Gilles Devers
N’écoutant
que mon courage, je suis allé faire un tour au Pont des Arts pour
constater de visu les ravages de la connerie.
Vous avez là sous vos yeux
le beau fleuve millénaire qui traverse la plus belle ville du monde, au
cœur d’un cercle de quelques centaines de mètres où l’on trouve tout ce
que le monde peut nous envier de culture et de civilisation. Et là,
défilent les crétins qui rêvent d’amour cadenassé, en prenant l’air de
ceux qui parlent au ciel.
Vous
connaissez cette mode débile… Le bonheur est dans le cadenas accroché
aux grilles du Pont, et pour la garantie, on jette la clé dans la Seine :
la serrure est un rempart contre toute identification, toute prise de
distance, toute ouverture au monde. C’est d’une nullité catastrophique…
et contagieuse, car lors de mon reportage sur le Pont des Cons, il y
avait des amoureux cadenassés de tous les pays du monde.
La
bonne nouvelle – la liberté est la plus forte – a été cette géniale
grille du pont des Arts qui, le 8 juin, s’est écroulée, lassée de
supporter tant de misère relationnelle, et qui a largué les cadenas sous
5 mètres d’eau. Les poissons ont bien dû se marrer.
Le
problème, et c’est mon destin, est que le rédacteur en chef du blog m’a
confié ce reportage sous une visée exclusivement juridique. J’ai donc
commencé à rédiger un rapport en deux parties : 1) l’interdiction de
tout accrochage de cadenas, et la dispersion des vendeurs, et 2) des
camps de rééducation pour expliquer à ces petits cons que l’amour
s’étiole, pâlit et meurt sans la liberté.
Mais
je me suis ravisé. Ce cadenassage amoureux est en fait un immense
espoir pour le chiffre d’affaires de mon cabinet, car cette relation
auto-centrée, fantasmée parfaite et inviolable, est une garantie assurée
de séparation et de divorce.
J’ai
aussitôt filé chez Leroy-Merlin pour acheter un lot de cadenas, et je
les ai vendus tout l’après-midi, en cassant les prix… mais en laissant
aux cadenassés, la carte de visite du cabinet.
Pour
assurer la réussite de mon projet, j’ai également mis à la vente des
cocotes-minutes : « Mes petites chéries, mes petits chéris, le véritable
amour n’est à l’aise que dans une cocote minute. Que vous importe le
monde, que vous apportent les autres, et que faire de la liberté, alors
que tout est si douillet et si pur dans la cocote minute du grand amour
».
Et pour les super-mégas amoureux, j’ai prévu un modèle spécial : la cocote minute qu’on ferme avec un cadenas.

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