vendredi 2 mai 2014

La petite récolte de lumière

Gaëtan Pelletier

Cet été je bâtirai une âme. Elle naîtra en mai avec les graines que je planterai au jardin. Et ma femme fera des fleurs en regardant les lilas.

Les gens ne savent plus vivre.
Enfant, je mangeais la terre. Maintenant, c’est elle qui me nourrit. Je ne sais pas pourquoi. Parce que peut-être j’y suis un peu né.
Les pousses des salades sont comme des enfants. On les soigne, on les nourrit, on les berce, et on les chauffe au soleil.
Il n’y a pas de lettres dans mon potager. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de livres savants pour défaire un bas de laine fabriqué à la machine.
Ce serviteur nous a tués.
Les gens vivent à l’envers : ils écrivent des mots savants, mais ne savent toujours pas vivre. Ils ont pensé qu’en écrivant ça leur apprendra à devenir plus grands. Le cerveau est un bulbe qui meurt.
Je me referai une âme. Parce qu’en regardant la terre, les papillons, la pluie, le ciel. Ce ne sont pas mes yeux qui verront. Ce sera mon âme venue ici pour voir que la Vie est belle et que dans tout ça il y a quelque chose d’invisible. Et je suis dans toutes les plantes et les plantes toutes en nous.
Les humains sont des plantes étranges. Parfois ils nourrissent, parfois ils détruisent. Parfois ils ne font rien…
Après l’hiver, quand les feuilles reviennent, toutes menues, je les regarde. Elles sont vertes et juteuses. Elles reviennent de loin comme moi, d’un hiver qui n’en finit plus…
Jusqu’au désespoir…
Je les soignerai comme je soigne ma vie. J’ai toujours su que les plantes étaient des prières silencieuses. Elles parlent d’odeurs, elles me voient les regarder.
Et comme toujours, je ne dirai rien, silencieux. Je serai muet comme une carte de visite.
Quand j’aurai chaud à rêver d’eau, je courrai les ombres. Ces pans froids noirs, ces ombrelles qui pastichent la fraîcheur.
Je serai à genou.
La terre deviendra friable et molle. Toute chaude.
Après des heures et des heures, je rentrerai manger.
Je saurai que mon âme sera lumineuse et dansante comme les feuilles des plantes.
S’il existe un Dieu, il est là. Il est en nous.
Nous ne savons plus vivre.
Les bureaux tuent.
Les mots sont trop habillés pour les étés.

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