Luis Alberto Reygada
Monsieur le médiateur,
Je
vous fais part de mon point de vue sur le traitement médiatique que
nous impose l’honorable journal que vous représentez au sujet de
l’actualité latino-américaine.
Macabre fait divers au Mexique
Après
un mois et demi d’insupportable attente pour les familles et pour un
pays tout entier qui s’est indigné face à une barbarie d’un autre âge,
les autorités mexicaines ont informé dans une conférence de presse les
derniers résultats de l’enquête sur la disparition des 43 étudiants de
l’Ecole Normale Rurale d’Ayotzinapa, état de Guerrero (sud-ouest du
Mexique). Corroborant les pires expectatives, le Procureur général de la
République, Jesús Murillo Karam, a confirmé dans une conférence de
presse (07/11) la mort des 43 jeunes qui avaient été séquestrés par la
police locale dans la ville d’Iguala la nuit du 26 septembre avant
d’être apparemment livrés aux membres d’un cartel qui maintient des
liens très étroits avec le maire de cette municipalité. C’est lui qui
aurait directement donné l’ordre d’agir contre les étudiants.
La
suite n’en est pas moins atroce qu’elle révèle la triste réalité d’une
société qui a s’est peu à peu, en moins d’une dizaine d’années et pour
des raisons complexes que je ne développerai pas ici, accoutumée à une
barbarie qui ne choque plus les mexicains : les 43 étudiants auraient
été exécutés puis leurs corps entassés dans une décharge à ciel ouvert,
incinérés pendant près de 15 heures puis leurs restes mis dans des sacs
poubelle jetés dans une rivière avoisinante. Ces restes ont été
retrouvés. Néanmoins, le Procureur a précisé que les jeunes seraient
toujours considérés comme « disparus » tant qu’il n’était pas établi
scientifiquement que les ossements retrouvés correspondaient
effectivement aux échantillons génétiques apportés par les familles.
Le Mexique, un pays… invisible
Ces
faits ont été condamnés par diverses institutions et organisations
sociales et politiques, ONG’s nationales et internationales. Pour José
Miguel Vivanco, directeur de l’organisation Human Rights Watch pour la
région des Amériques, il faut remonter au massacre des étudiants qui
manifestaient sur la Place de Tlatelolco à Mexico en 1968 pour retrouver
une affaire de la même amplitude. Cet évènement, avec la tuerie de
Tlatlaya de juin dernier (ou tout indique que plus de 20 personnes ont
été froidement exécutées par des militaires mexicains), représentent à
ses yeux les épisodes de violence « les plus graves survenus dans
l’histoire contemporaine du Mexique et de l’Amérique latine durant ces
dernières années ». Dans ces deux cas, au-delà des auteurs matériels et
intellectuels de ces crimes, l’Etat porte aussi une part indéniable de
la responsabilité, souligne M. Vivanco. Mais ce ne sont pas seulement
les ONG’s ou les mexicains qui accusent directement l’Etat dans leurs
banderoles et slogans scandés lors des nombreuses manifestations qui ont
eu lieu à travers tout le pays, c’est aussi le droit international qui
établit cette responsabilité à travers diverses normes en vigueur en
matière de droits de l’homme : la Résolution de l’Assemblée Générale des
Nations Unies sur les Personnes Disparues (1978), la Déclaration sur la
Protection de Toutes les Personnes contre les Disparitions Forcées
(1992), la Convention Internationale pour la Protection de Toutes les
Personnes contre les Disparitions Forcées (2006) et les statuts de la
Cour Pénale Internationale (1998).
Nous en venons donc à parler de l’Etat
mexicain, mais réfléchissons un instant -au-delà de ce que l’on pourrait
penser d’un pays en particulier- à la complexité des évènements
politiques qui lient les différents gouvernements et à cet incessant
flux d’information abordant tous les niveaux de notre société globalisée
et qui donne vie à ce que l’on appelle « l’actualité internationale ».
Comment le citoyen français lambda (mais cela vaut pour tout le monde),
qui n’est pas un expert en géopolitique (ce qui est tout à fait normal),
voit et comprend le monde qui l’entoure si ce n’est par la
représentation de ce monde que les médias -élément de première
importance dans notre société passée à l’Ere de l’information- lui
auront renvoyée ?
À l’heure de l’Ere de l’Information, la
responsabilité des médias est de premier ordre. Nous le savons : parfois
instrumentalisés, utilisés comme dispositifs d’influence géopolitique,
les médias jouent un rôle primordial au niveau de la guerre des
représentations mentales sur l’opinion publique, car malheureusement
cette bataille médiatique précède souvent les vrais combats, ceux qui
ont lieu sur le terrain et provoquent souffrance et destruction.
C’est
pourquoi du haut de sa très honorable stature de journal de référence
français -le pays de la révolution qui mit un terme à la monarchie
absolue de droit divin, des Lumières et des droits de l’Homme-, de
journal de portée internationale depuis plusieurs décennies, diffusé, lu
et cité aux quatre coins du globe, Le Monde, parce que sa ligne
éditoriale prône le respect de principes d’éthique et de déontologie,
porte en lui la responsabilité inhérente aux quelques cinq ou six plus
importants journaux de la planète. Et c’est cette grande responsabilité
qui me pousse à questionner le traitement médiatique que nous inflige
votre journaliste chargé du suivi de l’Amérique latine, monsieur Paulo
Paranagua.
Il faut être latino-américaniste chevronné pour
parvenir à percevoir toute les subtilités de l’art de désinformer tout
en informant qu’a développé monsieur Paranagua dans les colonnes de
votre journal, et il est on ne peut plus rageant, lorsqu’on connaît un
tant soit peu l’histoire et l’actualité géopolitique du sous-continent,
de déceler les inexactitudes, les imputations, ou tout simplement les
manipulations grossières qui donnent corps à ses articles avec une prose
aussi habile que malveillante. Car à force d’entasser avec tant de
désinvolture autant de demi-vérités trop souvent décontextualisées et
qui ne peuvent que se transformer en embuscades intellectuelles pour les
non-initiés, une analyse globale des articles de votre « journaliste »
ne peut que provoquer l’indignation une fois que l’on a compris qu’il
fait en réalité office de paladin des gouvernements alignés aux dogmes
néolibéraux promus par les Etats-Unis et qu’il mène de ce fait une
croisade personnelle contre la gauche latino-américaine, mais avec une
hargne toujours dissimulée sous des apparences d’impartiale honnêteté.
Et c’est là que la grande habileté de sa mauvaise foi prend toute son
ampleur, et c’est aussi à ce moment que l’hostilité tourne à la
manipulation, car c’est toujours sous le couvert de la neutralité
journalistique que monsieur Paranagua induit les lecteurs du Monde non
pas en erreur mais à se positionner à quelques millimètres du
traquenard… il sait de toute façon que les préjugés de la culture
occidentalo-centriste qui conforment notre environnement se chargeront
du reste, le piège pourra alors se refermer et monsieur Paranagua n’aura
apparemment rien à se reprocher.
Oui mais…
À la longue, et
indirectement, c’est Le Monde qui en pâtit les conséquences et le
manque de sérieux de votre collaborateur finit par être associé à un
journal qui mérite tellement mieux que cela. Car finalement, c’est Le
Monde qui s’acharne par son biais sur certains gouvernements et, ce qui
est encore pire, en couvre d’autres dont les agissements mériteraient
peut-être d’être abordés plus en profondeur et connus par l’opinion
publique française.
Comment comparer la répression et les
souffrances endurées par les populations de la Bolivie, de Cuba, de
l’Equateur ou du Venezuela, avec la réalité de pays comme la Colombie ou
le Mexique ? Je ne veux pas prétendre que ces premiers pays sont la
matérialisation du paradis sur terre, mais à force de les diaboliser les
lecteurs du Monde auront vite fait de les imaginer comme des enfers
surtout si l’on détourne leur regard loin de la queue du diable qui se
trouve souvent juste de l’autre côté de la frontière.
En Colombie
la disparition forcée et la torture restent monnaie courante, le
paramilitarisme entretient toujours des liens resserrés avec une
certaine classe politique, ce pays compte des centaines de syndicalistes
et de militants assassinés, des milliers de prisonniers politiques, des
millions de déplacés.
Au Mexique, les chiffres de la présidence de
Felipe Calderon (2006-2012) parlent d’eux-mêmes : augmentation de 500%
des plaintes pour torture, plus de 9.000 plaintes pour arrestations
arbitraires (augmentation de 121%), plus de 25.000 personnes disparues
(mais seulement 2.000 enquêtes), 60 assassinats et 15 disparitions
forcées de journalistes (l’un des pays les plus dangereux au monde pour
cette profession selon Reporters Sans Frontières), plus de 45.000
exécutions, 16.000 corps non-identifiés et près de 1.500 corps retrouvés
dans des fosses communes. En tout, la « guerre contre le crime
organisé » menée par le président Felipe Calderon aura provoqué plus de
120.000 morts violentes en 6 ans, selon les statistiques officielles.
Ces chiffres dépassent de loin les sinistres comptes de toutes les
dictatures militaires du Cône Sud réunies, l’Opération Condor avait
pourtant duré deux décennies.
Fin 2012, quelques semaines avant
l’investiture de l’actuel président mexicain, l’ex-président du Groupe
de Travail des Nations Unies sur les Disparitions Forcées et expert en
Droits de l’Homme Santiago Corcuera déclarait que le Mexique traversait
une « crise humanitaire » en matière de droits de l’homme. Deux ans plus
tard, le massacre des 43 étudiants de l’Ecole Normale Rurale
d’Ayotzinapa indique que l’amélioration de la situation n’est toujours
pas à l’ordre du jour avec le gouvernement d’Enrique Peña Nieto.
Face à cette réalité, étant très peu respectueuse des règles du jeu démocratique (dans un pays qui peut compter sur « le meilleur système électoral au monde »
selon la Fondation Carter) et frôlant même le ridicule en dénonçant à
tue-tête (par le biais des 949 entreprises médiatiques privées qu’elle
possède, soit 85% des radios, journaux et chaînes télévisées du pays) le
soi-disant manque de liberté d’expression imposé par la « dictature castro-communiste »
au pouvoir, l’opposition vénézuélienne fait vraiment pâle figure avec
ses déboires pour trouver dentifrice et papier toilette dans les
supermarchés de Caracas.
Pourtant, si l’on n’observait l’Amérique latine qu’à travers la loupe du spécialiste en question de votre journal, certains pays monopoliseraient notre esprit tandis que d’autres, au moins tout aussi importants, resteraient invisibles face à nos yeux.
Pourtant, si l’on n’observait l’Amérique latine qu’à travers la loupe du spécialiste en question de votre journal, certains pays monopoliseraient notre esprit tandis que d’autres, au moins tout aussi importants, resteraient invisibles face à nos yeux.
Qu’en
aurait-il été si le massacre des 43 jeunes étudiants s’était produit à
Cuba, en Equateur ou pire encore au Venezuela et non pas au Mexique ?
Le Monde… ou l’Amérique Latine selon Paulo Paranagua
Observons ensemble les articles publiés par M. Paranagua sur son blog depuis cette rentrée :
- 31 octobre 2014 - Le Venezuela, grand producteur de pétrole, contraint d’importer du brut
- 25 septembre 2014 - Un nouveau visage pour l’opposition au Venezuela
- 22 septembre 2014 - L’écrivain Leonardo Padura critique la bureaucratie et l’anti-intellectualisme à Cuba
- 18 septembre 2014 - Au Venezuela, la dessinatrice de presse Rayma est censurée et licenciée
- 17 septembre 2014 - Le romancier Leonardo Padura sur tous les fronts, à Cuba et ailleurs
- 15 septembre 2014 - L’Argentine célèbre le centenaire de l’écrivain Adolfo Bioy Casares
- 11 septembre 2014 - En Uruguay, la coalition gouvernementale de centre gauche est menacée
- 08 septembre 2014 - L’évangélique Marina Silva peut-elle devenir présidente du Brésil ?
- 05 septembre 2014 - Le Chili fête les 100 ans de Nicanor Parra, antipoète
- 03 septembre 2014 - Face à la crise, le Venezuela choisit l’immobilisme
Sur
dix articles, 4 traitent du Venezuela. Fixation ? Tous critiquent de
près ou de loin (mais souvent à bout portant) le gouvernement en place.
Cuba
est toujours bien placé avec 2 articles. Ces deux billets, sur
l’écrivain Leonardo Padura, sont autant de prétextes pour tacler
l’administration de l’île.
Début septembre : élections
brésiliennes, avec un article qui laisse deviner un souhait qui ne
s’exprime qu’à demi-mots : si seulement la gauche pouvait perdre…
Intituler un article « L’évangélique Marina Silva peut-elle devenir présidente du Brésil ? »,
consacrer une bonne parti dudit texte à ce phénomène religieux, et le
tout sans mentionner le levier d’influence culturel et diplomatique que
représente cette confession pour la politique extérieure des Etats des
Etats-Unis, il fallait oser !
Enfin, deux billets sans liens avec
la politique (littérature chilienne puis argentine) et un article très
bien écrit sur les élections présidentielles en Uruguay, qui tombe à pic
pour rappeler que « la coalition gouvernementale de centre gauche est menacée », ce qui est loin d’être faux.
Ce
n’est qu’un rapide aperçu. L’on note tout de même un petit acharnement à
l’encontre du Venezuela, et ce n’est pas un hasard. Car s’il y a bien
une tendance chez monsieur Paranagua, c’est qu’il porte dans son cœur
les pays qui suivent la voie libérale (principalement les membres de
l’Alliance du Pacifique, alliés des Etats-Unis), et qu’il exècre au
contraire ceux qui s’aventure vers d’autres projets de société
(principalement les membres de l’Alliance bolivarienne des Amériques).
S’agit-il là de la ligne du journal, ou plutôt d’un abus de confiance de
sa part ? Il est tout de même déplaisant de voir Le Monde aligné sur
le même axe éditorial que les plus conservateurs et rétrogrades journaux
d’Amérique latine… mais le grand journal fondé par Hubert Beuve-Méry en
est-il seulement conscient ?
Que faudra-t-il donc pour que Le
Monde ouvre les yeux et se rende compte que son journaliste chargé du
suivi de l’Amérique latine va au-delà de la tâche qui devrait être la
sienne ? Alors qu’il a à sa charge la difficile mission de rendre compte
objectivement d’une réalité régionale complexe, il en profite pour
inoculer adroitement ses propres désirs et considérations politiques.
Evidemment, l’objectivité journalistique n’existe peut-être pas, mais
quand aversion s’allie à animosité, la propagande pointe le bout de son
nez.
« Nous sommes fatigués »…
Dans les rues et les réseaux sociaux mexicains, un « #Nous sommes fatigués »
se propage à tout-va par des citoyens excédés face à une situation qui
paraît ne pas avoir de solution. De ce côté-ci de l’atlantique, une
grande partie des latino-américains progressistes -ainsi que des
spécialistes et connaisseurs de notre région- est aussi fatiguée,
monsieur le médiateur. Vos très respectables lecteurs et un journal
aussi prestigieux que Le Monde devrait pouvoir compter sur un
spécialiste de l’Amérique latine digne de ce nom. Nous ne demandons pas
un militant altermondialiste qui ait un portrait du Che tatoué sur la
poitrine. Simplement un vrai journaliste, qui fasse son métier au lieu
de mener une guerre de basse intensité contre la gauche
latino-américaine. Car monsieur Paranagua commence sérieusement à nous
fatiguer, monsieur le médiateur.
Très respectueusement,
Luis Alberto Reygada, Doctorant franco-mexicain en relations internationales.
la.reygada [chez] gmail.com

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