Patrick Mignard
Le monde paysan va mal, ce n’est pas nouveau. 10 millions d’actifs en 1945… à peine 1 million aujourd’hui. « Entre 2000 et 2013, plus de 90 000 exploitations agricoles de moyenne et grande taille ont disparu, soit une baisse de 24 %. Au début des années 2000, la baisse était de 8 000 exploitations par an contre 5 000 au début des années 2010. Le nombre de petites exploitations a lui aussi diminué de 36 % entre 2000 et 2010 ». (Le Monde 07/11/2014)
Le monde paysan va mal, mais pas pour tous les paysans…
À l’image de ce qu’a fait, et fait, le capital dans tous les domaines de
l’activité économique, il y a ceux qui perdent et ceux qui gagnent.
Ceux qui perdent, ce sont ceux qui disparaissent, vaincus par la
concurrence effrénée imposée par le modèle productiviste qui entend
régner en maître dans nos campagnes. Ceux qui gagnent ce sont ceux qui
absorbent les petites exploitations en faillite, qui investissent dans
les engrais, les pesticides, les OGM, les structures agro-industrielles.
Tous sont « victimes » - et nous avec - des choix
qui ont été faits il y a près de trois-quarts de siècle… La peur
panique, à la libération, des risques de pénuries alimentaires a fait
faire, en matière agricole, les mauvais choix dont nous payons le prix
fort aujourd’hui.
La terre, comme l’acier ou le charbon, a été considérée
comme une matière première manipulable et malléable à l’infini. Les
pires excès ont été commis (remembrement par destruction des paysages
ancestraux, utilisation massive d’engrais chimiques, d’insecticides,
plus tard, élevages industriels, manipulations génétiques…). Les plantes
et les animaux ont aussi été considérés comme de la matière première
(OGM, hormones, alimentation chimique…). L’objectif initial qui était
d’alimenter la population s’est transformé en une fuite en avant dans la
rentabilisation et la production à outrance. On a monté un modèle de
production agricole comme un modèle de production industrielle.
Pourquoi a-t-on persisté dans l’erreur ?
Dans les années cinquante, rares sont celles et ceux qui
ont une conscience écologique et anticipent les drames à venir.
L’efficacité de la production les fait taire… jusqu’aux années 70. Des
affaires florissantes se constituent à partir de ce modèle – céréales et
élevage – c’est sur ce terreau que croît la FNSEA qui devient très vite l’interlocutrice privilégiée des pouvoirs publics, garants de ce modèle de production. Dés 1946 la FNSEA apparaît comme l’élément essentiel de l’ « unité paysanne ». C’est elle qui va, jusqu’à aujourd’hui, accompagner le développement de ce modèle. La construction européenne « redistribue les cartes »
dans le sens d’une rationalisation des productions donc de
concentrations inévitables. Les marchés structurent la distribution des
productions mais aussi structurent les exploitations, les obligeant à
renforcer les critères de sélection, de rentabilité. Le cercle vicieux
est enclenché. Le piège se referme.
Toutes les dérives inhérentes à la production
capitaliste apparaissent : disparition d’exploitations, guerre des prix,
auxquelles s’ajoutent des phénomènes propres à l’agriculture : trafics
en tous genres, industrialisation de l’élevage, manipulation des
productions, complicité avec les industries chimique, pharmaceutique,
phytosanitaire… Comme pour la métallurgie, la pêche, la chimie ou toute
autre production, les pouvoirs publics, de gauche comme de droite,
n’apportent aucune solution viable, pérenne et satisfaisante. Le
processus est lancé, tout le monde le suit… FNSEA
en tête. Il faudra attendre la prise de conscience écologique,
fortement aidée par les grands scandales de l’agroalimentaire, pour que
l’alerte soit donnée et que s’élèvent des voix critiquant le modèle
industriel de production agricole.
À la fin des années 60 de nouvelles générations arrivent
à la conscience politique. Le nouveau monde de la libération est devenu
un vieux monde qui est loin de tenir les promesses d’un avenir radieux.
Les principes de la société qui apparaissaient intangibles sont soumis à
la critique. La dégradation de l’environnement apparaît peu à peu dans
ses multiples dimensions et en particulier dans les pratiques de
l’agriculture. Après le mouvement des « Paysans travailleurs », apparaît en 1987 la Confédération Paysanne
qui pose les fondements d’une agriculture respectueuse du travail
paysan et de son environnement. Réflexion collective et actions
concrètes irriguent ce mouvement citoyen, rejoint par d’autres
catégories sociales, afin de jeter les bases d’un monde nouveau. Les
drames et scandales agroalimentaires qui se multiplient renforcent et
crédibilisent cette détermination.
La FNSEA
maintient son cap, jonglant avec les lois du marché, les directives
européennes, empochant des subventions, jouant parfaitement son rôle de
lobby d’une agriculture productiviste et industrielle, voulant jouer le
rôle de chef d’orchestre dans cette agriculture mortifère.
Parallèlement, lentement mais sûrement, en rupture totale avec le modèle
productiviste, émerge une autre conception du rapport à la terre, à ses
produits et aux consommateurs. L’esprit de la coopérative, de la
mutualisation, de la solidarité, regagne le terrain perdu. Les CUMA (Coopératives d’Utilisation du Matériel Agricole), les AMAP (Association pour le Maintien de l’Activité Paysanne), les SEL (Système d’Échanges Locaux),
les circuits courts…deviennent les terrains d’expérimentation de
nouvelles pratiques, gagnent de plus en plus d’adeptes – paysans et
citadins - et ouvrent la voie à de nouvelles pistes soucieuses de la
qualité des productions et du respect de la Nature.
La FNSEA,
devenue un monstre bureaucratique, parfaitement intégrée à un système
uniquement motivé par l’argent, entraîne celles et ceux qui la suivent à
la catastrophe et s’oppose agressivement et stupidement aux nouvelles
pratiques porteuses d’un avenir viable. C’est l’émergence progressive de
la prise de conscience citoyenne et sa pratique qui légitimera, de
fait, et plus tard de droit, l’agriculture de demain.


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