Eric Walberg
La résolution 3379 qui assimilait sionisme et racisme, a été abrogée en
1991. Il est temps de la restaurer avec suffisamment de mordant pour
réveiller Israël et le pousser à reconnaître ses fautes.
Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a récemment commémoré le 40ème anniversaire de la révocation de la résolution 3379
de l’Assemblée générale des Nations unies, qui assimilait le sionisme à
une forme de racisme et de discrimination raciale. ». Cette révocation
était passée en 1975 par un vote de 72 à 35 voix (avec 32 abstentions). À
l’événement festif de cette année participaient le Secrétaire d’État
John Kerry et la direction du Parti Travailliste et de l’Union sioniste
Isaac Herzog, fils de Chaïm Herzog, le Président d’Israël de 1983 à 1993
et vedette de la session 1975 de l’Assemblée générale.
Le vote de 1975 avait eu lieu environ un an après que la résolution
3237 eut garanti à l’OLP le « statut d’observateur » dans le sillage du
discours d’Arafat évoquant « un rameau d’olivier » à l’Assemblée
générale de novembre 1974. Il a réussi uniquement parce que l’Union
soviétique et ses alliés étaient là pour soutenir les pays arabes et à
majorité musulmane.
Elle fut abrogée en décembre 1991 par la résolution 46/86. Lors de la commémoration de cette année, Ban Ki-moon rappela les paroles
de Chaïm Herzog en 1975 : « J’appelle la communauté des nations à agir
toujours dans le respect des principes de la Charte des Nations Unies
pour pratiquer la tolérance et vivre ensemble en bons voisins dans la
paix mutuelle ». D’aussi belles platitudes venant de l’ambassadeur
d’Israël … communauté, principes, tolérance, paix !
Il est étrange que les festivités de cette année célèbrent la
[nouvelle] résolution plutôt que l’abrogation, commémorant le culot du
représentant israélien Herzog à l’ONU, qui vola la vedette, racontant
combien Israël était magnanime avec ses citoyens arabes qui apparemment
jouissaient des mêmes droits que les juifs, travaillaient au sein des
forces douanières et policières de défense, étaient élus au parlement,
étudiaient dans les universités ...
Il évoqua les arabes venant d’ailleurs pour des traitements
médicaux, et « le fait qu’il est aussi naturel pour un arabe de servir
dans un service public israélien qu’il est incongru de penser qu’un juif
serve dans une administration publique dans un pays arabe ».
L’ambassadeur auprès de l’ONU termina sa tirade en déchirant le texte de
la résolution et en déclarant d’un air de défi qu’il allait rebaptiser
les avenues des Nations Unies à Haifa, Jérusalem et Tel Aviv : avenues
du Sionisme.
Herzog ne mentionna pas combien les juifs vivaient traditionnellement
libres sous le règne musulman et servaient souvent de conseillers à des
dirigeants musulmans, ni combien la colère arabe actuelle est due
directement aux actes meurtriers et illégaux d’Israël contre les droits
des citoyens de ce qui fut jadis la province romaine de Syrie-Palestine.
Il ne fit aucune mention des millions de Palestiniens à qui sont
refusés leurs droits fondamentaux, parce que Israël est apparemment
exempt de racisme.
Au moins la réunion de 1975 avait-elle un certain punch. La
commémoration de 2015 en manquait totalement. Kerry a tergiversé, malgré
la vague de violences de plusieurs semaines qui a tué au moins 77
Palestiniens et 10 Israéliens. Pas un mot là-dessus. Il a dit qu’une
solution à deux états au Moyen-Orient n’était pas « un impossible rêve »
mais exigerait du courage. [Baillements].
Kerry a qualifié la résolution de 1975 de « sinistre présage » parce
qu’elle donnait « un permis général de haïr » l’état d’Israël. Mais
alors « haïr » englobe la moindre critique adressée à Israël. Après
tout, la fièvre électorale monte aux USA et le lobby israélien y est
prospère.
Les demi-vérités de Bush père
Il est plus instructif de déconstruire le discours du Président
H.W.Bush qui présentait en 1991 la motion onusienne pour révoquer la
résolution 3379, laquelle, disait-il « tournait en dérision l’engagement
et les principes sur lesquels se fondent les Nations Unies. Le sionisme
n’est pas une politique, c’est l’idée qui a mené à la création d’un
foyer pour le peuple juif, à l’État d’ Israël. Assimiler le sionisme à
la faute intolérable qu’est le racisme est une distorsion de
l’histoire ».
Il avait à moitié raison. Le sionisme est une idée, qui s’est
transformée en une politique d’exclusion raciale et de victimisation des
autochtones de Palestine, à qui les nouveaux immigrants ont volé leur
terres et leurs biens, en menant une politique d’état de terreur à
l’encontre des autochtones. Bush n’a pas expliqué en quoi le sionisme
n’est pas une politique. Mais en 1991 la voix de l’URSS s’était tue ;
seule celle des États-Unis se faisait entendre, défendant le vœu pieux
qu’Israël ferait un jour la paix avec les Palestiniens en se basant sur
la résolution onusienne 181 originale de 1947 relative à la partition
du territoire.
L’assertion de Bush que le sionisme n’est pas une politique raciste
est simplement contraire à la réalité. Et puis l’ONU elle-même était
fondée sur une idée ressemblant au sionisme. Les puritains, les quakers
et bien d’autres groupes religieux ont émigré dans l’intention d’établir
une société chrétienne (blanche) idéale modelée sur la Bible, une idée
qui devint aussi la politique du génocide des autochtones amérindiens.
Le philosophe Francis Bacon a écrit en 1627 une utopie, La Nouvelle Atlantide
basée sur son soutien enthousiaste à l’établissement des colonies
britanniques en Amérique du Nord. Il y décrit la création d’un pays
utopique où « la générosité et les lumières, la dignité et la splendeur,
la piété et l’esprit public » sont les qualités communes aux habitants
de la mythique Bensalem. L’idée d’une « Nouvelle Jérusalem » est au
fondement de l’idée des États-Unis.
Même un philosophe aussi respecté a pu ignorer la politique raciste
du génocide des autochtones américains au nom de « la générosité, les
lumières, etc ». Personne n’a remarqué que dès le départ l’idée
États-Unis (Bensalem) était une idée raciste tout comme leur politique.
Ce n’est qu’au XIXème siècle que l’opprobre international a finalement
poussé les États-Unis à abolir sa politique raciste la plus flagrante :
l’esclavage.
Mais à ce moment l’idée d’un état juif avait déjà été mise en branle
par des politiciens britanniques comme Lord Shaftesbury, et l’ONU fut
finalement forcée par FD Roosevelt et Truman d’avaler la couleuvre. Pour
Shaftesbury et consorts, il s’agissait d’un simple développement de la
civilisation occidentale.
Bush s’est félicité de l’écrasement de la résolution de racisme en
1991 comme d’une vraie chance d’accomplir l’ambition de la Charte
onusienne : travailler « à sauver les prochaines générations du fléau
de la guerre, à réaffirmer la foi dans les droits humains fondamentaux,
dans la dignité et les valeurs de la personne humaine ». Mais il a été
incapable de voir que l’empereur (lui-même) et son rejeton étaient nus,
que c’est Israël qui est la plaie de la guerre, celui qui viole les
droits de l’homme et la dignité humaine.
Bush déclarait que l’ONU « ne peut pas chercher la paix et en même
temps mettre en cause le droit d’Israël à exister ». Encore une
demi-vérité. Personne n’avait l’intention d’effacer Israël de la carte,
tant qu’il était une nation suivant les normes internationales, en
particulier les droits humains des personnes qui y vivent ou qui veulent
y retourner depuis les camps de réfugiés quand une solution pacifique à
l’impasse aura été trouvée. Mais cela n’est possible que si nous
prenons en compte l’autre demi-vérité de Bush au cœur du sionisme, en
tant qu’idée et en tant que politique.
Bush a commis l’autre faute de définir l’état d’Israël comme « un
foyer pour le peuple juif ». Ceci rend Israël raciste par définition
tout comme Hitler qui identifiait l’Allemagne au foyer de la race
aryenne, une définition tout aussi vague et raciste de l’État.
La leçon de Bush : ne pas contrarier Israël
Les courbettes de Bush devant Israël en 1991 ont un goût amer. En
septembre, il avait demandé au Congrès de reporter la demande israélienne
de 10 milliards de dollars en garanties d’emprunt pour aider à établir
les juifs soviétiques, tentant ainsi d’obliger Israël à faire cesser ses
constructions d’implantations illégales et à négocier une paix
véritable. Il se souvenait certainement de la façon dont Eisenhower
avait fait plier Israël au plan stratégique américain en 1956.
Ford, Kissinger et Carter eux aussi l’avaient fait, mais à peine,
dans les années ’70, limitant quelque peu les ambitions coloniales
israéliennes. À ces deux occasions, ironiquement, les dirigeants
étatsuniens tablaient sur la « menace » soviétique pour leur donner un
peu de consistance.
Mais « pas de victoire sans défaite ». La « menace soviétique » qui
fournissait aux USA un levier par rapport à Israël, n’existait plus et
entre-temps le lobby israélien à Washington était devenu trop puissant
pour qu’un président le contre. Les sionistes n’avaient aucune envie de
ravaler leur orgueil pour obéir à un Washington impérial devenu
moralisateur, en dépit du million de nouveaux Israéliens qu’ils avaient
reçu de la défunte URSS. Bush senior découvrit qu’il n’avait pas
d’alliés pour son projet de faire entendre raison à Israël.
Il se précipita à l’ONU pour redorer sa crédibilité, mais en vain. Le
lobby israélien se mobilisa, trouva en Bill Clinton son candidat idéal
et Bush fut soudainement attaqué dans les médias. Une contre-publicité
incessante jusqu’aux élections - et le tour fut joué. Il perdit sa
tentative de réélection, passant d’un taux de 90 % d’approbation après
l’invasion de l’Irak à 37 % le jour de l’élection.
Le moment est venu de renouveler la résolution 3379, avec
suffisamment de mordant pour réveiller Israël et le pousser à
reconnaître ses fautes. Aucun espoir de trouver un sponsor à Washington.
Mais le soutien aux Palestiniens qui luttent pour leurs droits ne cesse
de croître. Dans l’UE la campagne BDS
et le boycott des biens coloniaux produisent leur effet. Les voisins
d’Israël continuent de résister. Avec la puissance déclinante des
États-Unis, on peut espérer que l’ONU retrouvera une fois encore quelque
consistance.
* Eric Walberg est un journaliste canadien de
réputation internationale, grand spécialiste de l’Asie Centrale, de la
Russie, du Moyen-Orient et de l’islam. Il est l’auteur de "Postmodern
Imperialism : Geopolitics and the Great Games" et de "From
postmodernism to postsecularism". Il écrit pour de nombreuses
publications. Site d’Erik Walberg : http://ericwalberg.com.

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