Gidéon Levy
La vie humaine est notre affaire exclusive, de
même que l’inquiétude à son sujet et sa liberté. Nous sommes les seuls à
qui il est permis d’être « le gardien de son frère », comme le montre
bien l’opération de Tsahal en vue de retrouver les trois garçons
enlevés. (retrouvés morts, depuis quelques jours)
Seul Israël y est autorisé.
Seul Israël est
autorisé à des pratiques illégales, et même des opérations immorales.
Lui seul a est autorisé à jouer les bons apôtres, à être choqué et à le
crier sur tous les toits, quand d’autres font de même envers lui.
Seul Israël est autorisé à prendre des otages. Souvenez-vous de
l’arrestation du cheikh Abd al Karim Obeid lors d’une opération
israélienne : c’était tout autant un crime de guerre que l’enlèvement
récent des trois étudiants d’une yeshiva en Cisjordanie.
Lors de l’opération précitée, Israël a kidnappé 21 Libanais pour
servir de monnaie d’échange. On espérait obtenir ainsi la libération du
navigateur des forces aériennes disparu, Ron Arad. En plus d’Obeid et de
Mustafa Dirani, le chef de la milice de sécurité libanaise, on a enlevé
19 jeunes gens, dont deux adolescents de 15 ans et un homme gravement
handicapé. Ils n’avaient pas la moindre idée de qui était Ron Arad, mais
ils croupirent des années durant en prison.Quand l’unité d’élite des
forces spéciales Sayeret Matkal a enlevé Obeid, elle tua également un
voisin qui osait aller vers sa maison.
On avait fait faire un sac surdimensionné pour Dirani, beaucoup
plus grand que la moyenne. Cet enlèvement visait à peser dans une
négociation, ce qui pourrait être le cas des trois garçons en
Cisjordanie. Mais c’était Israël qui en était l’auteur, et donc c’était
légitime. Presque personne ne protesta, on n’invita pas le mode entier à
dénoncer cet acte et personne ne songea à qualifier Israël de « brutale
organisation terroriste », comme le fit le mardi en parlant du Hamas le
général en chef du commandement central (de l'armée), claironnant ces
remarques comme un jeune à sa Bar-Mistva, tandis que ses soldats
faisaient la guerre en Cisjordanie. Seul Israël y est autorisé.
Seul Israël est autorisé à emprisonner chaque nuit des dizaines de
Palestiniens, dont la plupart, quand ce n’est pas tous, n’ont rien de
commun avec l’enlèvement.
Seul Israël est autorisé à instaurer une
punition collective permettant de maltraiter des dizaines de milliers
d’innocents. Seul Israël est autorisé sans autre forme de procès à se
rouler dans une mélasse religieuse ultra-nationaliste et à évoquer avec
un maximum de pathos le caractère sacré de la vie de son peuple - pas
des autres. Et peut-être les auteurs de ce cruel enlèvement essaient-ils
d’obtenir la libération de milliers de leurs frères, prisonniers en
Israël depuis de longues années, certains sans même avoir eu la faveur
d’une plainte à leur encontre. Peut-être les trois yeshivistes son-ils
eux aussi une « monnaie d’échange. »
Pour reformuler un principe du racisme : par vie humaine, nous
n’entendons que la nôtre (celle des Israéliens), quand nous nous
inquiétons pour elle et pour sa liberté, nous ne parlons que de nous.
Nous sommes seuls autorisés à être le « gardien de notre frère », ainsi
que Tsahal nomme son opération. Osez seulement dire que les
Palestiniens pratiquent une résistance violente contre une occupation,
ce qui est conforme même au droit international - et vous êtes déjà un
ennemi, un hérétique, un traître, dont la place est en prison, comme l’a
expérimenté Haneen Zoabi, députée à la Knesset, qui répétait ce que
tous les Israéliens ont dit de l’enlèvement des Libanais. Zoabi se
trompait en disant que les auteurs de l’enlèvement n’étaient pas des
terroristes ; ils ont commis un acte terroriste, mais bien plus anodin
que les actes terroristes d’Israël.
Bien sûr il faut espérer que les trois jeunes sont en vie,
s’inquiéter de leur sécurité et prier pour les revoir sains et saufs !
Mais en attendant, Israël ne vit pas un de ses « jours de gloire », loin
de là, mais l’un de ses jours les plus sombres. Toutes les semences
d’ultranationalisme et de messianisme semées ces dernières années lèvent
et le pays va mal. Toute la haine des Israéliens a déferlé après
l’enlèvement des trois étudiants de la yeshiva, dont l’école se trouve
en plein milieu des territoires occupés. Toute la fureur destructrice,
l’intolérance envers toute opinion divergente unissent désormais les
Israéliens et les font rentrer dans le rang, devant le pire des shows
ultranationalistes. Toutes les semences de religiosité s’épanouissent
dans un office de prière collective, retransmis par des chaînes de
télévision, et auquel toutes, jusqu’à la dernière, ont volontairement
participé pour servir la propagande du pays. Personne n’a mis en
question les arrestations massives ou la réincarcération de Palestiniens
libérés en échange de Gilad Shalit, l’arrestation de membres du
Parlement palestinien, les déportations vers la bande de Gaza et la
guerre permanente. Quiconque met tout cela en question scelle son propre
destin.
Tout cela est permis à Israël et à lui seul. Les victimes directes
de ce « jour de gloire » sont les malheureuses familles des jeunes
enlevés et de dizaines de milliers de Palestiniens. Cependant, une fois
cette affaire terminée, un nouveau jour, mais plus sombre, se lèvera sur
Israël.
Source : Haaretz
Traduction : Michèle Mialane


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