J’ai
quitté la France il y a une semaine. Pas définitivement hein, mais pour
prendre un peu de nécessaire repos en exil – ce que l’on a coutume
d’appeler des « vacances ». Ça faisait longtemps.
Je
suis donc parti loin, dans l’hémisphère sud, dans un pays d’Amérique
latine qui était encore, il y a à peine plus de trente ans, une
dictature.
Les
gens que je rencontre me posent des questions sur la France : les
attentats de novembre, les mobilisations en cours, la répression
policière, etc...
À
plusieurs reprises, j’ai donc eu l’occasion de raconter ce qui se passe
dans le « pays des droits de l’homme » – on le voit encore comme ça ici
– depuis quelques mois.
Et crois-moi, ça fait un choc.
Déjà,
juste de raconter. Parce que, de fait, tu ne peux pas te contenter de
quelques éléments factuels, par-ci par-là. Il faut mettre tout ça en
récit, pour que les gens qui ne connaissent pas bien la France et/ou ne
suivent pas l’actualité hexagonale puissent comprendre.
Et
ça, ça t’oblige à sortir de ton vécu quotidien, à essayer de raconter
les choses sans les caricaturer mais en essayant de ne pas trop te
disperser et, tu t’en rends compte assez vite, à parler de trucs dont on
ne parle quasiment plus entre nous, en France, parce qu’on sait que ça
s’est passé, que ça se passe, et donc on n’en cause pas. C’est là.
Et
donc tu racontes : les attentats, l’état d’urgence, les perquisitions
administratives, les assignations à résidence, les manifestations
interdites, le « débat » sur la déchéance de nationalité, les 317 mises
en garde à vue du 29 novembre, les élections et les scores du FN,
Estrosi qui devient un résistant contre le fascisme, les résultats du FN
dans la police et l’armée, les agressions islamophobes, la reconduction
de l’état d’urgence sans débat, les restrictions des libertés
publiques, les violences policières, l’acquittement du flic tueur par le
tribunal de Bobigny, la situation des migrants de Calais, l’armée dans
les rues, la violence du « débat public » et des éditorialistes,
intellectuels et responsables politiques qui tirent à boulets rouges sur
tout ce qui ne leur revient pas, la solidarité totale des Valls,
Cazeneuve et autres avec les flics violents, les condamnations à de la
prison ferme pour des manifestants ou des militants syndicaux, les flics
qui ont droit de rentrer chez eux avec leur arme de service, les
flash-balls, les canons à eau, le traitement médiatique des
manifestations…et autres joyeusetés. Et en faisant cette liste, en la mettant en
récit, tu te rends compte d’un truc : tu savais qu’il y avait quelque
chose de pourri dans le royaume de France, mais à force de baigner
dedans au quotidien, tu avais un peu de mal à le regarder d’en haut, à
voir la « big picture », comme on dit en anglais. Et quand tu racontes
tout ça à des gens qui ne savent pas, qui n’ont pas suivi, tu te rends
compte de l’accumulation, tu te rends compte qu’il y a des choses
hallucinantes que tu avais presque oubliées parce qu’elles ont été
suivies d’autres choses hallucinantes, encore plus parfois, et aussi tu
te rends compte que tout ça n’est pas juste une succession de trucs
scandaleux, mais un processus d’ensemble.
A fortiori quand,
en face de toi, des gens qui vivent en Amérique latine, qui viennent
d’Argentine, d’Uruguay, de Porto-Rico ou d’ailleurs, qui ont connu la
France ou ne l’ont pas connue, mais qui pour la plupart viennent de pays
où la mémoire de la dictature est encore fraîche, te regardent avec des
yeux effarés, ahuris, choqués. Bien évidemment, ils et elles savent et
comprennent que la France n’est pas le Chili de Pinochet. Mais ils
comprennent aussi, et ils te font comprendre, que ce que tu es en train
de raconter, ce n’est pas juste une évolution énervante, révoltante. En
fait, c’est très inquiétant.
Alors
tu racontes aussi que tout n’est pas catastrophique, qu’il y a des
résistances et, depuis près de deux mois, une contestation large, des
manifestations, Nuit debout, le succès de certains bouquins, certains
films, certaines initiatives militantes… Mais en fait tu as du mal à y
croire toi-même.
Surtout
quand, pendant la conversation, tu regardes distraitement ce qui se
passe sur internet, et que les vidéos et photos de l’évacuation de
République le 28 au soir, ou de la manifestation du 1er mai, arrivent,
et que tu les montres aux gens avec qui tu parles. Tu es en Amérique
latine, dans un ex-dictature, et les gens regardent les images des
violences policières avec des yeux hallucinés, avec parfois même des
larmes dans les yeux, ils et elles te disent « C’est en France, ça ? », «
Mais ils sont malades ? », « Mais pourquoi ils font ça ? », etc. Et en
fait les vidéos, tu les vois différemment d’un coup.
C’est
le deuxième effet Kiss Cool, après celui de la mise en récit. Alors
non, pas de dramaturgie inutile : la France n’est pas devenue une
dictature policière. Mais par contre, une évidence : il y a un drôle de
climat dans ce pays, et il est loin d’être tempéré.
Notre
quotidien est rempli de choses qui nous auraient paru inimaginables il y
a encore quelques années, voire quelques mois. Bien sûr, on ne les
accepte pas. On ne s’y soumet pas. On n’est pas résignés. Mais je crois
bien que, malgré nous, et c’est malheureusement normal, on s’y
accoutume. En Palestine on appelle ça la « normalisation » de
l’occupation. Tu es contre l’occupation, bien sûr. Et tu ne l’acceptes
pas. Mais petit à petit, tu apprends à vivre, malgré elle.
Il
y a des choses que l’on ne voit plus. Et aussi des choses que l’on
voit, qui nous choquent, mais que l’on oublie parce que la suite ou
l’actualité du moment est encore plus choquante.
Est-ce
que c’est vraiment nouveau, ou est-ce que ça a existé de tout temps et
partout ? Il n’y a jamais de pure nouveauté, évidemment. Mais cela
n’empêche pas de constater qu’il y a des moments, des lieux, où les
choses s’accumulent, s’accélèrent, où ce qui peut se passer en quelques
semaines, voire en quelques jours, est plus important que ce qui a pu se
passer pendant quelques années.
Et
peut-être qu’on le voit d’autant mieux, en tout cas c’est mon
impression depuis l’hémisphère sud, lorsque l’on s’extrait, un peu, du
lieu et du moment en question.
Peut-être
que ce que j’écris là te semble évident. Tant mieux, ou tant pis, pour
toi. Moi depuis une semaine je prends quelques claques.
Peut-être que ce que j’écris là te semble exagéré. Tu as peut-être raison. J’espère que tu as raison.
Peut-être que ce que j’écris là te semble en-deçà de la réalité. J’espère sincèrement que tu as tort.
Dans tous les cas, on s’accordera au moins là-dessus : il y a quelque chose de vraiment pourri dans le royaume de France.
Je rentre dans une semaine. Et je sais qu’à mon retour, je vais essayer de faire plus, mieux.
J’espère
que d’ici là celles et ceux qui se mobilisent, qui refusent de baisser
la tête, qui respirent des lacrymos mais qui ne reculent pas, ne
lâcheront rien et seront de plus en plus nombreux et nombreuses.
Le pire n’est jamais certain non. Mais ce qui est certain, c’est que le pire ne survient jamais du jour au lendemain.
Il y a une voie vers le pire, et là on est malheureusement embarqués dessus, et lancés à pleine vitesse.
Et,
au vu de la destination qui nous est promise, il va vraiment falloir
qu’on fasse dérailler le train. Toutes et tous ensemble. Et le plus tôt
sera le mieux.


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