Partir un si beau jour de printemps, et qui plus est, un jour de mai,
et en plus le jour de l’Ascension,… c’est enrageant. Le soleil est si
bon aujourd’hui, et la lumière si belle depuis 8 heures du matin où tu
nous a quittés, nous et la vie comme on en rêvait avec toi, la vie des
femmes et des hommes, douce et lumineuse, celle qu’on regarde, emplie
d’arbres et de fleurs, sur une terrasse de jardin rue de Romainville, ou
à San Gavino face à la montagne Corse, un verre de rouge à la main.
Je me rappelle Bob, ils t’avaient opéré de la hanche, tu m’avais dit
quelque chose comme « j’étais dans un escalier, une bouteille à la
main, c’était la bouteille ou ma hanche, j’ai sauvé la bouteille ». Les
années récentes, nous en avons passé des soirées et des nuits de fête et
de disputes politiques interminables, à n’en plus pouvoir tenir. À
Sainte Marie la Mer, Mirabel, Séguret, ou en Normandie..
Il en fut toujours ainsi depuis notre rencontre en 1988 à un repas
des parrains de SOS racisme, quai de l’Oise, à la table de tant de
célèbres dessinateurs aujourd’hui disparus, où François Mitterrand vint
tous nous serrer la main, un par un, et où vous l’aviez reçu
courtoisement, ce qui m’avait permis si souvent, après, de te railler, à
chaque fois que tu me traitais de « socialo ».
J’étais indigné du mauvais et ridicule procès pour « antisémitisme »
qu’ils ont osé te faire en 2008, j’avais hurlé contre les « vains »
signataires qui t’accusaient, et qui ont tous honteusement perdu en
justice avec leur Trissotin, le triste philosophe nommé « BHL ». Je me
rappelle, lorsque j’avais témoigné pour toi, devant le juge, à Lyon,
tout ce que j’avais trouvé à dire : « Comment voulez vous qu’un homme
aussi humain soit raciste, c’est la crème des hommes ». Ensuite, je n’ai
plus jamais acheté Charlie, et nous avions fait avec toi et ta grande
Catherine, et tous les copains, Siné hebdo, puis Siné mensuel, et
c’était un plaisir immense. Toutes ces dernières années, j’avais peur
pour toi à chaque opération, j’avais peur d’apprendre ce que j’ai appris
ce matin, mais chaque fois tu gagnais le combat pour la belle vie et
ça nous rassurait tous, ça prolongeait aussi nos vies à nous, en même
temps que la tienne, cette vie où les humains sont capables de se
respecter, contre toutes les guerres, les tyrans et les bondieuseries.
Bob, ils vont probablement, maintenant, tous te présenter comme un
imprécateur, un insolent anarchiste anti flics, anti curés et anti
patrons : tu n’en aurais pas été surpris, et même très content, tu étais
tout cela et mieux encore. Tu étais le plus révolutionnaire.
Ils vont te railler ? Tu étais le plus anticolonialiste. Tu étais le plus antiraciste. Tu étais le plus antifasciste.
Un dernier Mohican ? Oui ? Mais des mômes de 18 ou 20 ans, la
jeunesse t’admirait et se pressait en masse, dés que c’était possible,
sur les cortèges des manifestations ou à la fête de l’Huma, pour
obtenir tes dédicaces sur tes dessins. Tu l’emporteras chez les jeunes.
Grève générale, tous « debout la nuit » et le jour, plus jamais
couchés !
L’homme des chats ? Ils avaient, bien avant Geluck, avec tes dessins antimilitaristes, bercé mon adolescence.
Avec ce célèbre dessin géant où des curés agenouillés se moquaient de prétendus « sauvages » et de leur totem.
Dernier des grands dessinateurs des années enragées de mai 68 ? Oui,
mais tu avais su en faire une histoire sans fin, et toujours suivre le
bon camp, contre la Guerre d’Algérie, du Vietnam, contre les dictatures
en Espagne, au Portugal, en Grèce, en défense des Palestiniens et de la
Palestine assassinée depuis tant de décennies, contre les sales guerres
du Golfe… mais aussi contre les « couilles en or », les oligarques à la
« Carlos », Carlos Tavarés ou Carlos Ghosn qui se goinfrent de millions
d’euros, arrachés à la sueur et au sang de leurs salariés.
Tu étais le plus anticapitaliste. La connerie, celle qui pontifie,
qui humilie les humains, qui les exploite au travail, qui les dresse les
uns contre les autres, toutes ces conneries t’exaspéraient, te
mettaient en rage. Et il y a de quoi ! Ne serait ce qu’en ce moment
cruel où c’est un pouvoir issu de la gauche, qui brise 100 ans de Code
du travail. Tu ne cédais jamais. Il ne faut jamais céder. Tu en
rajoutais toujours, à juste raison, dans l’insolence. Y compris contre
la camarde que tu as défié jusqu’au bout, elle vient de te vaincre, mais
tu l’avais senti roder avant hier, et tu l’as encore insultée à temps
comme un cochon truffier, comme il fallait.
Qu’ils te perçoivent tous à partir de là, comme un dessinateur au
vitriol, génial mais iconoclaste, provocateur, tant mieux donc, même si,
au fond, tu incarnais plutôt une quête permanente et désespérée, d’une
intelligence humaine lucide et éveillée, amoureux d’une vie belle, calme
et voluptueuse. Qu’ils parlent de toi comme ils veulent, mais moi, il
me semble bien que t’étais « la crème des hommes », que ce que tu aimais
le plus, c’était l’humanité.
Le 5 mai 2008, Gérard Filoche - in Huffington Post -
Sa dernière « mini zone » :
“Ça m’énerve grave. Depuis quelque temps, vous avez dû remarquer que
je ne nageais pas dans une joie de vivre dionysiaque ni dans un
optimisme à tous crins, ce qui est pourtant mon penchant habituel. Je ne
pense, depuis quelque temps, qu’à ma disparition prochaine, sinon
imminente, et sens la mort qui rôde et fouine sans arrêt autour de moi
comme un cochon truffier. Mon moral, d’habitude d’acier, ressemble le
plus souvent maintenant à du mou de veau ! C’est horriblement chiant de
ne penser obsessionnellement qu’à sa mort qui approche, à ses futures
obsèques et au chagrin de ses proches ! Je pense aussi à tous les
enculés qui vont se frotter les mains et ça m’énerve grave de crever
avant eux ! Heureusement que vous êtes là, admirateurs inconditionnels,
adulateurs forcenés… vous ne pouvez pas savoir comme vos messages me
font du bien, un vrai baume miraculeux ! Et banzaï malgré tout !” (bob
siné.)
filoche.net


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