En
guise d’événements sur la scène internationale, ces dernières semaines
commencent à ressembler à un de ces événements uniques dans la vie
lorsque tout le monde est censé sortir observer le ciel et constater un
alignement du soleil, de la lune et des étoiles. Beaucoup de choses se
déroulent en ce moment, et en les reliant entre elles, à l’instar des
bergers grecs qui imaginaient des constellations, une image apparaît. Il
est temps de dessiner cette image.
La situation sur le terrain en
Ukraine se détériore à nouveau. De même, les événements de l’année
écoulée ont entraîne l’économie ukrainienne au bord du gouffre. Vous
n’en avez pas entendu parler parce que cela ne colle pas avec la
narrative officielle, mais le cœur de l’Ukraine ne bat pratiquement
plus. Plus à l’est, nous entendons sur les marchés financiers que le
déclin du rouble entraîne la Russie au bord d’un autre effondrement
financier.
Voyons voir. Les prix du pétrole sont maintenant en
dessous de $80 le baril. Pour faire le plein de ma voiture, cela me
coûte près de $20 de moins qu’il y a un an, et c’est tant mieux. Mais
pourquoi le prix du brut a-t-il chuté en si peu de temps ? Cela n’a
aucun sens si on examine les faits et – cela va sans dire - vous
n’obtiendrez aucune aide de la part de nos médias.
Continuons à
creuser. Le secrétaire d’Etat Kerry s’est rendu à Oman le week-end
dernier pour un autre cycle de négociations sur la question nucléaire
iranienne. La Russie a récemment émergé comme un acteur clé potentiel
pour un accord, qui sera le « ça-passe-ou-ça-casse » du mandat de Kerry.
En fait, le voici qui d’une main accueille le ministre russe des
Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et de l’autre le frappe bien en
dessous de la ceinture. Quelque part, tout ça doit avoir du sens.
Continuons ! Obama est allé à Beijing la semaine dernière pour rencontrer
Xi Jinping, qui arrive à faire passer Vladimir Poutine pour un George
McGovern [homme politique US réputé « progressiste » - NdT] quand ça lui
prend, ce qui n’est pas rare. Toujours dans la capitale chinoise, notre
président a ensuite assisté à une réunion avec d’autres dirigeants
asiatiques pour pousser à un accord commercial, dont le but principal
est d’isoler la Chine en plaçant le reste de la région dans le giron
néolibéral. (Ou d’essayer. À mon avis, Washington n’arrivera jamais à
imposer le Partenariat Trans-Pacifique, trop contraignant.)
Un
point important de l’ordre du jour de Xi - il était présent aussi au
forum économique du Pacifique - était le récent lancement d’une
institution de prêt réservée aux asiatiques et destinée à rivaliser avec
la Banque Asiatique de Développement, la filiale de la Banque mondiale
chargée de faire à l’Est le travail de l’Occident. Fermement opposé à
tous ceux qui tentent d’avancer sans l’aide américaine et tout ce qui va
avec, Washington a employé tous les moyens possibles pour couler ce
navire. Quand Obama est descendu de l’avion à Beijing, la Asian
Infrastructure Investment Bank avait 50 milliards de dollars en capital
et 20 membres, et ce n’est qu’un début.
Entre-temps, Xi a eu une
rencontre productive - encore une - avec le formidable Vlad. Mes sources
présentes sur place me disent que tous les deux ont bien travaillé.
Dans un avenir proche, la Russie enverra suffisamment de gaz naturel
vers l’est pour répondre à une grande partie de la demande de la Chine
et - lisez bien ce qui suit - à long terme pourrait éliminer les
américains des autres marchés du Pacifique, qui sont la clé du succès de
l’essor de la production actuelle en Occident.
Ca fait beaucoup
de points à relier. Tel que je le vois, il y a deux thèmes récurrents :
une activité constructive et une activité destructrice. Les lecteurs qui
pensent que je simplifie à outrance peuvent toujours me faire part de
leurs commentaires. Je suis prêt à les écouter.
Revenons au début
du mois de Septembre. Le 5, l’Allemagne a négocié un cessez-le-feu entre
le gouvernement ukrainien à Kiev et les rebelles dans la région
orientale du Donbass. Washington a clairement fait savoir qu’il n’en
voulait pas, préférant poursuivre les hostilités ouvertes. Puis des
choses étranges se sont produites.
Moins d’une semaine après la signature du Protocole de Minsk, Kerry a fait un déplacement peu remarqué à Djeddah pour rencontrer
le roi Abdallah dans sa résidence d’été. Lorsqu’on a daigné parler de
cette visite, il n’a été question que d’une tournée de Kerry pour
obtenir le soutien arabe à la lutte contre l’État islamique.
Arrêtez-vous
un instant. Selon mes sources fiables, cette visite avait aussi
d’autres objectifs. L’autre partie de la visite concernait le désir
inassouvi de Washington de ruiner l’économie russe. Pour ce faire, Kerry
a dit aux Saoudiens 1) d’augmenter leur production et 2) de réduire le
prix du brut. Gardez à l’esprit les chiffres suivants : les Saoudiens
produisent un baril de pétrole pour moins de $30, considéré comme le
seuil de rentabilité dans leur budget national ; les Russes ont besoin
d’un prix à $105.
Peu de temps après la visite de Kerry, les
Saoudiens, évidemment, ont commencé à augmenter leur production - de
plus de 100 000 barils par jour jusqu’à fin Septembre, et apparemment
plus par la suite. La semaine dernière, selon Bloomberg News, ils ont
baissé le prix du Arab Light de 45 cents le baril. Ce qui a eu
des répercussions sur tout le marché, avec un prix du baril situé à $78
au moment de la rédaction de ces lignes.
Réfléchissions. L’hiver
arrive, il y a de graves problèmes de production en Irak, au Nigeria, au
Venezuela et en Libye, les autres membres de l’OPEP crient au secours,
et c’est le moment que choisissent les Saoudiens pour faire baisser les
prix encore plus ? Faites le calcul, avec l’itinéraire non déclarée de
Kerry à l’esprit, et pour vous aider je vous propose ceci d’une source
extrêmement bien placée sur les marchés des matières premières : « Il y a des mains très puissantes qui font pression en ce moment sur l’approvisionnement mondial », m’a-t-elle écrit dans un e-mail.
Entre-temps,
il a été signalé que les Russes ont envoyé des soldats et de
l’artillerie au-delà, ou peut-être juste en face, de la frontière
ukrainienne. C’est ce que nous lisons, mais aucune explication ne nous
est donnée quant au pourquoi - en supposant, pour les besoins du
raisonnement, que ce soit vrai. Nous sommes invités à accepter l’idée
qu’il n’y ait pas de raison qui mérite d’être mentionnée.
C’est
une invitation que je refuse. La possibilité-vraisemblance-probabilité -
impossible à dire, tellement nous sommes mal informés - est que ces
déploiements signalés sont une réaction à des mouvements qu’on nous
cache. Compte tenu de la désapprobation de Washington pour l’accord de
Minsk et de ses manipulations sournoises sur les marchés du pétrole
depuis sa signature, j’appelle ça une probabilité, sinon plus.
Quant
à l’économie ukrainienne, elle tourne au sordide alors que le Fonds
Monétaire International n’y a même pas encore mis ses sales pattes. Un
analyste du Royal Bank of Scotland à Hong Kong, Roland Hinterkoerner,
vient de publier un tour d’horizon, dont voici quelques-uns des points
forts (ou points faibles) :
- Avec le rouble en chute libre, Kiev a
récemment dû supprimer l’arrimage de sa monnaie, fixée à 13 hryvnia
pour un dollar. Elle a chuté de 15% au cours de cinq séances de bourse
suivantes. D’un taux de 8 pour 1 il y a un an, il faut désormais 16
hryvnia pour acheter un dollar.
- Avec le système bancaire en
péril, un tiers des dépôts avaient été retirés - c’est-à-dire avant
l’effondrement de la monnaie. « Il n’y a pas moyen de réparer ces dégâts
en procédant à une sorte de recapitalisation, chose qui peut pourrait
encore réussir dans la zone euro » écrit l’analyste.
- Les
efforts pour enrayer la chute de la hryvnia ont dangereusement appauvri
les réserves en devises. En Octobre, la banque centrale détenait $ 12,6
milliards d’actifs – des cacahuètes dans ce contexte.
- L’Ukraine
doit à la Russie $1,6 milliards de factures de gaz d’ici la fin de
l’année - et doit aussi faire face à des frais de $700 millions par mois
pour de nouveaux approvisionnements.
- L’association automobile ukrainienne, histoire d’en rajouter une couche, vient de signaler que les immatriculations de voitures neuves
ont chuté de 65 % au mois d’Octobre par rapport à l’année précédente,
soit 5900 unités vendues - dans un pays de 46 millions d’habitants. Le
plus grand fabricant, Saporisky Awtomobilebudiwny Sawod, a sorti 1007
véhicules. Il emploie 21 000 salariés.
Ce genre de rapport me
laisse pratiquement sans voix - et nos journalistes muets, bien sûr.
Tout ce que nous avons lu au cours de l’année écoulée, les événements
qui se déroulent au nom de la démocratie et une vie meilleure pour les
Ukrainiens, se résume à ça. « L’économie ? », conclut Hinterkoerner. « Quelle économie ? ».
Continuons. « En avant » comme dit le porte-parole guilleret du Département d’Etat.
Kerry
vient de terminer sa tournée à Oman, où un cycle de négociations sur
l’Iran s’est tenu juste avant la date limite du 24 novembre pour arriver
à un accord. Le rôle de la Russie dans ces pourparlers a soudainement
devenu potentiellement important. Pour sortir de l’impasse sur le nombre
de centrifugeuses de l’Iran, Moscou propose de récupérer la plupart des
stocks d’uranium non transformé de l’Iran et de renvoyer le combustible
enrichi lorsque l’Iran en a besoin pour alimenter le programme
d’énergie nucléaire qu’il recherche. C’est la reprise d’une idée
initiale qui avait été lancée il y a cinq ans, et cette fois Téhéran
l’estime acceptable, du moins provisoirement.
Plaçons cela dans un
contexte plus large : avec la fin de 35 ans d’hostilités inutiles à
portée de main, est-ce bien le moment pour s’en prendre autant que
possible à la Russie avec des sanctions, des interventions sur les
marché à son désavantage, et Dieu sait quoi sur le plan militaire en
Ukraine ? On en arrive à penser de Washington ne peut tout simplement
pas s’en empêcher, mais je vais y revenir.
Beijing, donc. Personne
ne vous le dira comme ça, mais Obama est arrivé avec un échec à son
passif et d’autres à venir. Ce fut déjà une erreur de s’opposer à
l’institution de prêts asiatique parrainée par Beijing, mais de surcroît
cela commence déjà à coûter aux Etats-Unis. Peu-être avez-vous remarqué
que le pacte commercial trans-pacifique n’est plus à l’ordre du jour.
L’accord climatique qu’Obama et Xi ont signé semble pour le moment
n’être qu’un accord pour le bien d’un accord - quelque chose qu’Obama
pourrait rapporter en triomphe. Les seuls « succès » que les médias US
ont pu annoncer n’étaient que quelques mesures d’ouverture des marchés
de prestations à des sociétés US spécifiques. Rien de visionnaire, il
faut bien le dire. Un négociateur débutant en aurait obtenu autant.
Et
voici pourquoi, un point qui n’échappe pas aux Chinois : Il n’y a pas
de vision côté américain, mais seulement de la résistance et de
l’opposition. Xi a toujours exhorté une « nouvelle relation entre
grandes puissance » et si quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ceci
n’est pas une pensée parfaitement logique face aux réalités du 21e
siècle, encore une fois, je suis prêt à l’écouter.
La prétention
de Washington d’avoir un destin à être une puissance inégalée dans le
Pacifique remonte à la croisière impériale de Teddy Roosevelt dans la
région après la défaite infligée par les Etats-Unis à l’Espagne et le
massacre du mouvement démocratique philippin. Pas question de céder du
terrain, et tant pis pour les réalités.
De son côté, Xi est tout à
fait au contact des réalités, et certaines ont tout à voir avec le
resserrement des liens avec la Russie. Xi et Poutine se sont serrés la
main plus tôt cette année sur un énorme accord historique de $400
milliards de gaz. Comment se sentait Obama lorsque les deux ont annoncé
au cours de sa visite qu’ils venaient de signer un autre accord, cette
fois de $325 milliards ?
Quelques détails : Le gaz sera acheminé
depuis la Sibérie au moyen d’un gazoduc qui n’est pas encore construit.
PetroChina prendra 10% de parts dans une filiale de Rosneft, la compagnie de gaz
russe. En 2020, la Chine sera approvisionnée pour un quart de sa
demande par la Russie ; les Russes, quant à eux, vendront alors plus de
gaz à la Chine qu’ils n’en vendent actuellement à l’Europe.
Tendez l’oreille au son d’un monde en rotation. Je me demande pourquoi vos médias ne vous le font pas entendre.
Encore
des choses à dire, semble-t-il. La Russie a passé également de nombreux
autres accords énergétiques avec la Chine, y compris celui qui a doublé
ses exportations de pétrole vers la République populaire. Ensuite, il y
a le Fonds d’Investissement Route de la Soie (Silk Road Investment
Fund), un engin de $40 milliards pour financer des projets de
développement dans les sept pays de l’Asie centrale. Les relations avec
le Vietnam et le Japon, très tendues jusqu’à récemment, semblent
maintenant être en voie d’amélioration. Au temps pour le rôle de
Washington en tant que protecteur de la région de l’empire qui
s’éveille.
« Ajoutez le tout », écrit Ken Courtis, un observateur attentif de la scène internationale depuis des décennies, « et
vous avez le contour d’un certain nombre d’initiatives importantes qui
seront la clé du renforcement du rôle primordial de la Chine dans le
développement par le biais d’investissements dans d’autres économies de
marché émergentes ».
Courtis a eu un échange curieux avec
Poutine lors de certaines sessions du forum économique à Beijing. Il a
demandé si la Russie fournirait des garanties de sécurité si la Corée du
Nord acceptait de renoncer aux armes nucléaires.
Poutine a répondu en partie : « Votre
question est trop intelligente. Ce n’est pas encore le moment de
soulever cette question, et encore moins d’y répondre. Souvent, le
problème dans le monde n’est pas que les petits pays, qui se sentent
assiégés, ne sont pas disposés à changer. C’est plutôt que les grands
pays se comportent tous comme des voyous dans une cour d’école - et ne
savent pas quand s’arrêter ».
J’espère que Kerry et Obama étaient à l’écoute à ce moment. Tel que Courtis l’a compris, « Je
pense que Poutine a fait comprendre à l’Occident qu’il n’aura plus
d’aide de la Russie pour des sanctions contre la Corée du Nord, ou
ailleurs. On pourrait également comprendre l’Iran, la Syrie, le
Venezuela, etc... dans ce raisonnement ».
Je suis d’accord.
Nous pouvons alors commencer à relier les étoiles, voir une
constellation, et évaluer le coût du modèle cohérent et destructeur de
Washington ici, là et partout. À ce sujet, les accords sino-russes ne
peuvent être prises autrement que comme des réponses à long terme de la
relance par l’Occident des hostilités de la Guerre Froide envers la
Russie et son refus de contenir l’émergence de la Chine. De façon plus
étroite, Poutine veut un accord avec l'Iran pour montrer l’importance de
la Russie sur la scène internationale, oui, mais même là il commence à
en avoir marre.
La question évidente est qu’observons-nous alors
que tous ces événements se déroulent et se fondent en une seule réalité.
Ce moment particulier semble rendre cette réalité évidente. Nostalgique
de la période de domination connue comme le siècle américain, les
Etats-Unis ne peuvent se résoudre à sa disparition. Assez logiquement,
sa tâche devient essentiellement destructrice dans un monde qui renaît -
un effort, au final, qui cherche à détruire l’histoire elle-même.
Les
autres grandes puissances de la planète, avec toutes leurs
imperfections et, en effet, disgrâces, comprennent que le temps est
venu, que la parité entre l’Occident et le reste du monde arrive. C’est
le cœur de la réalité, à ne pas être perdu de vue. Les problèmes
internes de la Chine et de la Russie sont semblables à ceux de
Etats-Unis ; ils doivent être résolus par les Chinois, les Russes et les
Américains, un point que nous comprenons facilement lorsqu’il s’agit
d’ingérences dans nos affaires par autrui, mais pas l’inverse, lorsqu’il
s’agit de nos ingérences dans les affaires d’autrui.
Tant pis.
Mais seulement pour ceux qui persistent à se placer du mauvais côté de
l’histoire. Les gagnants et les perdants de ce siècle ne sont pas encore
clairement identifiés - je dois préserver mon optimisme sur ce point -
mais à chaque événement qui se déroule, à chaque erreur commise, ceux
dont le sort est scellé devient un peu plus évident.
J’aime cette
idée d’un chercheur chinois érudit devenu diplomate redevenu chercheur
lors d’un dîner à Beijing, l’autre soir, et transmise par un ami. Il a
parlé de l’Ukraine, mais sa remarque s’applique à tous les niveaux.
« De notre point de vue, tout ce bruit n’est qu’une agitation en surface, » a-t-il dit. Puis il a cité cette scène de « Macbeth » au château de Dunsinane, « La
vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et
s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus.
C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et
qui ne signifie rien. »
Les Chinois - toujours attentifs aux visions à long-terme. Qui sont les idiots dans cette histoire ?
Je m’arrête là.
Traduction
« oui, certes, et BHL dans tout ça ? » par VD pour le Grand Soir avec
probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.
Source : salon.com
Le Grand Soir


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire