Depuis
plusieurs mois, des tribus sioux du nord des États-Unis luttent contre
le projet d’oléoduc Dakota Access, qui menace leur approvisionnement en
eau et les terres sacrées de leurs ancêtres. Un juge fédéral vient de
rejeter leur requête, mais le département de la Justice réclame une
suspension des travaux le temps de mener une consultation.
« Mni wiconi. » Dans la langue des Lakota, une tribu sioux du nord des États-Unis, cela signifie : « L’eau, c’est la vie. »
La bataille qui se déroule en ce moment dans le Dakota du Nord a pour
point de départ l’eau de la rivière Missouri, mais ses enjeux sont bien
plus grands. Elle a démarré il y a quelques mois et a culminé le
week-end dernier, quand des manifestants pacifiques ont été attaqués par
les chiens d’une société de sécurité surveillant les travaux d’un
nouvel oléoduc.
Le combat a commencé le 1er avril. Pour lutter
contre le passage de cet oléoduc tout près de la réserve indienne de
Standing Rock, plusieurs tribus sioux ont créé, à quelques kilomètres de
là, le Sacred Stone Camp,
un camp de fortune situé dans la zone de Cannon Ball. Depuis, plusieurs
milliers de personnes, dont les représentants de 200 tribus, selon
Reuters, sont venues les rejoindre.
Ce nouvel oléoduc à 3,7 milliards de dollars, dont le tracé a reçu
une autorisation fédérale, s’appelle le « Dakota Access ». Il a été
conçu pour traverser quatre États sur près de 1.900 km, du Dakota du
Nord à l’Illinois, avant d’être raccordé à un autre oléoduc pour
alimenter les raffineries du golfe du Mexique.
« Dix-huit millions de personnes vivent en aval de cette rivière »
Selon
les défenseurs du projet, porté par la société texane Energy Transfer
Partners, il s’agirait d’un moyen de transport plus sûr que le train
pour un matériau hautement inflammable. Mais, si les habitants de
Standing Rock sont inquiets, c’est à cause des inévitables fuites de ce
gros tuyau de 76 cm de diamètre censé transporter entre 470.000 et
570.000 barils de pétrole par jour. De quoi menacer l’agriculture et les
réserves d’eau potable ainsi que tout un écosystème : des nids d’aigles
d’Amérique aux plantes médicinales en passant par la culture du riz
sauvage.
« Au départ, l’oléoduc devait traverser la rivière
Missouri près de la ville de Bismarck, mais les autorités étaient
inquiètes, car une fuite de pétrole aurait souillé l’eau potable de la
capitale de l’État. Ils ont donc décidé de déplacer le projet à un
demi-mile [moins d’un kilomètre] en amont de la réserve, le long d’une terre volée à la tribu en 1958, et ce sans leur consentement », rappelle, dans une tribune publiée dans le New Yorker, Bill McKibben, fondateur de l’ONG environnementale 350.org.
Quelque dix millions de personnes seraient directement concernées par
cet oléoduc, selon Kendall MacKey, responsable de la campagne contre
les énergies fossiles chez 350.org, interrogée par Reporterre. « Mais les conséquences ne concernent pas que la réserve, enchérit Kandi Mossett « Eagle Woman », activiste responsable des questions d’énergie chez Indigenous Environmental Network et elle-même membre d’une tribu sioux du nord-ouest de Standing Rock. Dix-huit
millions de personnes vivent en aval de cette rivière et seront
touchées d’une manière ou d’une autre si le tuyau fuit. Ce qui arrivera,
car nous savons que tous les oléoducs, je dis bien tous, finissent par
fuir. Le tableau est donc bien plus large, il s’agit de s’orienter vers
une économie sans énergie fossile, de protéger l’eau pour les
générations futures. »
Alors que la moitié de l’oléoduc a déjà
été construite, les Sioux de Standing Rock accusent aussi les travaux
de vandaliser des terres considérées comme sacrées ainsi que des lieux
de sépulture et de prière.
« Ils ont violé la mémoire sacrée de mes ancêtres »
Face
à ces attaques, les activistes de Standing Rock tentent de faire
entendre leur voix via une campagne nationale. Une pétition a été lancée
et rassemble aujourd’hui près de 300.000 signatures. Plus récemment, le soutien de plusieurs stars d’Hollywood, comme Leonardo DiCaprio, Ben Affleck ou encore Susan Sarandon, a aidé à médiatiser le combat.
Dans le milieu politique, la candidate du Green Party, Jill Stein,
s’est rendue sur les lieux cette semaine. Elle fait désormais l’objet
d’un mandat d’arrêt pour avoir tagué un bulldozer et empiété sur une
propriété privée. Des faits passibles de 30 jours d’incarcération et/ou
une amende de 1.500 dollars dans le Dakota du Nord, second producteur
national de pétrole après le Texas. « J’espère que le Dakota du Nord va poursuivre les vrais vandales qui détruisent au bulldozer des sites sacrés d’inhumation », a écrit la candidate écolo sur Twitter.
Grâce à cette médiatisation, des soutiens venus d’Europe, d’Asie ou encore d’Australie affluent vers le camp. « Nous étions environ 4.500 le week-end dernier »,
estime Kandi Mossett, elle-même sur les lieux depuis un mois. Ce même
week-end, la jeune femme a été choquée par le traitement réservé aux
manifestants. Alors que les opposants au projet avaient déposé un
recours juridique contre le permis de construire, indiquant que des
tombes d’ancêtres se trouvaient sur le chemin des pelleteuses, Energy
Transfer Partners a tout de même commencé à creuser, samedi 3 septembre.
Ils ont violé la mémoire sacrée de mes ancêtres », se désole Eagle Woman, rapportant qu’au moins deux tombes ont été profanées. « Les
militants n’en croyaient pas leurs yeux, ajoute-t-elle. Ils sont
intervenus et ont commencé à pousser les barrières pour arrêter les
bulldozers. » Une compagnie de sécurité privée a alors employé
l’intimidation pour faire reculer les manifestants : des chiens ont été
lâchés, mordant six personnes. Six autres ont été blessées par les
forces de sécurité, et 30 personnes ont reçu des gaz lacrymogènes, dont
une femme enceinte, rapporte Kandi Mossett. Selon les services du shérif
du comté de Morton, trois agents de sécurité ont eux aussi été blessés.
« Ils sont violents et ne s’arrêteront pour rien au monde. Nous non plus »
Les
tribus sioux ont alors formulé un recours auprès d’une cour fédérale
réclamant une suspension temporaire des travaux. Un juge a émis un
premier avis, mardi 6 septembre, suspendant la construction sur la
partie Est du site. « Mais c’est sur la partie Ouest que tous les sites sacrés se situent, s’alarme Kandi Mossett. Par chance il a plu ces derniers jours donc les travaux ont été suspendus. »
Le juge a rendu un avis plus complet vendredi 9 septembre, rejetant la
requête et provoquant la colère des opposants à Dakota Access. Le
gouverneur du Dakota du Nord avait d’ailleurs mobilisé la Garde
nationale en prévision de ce jugement.
Mais, signe que le dossier
devient politique, l’armée ainsi que les départements de la Justice et
de l’Intérieur ont ordonné la suspension des travaux jusqu’à nouvel
ordre et appellent à une consultation avec les tribus.
Quoi qu’il arrive, les membres du Sacred Stone Camp resteront mobilisés. « Nous serons là aussi longtemps qu’il le faudra, assure Kandi Mossett. Les
promoteurs du Dakota Access sont extrêmement agressifs. Maintenant nous
savons qu’ils sont violents et qu’ils ne s’arrêteront pour rien au
monde. Nous sommes là pour dire que nous non plus. »
Alors que Dakota Access mesure seulement 11 km de moins que Keystone XL, dont l’annulation par le président Barack Obama
cette année a été saluée par les associations environnementales,
l’interrogation est légitime : pourquoi donc cet oléoduc a-t-il été
autorisé aussi rapidement et sans consultation préalable ? Le pipeline a
été approuvé cet été par une agence fédérale différente, la U.S. Army
Corps of Engineers, qui s’est servie d’une solution de facilité appelée
« Permit 12 ». « Cela a permis de fractionner le projet en centaines
de petites sections, sans avoir à réaliser d’étude d’impact globale ni
de consultation avec les tribus. Le “Permit 12” n’est en général pas
utilisé pour les oléoducs, nous sommes dans une sorte de vide juridique », explique à Reporterre Kendall MacKey, de 350.org.
Les
activistes en appellent désormais au chef de l’État, qui, de se son
propre aveu, souhaite laisser en héritage ses efforts pour
l’environnement. « Obama a fait une déclaration très décevante au sujet de l’oléoduc, regrette Kandi Mossett. [1] Lors
de sa visite à Standing Rock, en 2009, il avait dit qu’il serait là
pour nous, mais ça n’est pas le cas. Il doit s’élever contre ce projet
et nous aider à protéger notre culture. » Une manifestation est prévue mardi 13 septembre dans plusieurs villes du pays, dont Washington DC, la capitale.
Source : reporterre.net
Le Grand Soir


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire