Jean-Luc Mélenchon
Je crois que l’Histoire de France n’était pas enseignée, ni sa
connaissance vérifiée, pour la promotion Voltaire à laquelle
appartiennent ceux qui commandent dans notre pays à cette heure. C’est
pourquoi l’équipe de bons amis qui tient tous les leviers de l’État
pense qu’il est possible de traiter la carte de France comme un plan de
table dans le beau monde.
Pris dans leurs jeux, absorbés par leurs
bonnes et mauvaises raisons, obsédés par leurs complots ou leurs projets
de pantouflage, les importants ont consterné tout le pays. Même les
pires dévots du régionalisme ne se retrouvent pas dans le pâté confus
qui leur est servi. Tous les autres, ceux qui aiment notre pays, quel
que soit leur bord politique, tous ceux qui connaissent son Histoire,
tous ceux qui savent comment les structures de l’État et de la
République sont un vin longuement muri venu d’une vigne bien longtemps
travaillée, tous ceux-là commencent par tourner le regard de honte et de
peine.
Comment avons-nous pu élire une telle bande de bons à rien !
Depuis Charles VI, a-t-on jamais vu un monarque aussi absent de sa tête
? Le premier était un fou que l’on plaignait quand « le mal » lui
revenait. Il admit ce que l’occupant voulait : que le roi de France
était dorénavant Anglais. L’actuel veut faire l’Allemand. La France des
Länder ! Qui lui apprendra que les Länder sont le résultat de
l’impuissance séculaire des élites politiques allemandes à se construire
en Nation ? Qu’ils restent un casse-tête institutionnel pour la gestion
du pays dans les domaines aussi sensibles que l’éducation par exemple ?
Que ces Länder furent récrés après-guerre, sur la base de la carte
d’ancien régime, pour mieux contrôler les tentations hégémonistes qui
pourraient resurgir ? Qui explique à ces petits marquis désinvoltes que
le sud de l’Europe, c’est-à-dire l’intérieur des frontières de l’Empire
romain, est fait de cités et de citoyens quand l’au-delà des « limes »
est fait de hordes et de tribus ? Qui va leur expliquer pourquoi nous
notons sur nos bâtiments publics « Liberté-Égalité-Fraternité », message
universaliste ouvert à tout être humain, et que les réunificateurs de
l’Allemagne contemporaines firent graver sur le Bundestag : « au peuple
allemand » ?
Supprimer les communes, c’est araser la base de la démocratie réelle et historique,
celle du temps long où se construisit la conscience collective de nos
peuples. C’est de l’addition des cités qu’est venue l’idée d’un ensemble
plus vaste qui nécessite des droits égaux pour être viable. L’édit de
Caracala étendant la citoyenneté romaine à tout l’Empire a mille ans
d’avance sur la sauvagerie confuse des hordes qui n’avait pas l’ombre
d’une idée sur ce que le mot « universel » veut dire. L’État
démocratique est l’enfant de la cité civique. De là au département, il
n’y a qu’un pas de logique politique. La nécessité d’ensemble plus vaste
que la cité ne se discute pas sérieusement. La réponse révolutionnaire
des républicains est le département. C’est la proximité et l’anomie
ethnique qui rend possible cet échelon en le rendant acceptable par
tous. Je ne rappelle tout cela que comme introduction à des débats qui
vont dorénavant structurer l’esprit public. Bien sûr : ce qu’ils ont
entrepris est odieux. Bien sûr que c’est dans toute l’Europe que les
froids bureaucrates de la Commission exigent cette destruction des
échelons de base de la démocratie. Bien sûr que tout va de mal en pis
avec ces élites politiques et sociales du type «promotion Voltaire»
sans conscience historique ni même nationale.
Pour autant, la lutte est nécessaire et elle est aussi une opportunité.
Ne vous en désolez pas, vous qui me lisez. La cohérence du projet
libéral exige de briser tout ce qui unit pour mettre en scène une
compétition généralisée. Cette compréhension, à mesure qu’elle avancera,
nous permettra de construire une conscience collective affinée et
argumentée. Jamais nous ne pourrions avoir ce débat « à froid ».
L’odieux projet de Hollande est une occasion de rétablir dans le grand
nombre l’idéal universaliste de la République une et indivisible. Nous
allons pouvoir transformer en un ridicule archaïsme la sale petite
musique des néo-modernes pour qui la différence prime sur l’universel,
le local prime sur le global, la racine tournée dans l’ombre confuse des
humus prime sur le feuillage tourné vers la lumière de la lune et du
soleil. Le débat ne sera nullement abstrait. Pour l’instant, ce qui se
voit se discute entre gens qui comprennent ce qui est en jeu. Mais cette
compréhension va s’étendre et percoler en profondeur quand les citoyens
vont réaliser que la structure des administrations et de l’État va
devoir se disloquer pour correspondre à ce bricolage. Ce n’est pas
seulement la mise en compétition des territoires mais la destruction de
l’État qui est engagée. Dès lors, la nature de nos tâches et de notre
programme en est modifiée. C’est à l’échelle du problème politique,
constitutionnel, républicain et national posé que doivent être formulées
les questions en débat et les réponses proposées.
Pourquoi 14 régions et non plus 22 ? Et pourquoi pas 13 ? Ou 15 ? Peu importe. C’est d’avoir l’air allemand qui compte. François Hollande explique dans sa tribune que les régions « seront ainsi de taille européenne et capables de bâtir des stratégies territoriales
». Des stratégies territoriales ! Quel jargon pour habiller le
féodalisme ! Mais les 22 régions françaises sont déjà plus grandes que
les Länder allemands idéalisés par les perroquets médiatiques ! Elles
font en moyenne 25 000 km² contre 21 000 km² pour les Länder d’Outre
Rhin. Mais pour finir, que valent ces prétendus arguments quand on les
compare aux faits qui sont censés en être déduits ? Si François Hollande
considère la taille d’une région comme déterminante, pourquoi va-t-il
laisser le Nord Pas-de-Calais dans ses limites actuelles ? C’est
pourtant, par la taille, l’une des régions les plus petites du pays.
Elle s’étend sur 14 000 km², près de 7 fois moins que la nouvelle
méga-région Poitou-Charente–Limousin– Centre ! De même, pourquoi laisser
la Bretagne d’un côté et les Pays-de-la-Loire de l’autre au lieu de
créer une de ces prétendues «région de taille européenne» en
fusionnant les deux ? Et que dire des péroraisons sur le «mille-feuille» français ! Où est l’aberration sinon dans les ajouts baroques et post
féodaux de l’aménagement du territoire à la sauce néolibérale qui
organisent le désert français avec ses métropoles, et autres
bidouillages féodaux ?
Communes, départements et régions peuvent former
une construction harmonieuse si l’on ne s’acharne pas à y ajouter des
structures qui les neutralisent, les doublonnent, les enchevêtrent !
Tiré de l'article en son entier " De l'Histoire au présent " ICI
Jean-Luc Mélenchon


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