Si le mouvement social du printemps 2016 doit beaucoup à la
loi El Khomri pour agréger les mécontentements, il dépasse nettement le
cadre de celle-ci. Personne n’a été dupe, mis à part les naïfs, que
cette loi, d’un pur jus libéral, est faite pour adapter le marché de la
force de travail aux exigences du système capitaliste. Même à la base du
parti au pouvoir, cette loi n’a pas fait illusion, ce qui est
exceptionnel ! ! !
Pourtant, ce mouvement social se fait dans un contexte nouveau par
rapport aux précédents. Pas seulement par le fait que la social
démocratie, glissant vers le social libéralisme, est au pouvoir, mais
aussi, et surtout du fait de la configuration nouvelle du capitalisme et
de l’ « état sociologique » de la masse des salariés.
Un contexte économique nouveau
En quelques années, la mondialisation du capital a profondément transformé la donne économique du système marchand.
Le « libre échange » et son corollaire « l’hyper compétitivité » ont
fait de l’économie mondiale un vaste jeu d’échecs où le salarié est
devenu un pion manipulable à l’infini. L’Europe libérale, les accords
commerciaux, l’internationalisation des entreprises, les
délocalisations, ont rendu une grande partie des politiques économiques
des Etats parfaitement obsolètes. Le marché est devenu le paradigme
dominant de la relation économique et sociale, reléguant au second plan
les initiatives centrales des Etats en vue de la régulation économique.
Le capitalisme financier, sans toute fois se substituer au capitalisme
industriel, est devenu le chef d’orchestre de la répartition de la
richesse (monétaire,… et donc matérielle) dans le monde.
L’internationalisation des entreprises a fait exploser les lieux du
pouvoir économique. La mondialisation du Capital a créé des entités
économiques qui dépassent largement le cadre des États, relativisant le
pouvoir de ceux-ci et leur faisant jouer le rôle de garants d’un système
sur lequel ils n’ont plus aucun contrôle. Cette évolution remet en
question le concept même de citoyenneté. En effet, le citoyen d’un Etat
n’a plus aucun contrôle sur les destinées économiques et sociales
nationales… à fortiori internationales. Le vrai pouvoir n’est plus dans
la représentation citoyenne, mais dans le conseil d’administration des
firmes internationales.
La classe ouvrière qui constituait dans le passé l’élément essentiel
de la contestation sociale n’existe plus en tant que telle. L’extension
du salariat s’est fait dans un cadre de réduction drastique des grandes
unités industrielles (mines, métallurgie, automobile, chimie…) qui
étaient des concentrations ouvrières. Les salariés, aujourd’hui, sont
atomisés et n’ont plus la même force de frappe que par le passé. Le
chômage massif (plus de 6 fois de ce qu’il était en 1968) pèse lourd
dans la détermination de la contestation sociale, de même que la
puissance du capital qui peut, par sa mondialisation, imposer ses lois.
Un contexte politique nouveau
L’arrivée en France, en 2012, de la « social démocratie » au pouvoir
n’a fait que confirmer les limites de celle-ci. De même qu’en 1984, dans
un contexte de libéralisation généralisée, les « socialistes » adoptent
la « rigueur » et ouvrent la voie à la libéralisation, l’affirmation du
candidat « socialiste » en 2012 « Mon ennemie c’est la finance ! »,
n’a pas résisté à l’épreuve de la réalité économique. Aujourd’hui, la
dégradation des relations sociales, la liquidation programmée des acquis
sociaux et du secteur public est à l’origine de la révolte sociale dont
la loi El Khomri sur le code du travail n’est que le dernier avatar.
La trahison avérée de la classe politique entraîne actuellement une
méfiance à l’égard des partis politiques dont le seul bénéficiaire, et
encore relativement, est le FN. L’abstention atteint des niveaux jamais
enregistrés par le passé.
Le modèle d’alternance Droite/Gauche ne fonctionne plus. Il est à
juste titre accusé d’aboutir à une impasse politique et sociale.
Pourtant, aucune alternative, du moins actuellement n’est réellement
envisageable. Le vieux modèle classique du renversement du système, qui a
nourri tous les espoirs du 20e siècle, outre le fait qu’il
n’a jamais marché, n’est pas crédible aux yeux de l’opinion publique.
L’extrême-gauche qui fut porteuse de ce projet a perdu toute
crédibilité. Seul, le néo-fascisme, qui prospère sur le fumier de la
crise, tire quelques avantages de cette situation bloquée.
La suspicion à l’égard des politiciens est générale et suscite un
mouvement de protestation non structuré, sans perspective claire, et
craintif de tout risque de récupération. Sa forme la plus emblématique
est la généralisation de la version française de ce que fût le mouvement
des « Indignés » en Espagne. Mouvement qui s’exprime par la succession
ininterrompue de manifestations de rues et la généralisation aux
principales villes des « Nuit Debout ».
Un avenir incertain
Devant un tel mouvement qui se cherche, le pouvoir « socialiste »,
totalement déconsidéré, joue manifestement le « pourrissement », et la
répression, comptant sur la lassitude et les prochaines élections pour,
sinon reprendre la main, du moins faire en sorte que cette contestation
s’exprime dans un cadre institutionnel officiel : les élections. En
marge de ce mouvement, rôdent des politiciens en manque de
reconnaissance et qui se serviraient bien de lui pour asseoir une
autorité qui leur permettrait de jouer un rôle auquel ils aspirent… en
devenir les chefs et s’offrir une nouvelle carrière politique. La
spécificité anti-organisationnelle et anti-autoritaire du mouvement les
empêche cependant d’exprimer ouvertement leurs prétentions.
La base sociale de ce mouvement est également très hétérogène. Outre
une classe ouvrière qui n’est plus le fer de lance des luttes, les
mouvements étudiant et lycéen n’offrent pas plus de perspectives
organisationnelles permettant de structurer la contestation.
Ainsi le mouvement stagne entre des manifestations qui tournent à la
violence contre une répression de plus en plus dure et des occupations
symboliques (places, cinémas, théâtres…). Pas de perspectives concrètes
en dehors d’une volonté légitime d’échanges sur la situation sociale et
les méfaits du système dominant.
Il est clair que cette situation ne peut se poursuivre éternellement. Quelles issues possibles ?
- un pourrissement et la reprise en main, au début de l’été, par l’Etat, avec quelques escarmouches lors des festivals…
- un durcissement côté salariés avec la difficulté de mobiliser… les anciens bastions ouvriers n’existant plus !... Dans ce cas, une grève générale reconductible… mais avec quelle perspective ?....Simplement le retrait de la loi El Khomri ?...
- l’échec de la loi devant le Parlement : le gouvernement tire les leçons de l’échec, qu’il refuse d’assumer. La loi retirée, les syndicats vont crier victoire et stopper le mouvement de contestation. Qu’en sera-t-il de « Nuit Debout » ? (voir le premier point).
Quoique politiquement fort utile et éminemment citoyen, ce mouvement,
en l’état, ne peut pas aboutir à une alternative : manque de projet, de
stratégie de développement et de renversement du pouvoir en place. Il
est probable qu’il ouvre des perspectives à des politiciens à l’affût
qui, par moultes promesses, arriveront à convaincre… On assistera alors à
une modification du paysage politique et, peut-être, à la
marginalisation du FN qui se verra l’ « herbe coupée sous les pieds ».
Peut-être une logique à la « Podemos » !
Dans tous les cas de figure, le changement tant espéré devra
attendre, ou plutôt devra se construire dans des alternatives
quotidiennes qui constitueront dans l’avenir l’évènement d’un véritable
changement.
fedetlib


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