande a annoncé lorsqu’il était candidat
l’instauration d’une taxation particulière pour les groupes pétroliers.
Elle n’a jamais vu le jour. Résultat : du fait de son activité
déficitaire sur le sol national, Total n’a pas payé d’impôt sur les
sociétés en 2013 en France, malgré les 8,4 milliards d’euros de
bénéfices réalisés par le groupe [6]. On pourrait aussi taxer les 100
milliards d’euros qui sont versés chaque année aux actionnaires par les
entreprises sans aucune justification économique, selon une proposition
de l’association Attac, qui dénonce cette « rente parasitaire qui
accroît de plus de 50 % le coût du capital ». Une dernière suggestion,
et pas des moindres : réformer l’impôt sur le revenu. Le Parti de gauche
proposait dans son programme en 2012 de revoir les tranches
d’imposition, pour atteindre 100 % d’imposition pour les revenus
supérieurs à 20 fois le revenu médian pour une personne (au dessus de 30
000 euros mensuels). Cette réforme visant 0,05 % des contribuables,
soit 15 000 ultra-riches, pourrait rapporter 20 milliards d’euros,
estime le parti.
D’autres exemples, sans nul doute, pourraient
être cités, pour éviter les mesures d’austérité ou pour financer la
nécessaire transformation sociale et énergétique de la France. Ces
ressources financières sont accessibles. Avec un peu d’imagination, pour
sortir du cadre de pensée néolibéral. De courage politique, pour oser
affronter les lobbys et intérêts privés, et résister aux pressions du
Medef. Et, bien sûr, l’envie de mener une vraie politique de changement social.
Source : Bastamag
Le Grand Soir

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