samedi 8 novembre 2014

Poule mouillée

Uri Avnery    

Quand une per­son­nalité de haut rang d’un pays qua­lifie le diri­geant d’un autre pays de “poule mouillée”, on peut consi­dérer que les rela­tions entre ces deux pays ne sont pas des meilleures. En fait, on peut estimer qu’elles sont quelque peu moins que cordiales. 

L’histoire a vu nombre de rela­tions bizarres entre nations. Mais j’ose dire aucune plus bizarre que ce qui existe entre Israël et les États-​​Unis.
À pre­mière vue, deux États ne pour­raient être plus proche l’un de l’autre qu’ils ne le sont. Juste un petit exemple : le jour même où le mémo­rable qua­li­fi­catif de poule mouillée a fait la une des médias, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait une réso­lution demandant aux États-​​Unis de mettre fin à son embargo de 50 ans à l’égard de Cuba. 188 pays, dont l’ensemble des pays de l’Union euro­péenne et de l’OTAN l’ont votée. Deux États ont voté contre : les États-​​Unis et Israël.
Deux États contre le monde entier ? Non, pas tout à fait. La Micro­nésie, les Palaos et les Iles Mar­shall se sont abs­tenues. (Ces trois puis­santes nations insu­laires sou­tiennent géné­ra­lement Israël, aussi, bien que peu d’Israéliens soient capables de les situer sur une carte.)
Tout au long des années, lors de cen­taines de votes aux Nations unies, Israël s’est tenu loya­lement du côté des États-​​Unis, et réci­pro­quement. Une alliance indé­fec­tible, en appa­rence. Et voilà que main­tenant ils qua­li­fient notre valeureux Premier ministre de poule mouillée ?
La haute per­son­nalité fondait son qua­li­fi­catif déso­bli­geant sur le manque d’enthousiasme de Ben­jamin Néta­nyahou pour bom­barder l’Iran, comme il ne cesse d’en brandir la menace, et aussi sur son absence de volonté de faire la paix avec les Palestiniens.
La pre­mière accu­sation est infondée, puisque que Néta­nyahou n’a jamais envisagé sérieu­sement d’attaquer l’Iran. Cer­tains de mes lec­teurs peuvent se sou­venir que je leur ai dit depuis le premier jour qu’une telle attaque ne se pro­duirait pas, sans même me laisser une échap­pa­toire pour le cas où j’aurais eu tort. Je savais qu’une telle attaque était abso­lument hors de question. Et pas seulement du fait que tous les res­pon­sables du système de défense israélien y étaient opposés.
La seconde accu­sation est encore plus dépourvue de fon­dement. Néta­nyahou ne s’est pas dégonflé de faire la paix. Cela pré­sup­po­serait qu’il ait jamais voulu la paix. Si les Amé­ri­cains croient réel­lement cela, ils devraient lire quelques bons articles (en par­ti­culier les miens).
Néta­nyahou n’a jamais retenu même un instant l’idée de faire la paix. Toute son édu­cation en fait quelque chose d’absolument impos­sible. Son défunt père, Ben-​​Zion, était un natio­na­liste tel­lement extré­miste et rigide, qu’en com­pa­raison Vla­dimir Jabo­tinsky, le leader sio­niste de droite, faisait l’effet d’un paci­fiste de gauche.
Toute parole pro­noncée par Ben­jamin Néta­nyahou en faveur de la paix et de la solution à Deux États était un men­songe fla­grant. Pour lui, plaider en faveur d’un État pales­tinien c’est comme, pour un rabbin en chef, recom­mander de manger du porc le jour de Yom Kippour.
Tout diplomate amé­ricain qui ne sait pas cela devrait être muté immé­dia­tement en Micro­nésie (ou aux Palaos).
Ces temps der­niers il semble que Néta­nyahou a fait tout ce qu’il pouvait pour pro­voquer une que­relle avec le gou­ver­nement des États-​​Unis.
À pre­mière vue, cela res­semble à un acte de folie, un acte tel­lement dan­gereux que tout psy­chiatre com­pétent deman­derait de le faire interner dans l’aile fermée d’un asile.
Israël dépend tota­lement des États-​​Unis – pas à 99%, mais à 100%. Le jour même de la publi­cation de la qua­li­fi­cation de poule mouillée, les États-​​Unis ont été d’accord pour vendre à Israël une deuxième esca­drille d’avions de combat F-​​35, après la vente des pre­miers 19 avions (pour un coût de 2,35 mil­liards de dollars). L’argent pro­vient du tribut annuel que paient les États-​​Unis à Israël.
Sans le véto auto­ma­tique des États-​​Unis à toutes les réso­lu­tions du Conseil de sécurité des Nations unies qui n’ont pas l’agrément du gou­ver­nement israélien, il y aurait eu depuis long­temps un État de Palestine comme membre à part entière des Nations unies. Une des pierres angu­laires de nos rela­tions étran­gères est l’idée de beaucoup de pays que pour obtenir les faveurs du Congrès des États-​​Unis, il leur faut d’abord graisser la patte du portier – Israël. Etc.
Tous les Israéliens sont réel­lement convaincus que notre relation avec les États-​​Unis est vitale pour l’État. S’il y a quelque chose sur quoi les Israé­liens de tous âges, groupes, com­mu­nautés, croyances et orien­ta­tions poli­tiques sont una­nimes, c’est cette conviction.
Alors comment se fait-​​il que notre Premier ministre tra­vaille à plein temps à la des­truction de la relation entre les deux gouvernements ?
Lorsque notre ministre de la Défense, Moshe Ya’alon, s’est rendu à Washington DC cette semaine, toutes ses demandes d’entrevue avec des membres du gou­ver­nement des États-​​Unis et autres per­son­na­lités offi­cielles impor­tantes se sont heurtées à un refus caté­go­rique, à l’exception d’une ren­contre avec son homo­logue, Chuck Hagel, qui ne pouvait pas vraiment s’y opposer. C’était clai­rement un affront sans précédent.
Ya’alon, ancien chef d’état-major de l’armée, ne passe pas pour un génie. Cer­tains pensent qu’il aurait mieux valu qu’il soit resté dans son métier pré­cédent – la traite des vaches dans un kib­boutz. Lorsqu’il déclara que John Kerry souf­frait d’un “Mes­sia­nisme obses­sionnel” dans ses efforts pour aboutir à la paix entre Israël et la Palestine, Kerry comme le pré­sident Obama furent pro­fon­dément offensés.
Mais les décla­ra­tions de ce genre sont devenues cou­rantes de la part de membres du gou­ver­nement israélien. Il en va de même pour les répliques tran­chantes des porte-​​parole offi­ciels des États-​​Unis. Celles-​​ci ne sont pas connues de l’opinion publique israélienne.
Ben­jamin Néta­nyahou n’est pas idiot. Poule mouillée ou pas, à la dif­fé­rence de Ya’alon, il est considéré comme habile et intel­ligent. Alors à quoi joue-​​t-​​il ?
Sa folie ne manque pas d’une certaine logique.
Néta­nyahou grandit aux États-​​Unis. Lorsque son père fut boy­cotté par l’université israé­lienne, qui refusait de le prendre au sérieux en tant qu’historien, la famille est alla s’installer dans un fau­bourg de Phi­la­delphie. Ben­jamin se flatte d’avoir une connais­sance appro­fondie des États-​​Unis.
À quoi pense-​​t-​​il ?
Il sait qu’Israël a le contrôle du Congrès des États-​​Unis. Aucun homme poli­tique amé­ricain ne pourrait se faire réélire s’il for­mulait la plus légère cri­tique de l’“État Juif”. L’organisation pro-​​israélienne AIPAC, le lobby le plus puissant de Washington (à part la National Rifle Asso­ciation, l’association de pro­motion des armes à feu) y veillera. La forte emprise du lobby juif sur les médias en est une garantie supplémentaire.
Du point de vue de Néta­nyahou, dans toute confron­tation entre le Congrès et la Maison blanche sur d’Israël, le Pré­sident est destiné à perdre. Donc il n’y a rien à craindre.
Néta­nyahou, en fait, joue à la rou­lette avec tout le capital d’Israël dans ce grand casino qu’on appelle les États-​​Unis d’Amérique. Peut-​​être a-​​t-​​il été contaminé par son mentor et pro­tecteur, le tsar de casino Sheldon Adelson, qui a la main sur la conduite de la poli­tique israé­lienne aux États-​​Unis
(C’est Adelson qui a désigné l’ambassadeur d’Israël à Washington, Ron Dremer, un militant important du parti répu­blicain, que la Maison Blanche déteste.)
Pour évaluer l’importance du jeu de Néta­nyahou, en nous uti­lisant comme jetons, il faut se rendre compte de l’état de l’union.
Les États-​​Unis sont aujourd’hui une démocratie en panne.
Dans une démo­cratie normale – par exemple le Royaume uni ou l’Allemagne – il y a deux partis prin­cipaux ou deux coa­li­tions de partis, qui se font face. Ils appar­tiennent tous les deux au “courant dominant” et les dif­fé­rences entre eux sont mineures. Ils peuvent se suc­céder d’une fois sur l’autre sans grande agi­tation. Les citoyens s’en rendent à peine compte.
Ce n’est pas le cas aux États-​​Unis. Ce n’est plus le cas.
L’opinion publique amé­ri­caine est main­tenant divisée en deux camps, qui se haïssent du plus profond de leur cœur (s’ils en ont un). Cette haine est sans limite. L’un des camps est le parti des ultra-​​riches, qui défend ses pri­vi­lèges, l’autre est celui des classes moyennes et il est au service de leurs intérêts.
Les idéo­logies des deux camps sont dia­mé­tra­lement opposées. Du coup ils ne peuvent se mettre d’accord pra­ti­quement sur rien. Tout ce que font les Démo­crates est considéré presque comme une tra­hison par les répu­bli­cains, tout ce que défendent les Répu­bli­cains est considéré par les Démo­crates comme stupide, si ce n’est fou.
Les Répu­bli­cains qui contrôlent le Congrès (et pour­raient dans quelques jours y accroître leur influence) ont pour objectif de bloquer l’administration. Une fois ils ont même bloqué tous les paie­ments fédéraux, rendant le fonc­tion­nement de l’État impos­sible. Une poli­tique étrangère commune cohé­rente est hors de question. Je ne suis pas sûr que la situation ait été bien pire à la veille de la Guerre de Sécession. .
C’est dans cette folle situation que Néta­nyahou a plongé. Il a misé tous ses jetons (nous) sur les Républicains.
Lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles, il a presque ouver­tement soutenu la can­di­dature de Mitt Romney, l’adversaire d’Obama, déclarant ainsi pra­ti­quement la guerre à l’administration actuelle. Les décla­ra­tions anti-​​Obama sans conces­sions que font actuel­lement les diri­geants israé­liens sont uti­lisées – et sont conçues pour être uti­lisées – par les can­didats Répu­bli­cains contre leurs adver­saires démocrates.
Les Démo­crates font des efforts acharnés pour s’attacher les faveurs des élec­teurs et dona­teurs juifs en flattant Israël dans les termes les plus scan­daleux, pro­mettant de sou­tenir toutes les actions du gou­ver­nement israélien sans exception, actuel­lement et pour l’éternité, quoi qu’il arrive. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de poi­gnarder dans le dos les forces de paix israé­liennes, rendant le combat pour la paix encore plus herculéen.
Mais, même si les élec­tions de mi-​​mandat accroissent encore la subor­di­nation de la Chambre des Repré­sen­tants et du Sénat à la droite israé­lienne, Obama sera encore là pour deux années de plus. D’une cer­taine façon, n’ayant plus d’élections à craindre, il sera plus libre qu’avant pour contrer Nétanyahou.
Je sou­haite qu’il le fasse. Mais je ne nourris pas trop d’espoirs. Même en tant que Pré­sident désormais à titre pro­vi­soire, il lui faudra encore prendre en compte les intérêts du pro­chain can­didat des Démo­crates à la Maison Blanche.

Obama pourrait encore faire beaucoup pour la paix entre Israël et la Palestine, une paix sou­tenue par l’ensemble du bloc arabe pro-​​américain – ce qui est de toute évi­dence dans l’intérêt national des États-​​Unis, sans parler du nôtre.
Pour cela, il faut du courage. Et – oui – un peu plus de mes­sia­nisme obsessionnel.

Traduit de l’anglais "Chickenshit" pour l’AFPS : FL/​SW

Source : Gush Shalom

France Palestine Solidarité


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