Le terme « nettoyage ethnique », et non plus celui de « Nakba »
(catastrophe), doit être utilisé pour décrire les événements de 1948 et
les politiques israéliennes appliquées depuis, explique Ilan Pappe.
Le terme Nakba est devenu, à juste titre, une entrée sacrée dans le
dictionnaire national palestinien. Il restera probablement le premier
terme par lequel les terribles événements de 1948 seront commémorés et
rappelés dans les années à venir. Toutefois, sur le plan conceptuel, il
s’agit d’un terme problématique. Nakba signifie une catastrophe. Les
catastrophes produisent généralement des victimes, mais sans agresseurs.
Ce qui laisse de côté la question des responsables et des
responsabilités.
C’est pour cette raison entre autres, qu’il était facile pour les
tenants cyniques ou sincères du soi-disant processus de paix d’ignorer
dans « la question de la Palestine » cet événement monumental. Ce terme a
également permis à ceux qui sont plus attentifs à la situation
désespérée des Palestiniens de voir la Nakba comme un événement
lointain, se déroulant plus ou moins au moment de la Seconde Guerre
mondiale - un événement qui peut représenter de l’intérêt pour les
historiens mais qui a très peu à voir avec la situation en Israël et en
Palestine aujourd’hui.
C’est pourquoi j’ai proposé en 2007 d’employer le terme de
« nettoyage ethnique » pour décrire à la fois les événements de 1948 et
les politiques israéliennes qui ont été imposées depuis. Les définitions
juridiques, académiques et communes de nettoyage ethnique correspondent
parfaitement aux développements en Palestine en 1948. La dépossession
planifiée et systématique des Palestiniens qui s’est conclue par la
destruction de la moitié des villes et villages de Palestine et
l’expulsion de 750 000 Palestiniens, ne peut être décrite que comme un
nettoyage ethnique.
Mais le terme est non seulement important pour comprendre
correctement les événements particuliers de cette année-là, mais il
représente aussi un concept qui explique la pensée sioniste à propos de
la population indigène en Palestine avant 1948 et la politique
israélienne envers les Palestiniens depuis.
Dès la première rencontre entre les tenants du projet colonialiste
sioniste et les Palestiniens indigènes, ceux-ci ont été considérés, au
mieux, comme un obstacle et au pire, comme des étrangers qui avaient
usurpé par la force ce qui appartenait au peuple juif. Les sionistes à
l’esprit plus libéral ont toléré la présence de Palestiniens, en petit
nombre, mais avec la conviction profonde, implantée depuis dans les
générations de Juifs israéliens depuis 1948, que pour prospérer et non
seulement survivre, avoir un futur État exclusivement juif sur une
grande partie de la Palestine était le scénario idéal pour l’avenir.
Le silence international face au nettoyage ethnique de la Palestine
en 1948 a transmis un message clair à l’État juif nouvellement né :
l’État juif n’allait pas être jugé comme n’importe quel autre entité
politique et le monde fermerait les yeux et lui fournirait l’immunité
pour ses politiques criminelles sur le terrain. C’est l’Europe qui a
ouvert la voie, imaginant pouvoir être lavée du terrible chapitre de
l’histoire de ses Juifs par l’octroi d’une carte blanche au mouvement
sioniste pour « désarabiser » la Palestine.
Ces deux évolutions - la conviction sioniste que son succès en
Palestine dépendait de sa capacité à réduire le nombre de Palestiniens
dans un futur État juif à un strict minimum, et la complicité
internationale qui permettait à cette ambition d’être mise en œuvre en
1948 - ont ancré l’idéologie de nettoyage ethnique dans l’ADN de ce qui
allait devenir Israël.
La vision était d’un État sans Palestiniens, mais les tactiques sur
la façon de mettre cela en œuvre ont changé avec le temps. Alors que le
mouvement idéologique, le sionisme a pu - dans les circonstances
particulières produites par la décision britannique de quitter
rapidement la Palestine - mettre en œuvre une opération brutale et
massive de nettoyage ethnique de la population palestinienne native, les
étapes qui allaient suivre devaient être plus sophistiquées.
Une vérité simple a été comprise par les responsables de la
planification stratégique à l’égard de la présence des Palestiniens sur
le terrain : expulser les gens et leur interdire de se déplacer en les
enclavant, produisent le même effet sur le plan démographique : la
population indésirable est alors hors de vue, soit au-delà des
frontières de l’État, soit à l’intérieur de l’État.
Le nettoyage ethnique de 1948 était resté incomplet. À l’intérieur de
la zone devenue Israël, une petite minorité de Palestiniens est restée.
Ces Palestiniens sont restés parce qu’ils vivaient dans le nord et le
sud, dans des régions où les forces juives arrivées épuisées, incapables
d’expulser une population qui savait bien, au contraire de ceux qui
avaient été dépossédés au tout début des opérations, quelle était la
véritable intention des occupants. Ou alors ils ont été épargnés par la
décision d’un commandant local de les laisser pour une décision à
prendre après la guerre. La résistance des natifs (le soumoud) et
la lassitude des bandes sionistes ont fait qu’une minorité
palestinienne a pu rester en Israël. Les accords politiques ont permis à
la Jordanie de prendre en charge la Cisjordanie et des considérations
militaires ont permis à l’Égypte de gérer la bande de Gaza.
Le nettoyage ethnique brutal a cependant continué entre 1948 et 1956
et un nombre assez considérable de villages ont encore été vidés de
leurs habitants durant cette période. Mais après 1956, il est apparu que
le nettoyage ethnique pouvait être réalisé par d’autres moyens en
imposant un régime militaire à la population palestinienne où la
première interdiction était celle de circuler librement dans les
quartiers juifs, et la seconde, informelle mais très stricte, était d’y
vivre. Ceci s’est accompagné d’un confinement de l’espace vitale de
cette communauté.
Lorsque le régime militaire imposé aux Palestiniens en Israël a pris
fin en 1966, il a été remplacé par un système d’apartheid qui a empêché
les mouvements dans l’espace pour la communauté palestinienne. C’était
au début avec un grand succès, mais en s’avérant moins efficace au cours
des dernières années. Aucun nouveau village ou quartier n’a été
construit pour la communauté palestinienne qui représente 20% de la
population, en même temps que son espace agricole et naturel était
systématiquement judaïsé dans le nord et le sud de l’État.
Dans les zones qu’Israël a occupées en 1967, le nettoyage ethnique
par d’autres moyens a pris des formes similaires. Immédiatement après la
guerre, le cabinet israélien a sérieusement envisagé la répétition de
la purification ethnique de 1948, mais l’idée en a été écartée. Il a
choisi de procéder à la colonisation des territoires occupés. Cette
stratégie a été utilisée non seulement dans le but de modifier
l’équilibre démographique, mais surtout de créer des ceintures de
colonies de peuplement qui enclavent les villes et villages palestiniens
d’une manière qui leur interdirait toute expansion, les étranglerait et
encouragerait l’émigration. L’armée, comme l’a récemment exposé la
journaliste Amira Hass, a créé des terrains d’entraînement en
Cisjordanie pour vider ce territoire de sa population palestinienne.
Ariel Sharon a mis au point en 2005 une version originale et plus
sophistiquée de ce nettoyage ethnique en transformant en ghetto la bande
de Gaza.
Aujourd’hui Israël est tout aussi idéologiquement prêt à recourir à un nettoyage ethnique brutal comme cela ressort du plan Prawer
dans le Naqab (Néguev) et de sa volonté de nettoyer ethniquement la
population arabe de la vieille d’Acre (Akka). Le processus de paix a
fourni un parapluie international pour ce nettoyage ethnique à la fois
brutal et sophistiqué.
L’histoire nous enseigne que le nettoyage ethnique ne va pas
s’essouffler parce que ses auteurs se lasseraient ou changeraient
d’opinion. Trop d’Israéliens en bénéficient et sont impliqués dans ce
processus. Le nettoyage ethnique s’arrête quand il est arrivé à terme ou
quand il est stoppé.
La paix en Israël et en Palestine implique comme
condition préalable à toute réconciliation, que l’on mette fin au
nettoyage ethnique.
Photo : Des nervis des forces israéliennes d’occupation kidnappent avec violence
un jeune palestinien à Tulkarem, le 31 mai 2014 - Photo : AFP
Info Palestine


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