Dès le lendemain des attentats, une chape de plomb s’est abattue. En
guise d’explication, il fallut se contenter d’une sorte de western
planétaire.
À quoi bon tenter d’expliquer l’événement puisque
l’essentiel était de punir les coupables ? Exit l’inquiétante complexité
d’un monde que l’on répugne à comprendre, place à l’affrontement
binaire du Bien et du Mal. L’événement fut vidé de sens, projeté dans
l’imminence d’une croisade dont le président américain, ce justicier
mondial, prenait la tête au nom d’une Amérique meurtrie.
Bonne conscience
Privée
de toute autre option intellectuelle, l’opinion américaine se trouva
confortée dans son habituelle bonne conscience : mais pourquoi donc nous
veut-on tant de mal, nous qui apportons la prospérité au monde ? Le
plus étonnant, au lendemain de l’attentat, fut l’étonnement américain.
Cette nation qui impose son hégémonie au reste du monde découvrit alors,
stupéfaite, qu’on pouvait la détester. On se demande ce qui a davantage
blessé l’opinion d’outre-Atlantique : le nombre des victimes ou
l’insoutenable réalité de ce qui aurait dû rester du domaine de la
fiction ?
Tout, dans la tragédie du 11 septembre, était pourtant
de nature à susciter l’autocritique de l’hyperpuissance américaine. Les
attentats ont stupéfié le monde par leur caractère spectaculaire et leur
terrifiante efficacité. Dotée de moyens dérisoires, une poignée de
tueurs a infligé à l’Amérique une humiliation sans précédent. Dans un
univers bardé d’électronique de pointe, quelques terroristes ont fait la
démonstration que l’ampleur des dégâts ne dépendait pas de la maîtrise
des technologies dernier cri : un manuel de pilotage, un solide
entraînement et des cutters ont fait l’affaire. Ils ont suffi, en tout
cas, à provoquer au sein de la première puissance du monde un véritable
cataclysme, ridiculisant les systèmes de protection sophistiqués dont
elle s’entourait à coup de milliards de dollars.
Un hyper-terrorisme suicidaire
L’objectif
de cet hyper-terrorisme suicidaire était d’infliger des pertes humaines
considérables en frappant des cibles civiles et militaires. Mais rien
ne fut laissé au hasard. En frappant les USA de façon aussi brutale, les
terroristes ont voulu délivrer un message sans équivoque. Symboles de
la puissance politique, économique et militaire des Etats-Unis, la
Maison Blanche, le World Trade Center et le Pentagone ont été choisis
avec le même discernement que celui qui présidait aux frappes
chirurgicales administrées par l’aviation US au Moyen-Orient.
Dans
la brutalité des frappes aériennes, les Américains apprécient la
rigueur qui s’attache au châtiment, ils goûtent la distance qui rend les
opérations invisibles, le côté abstrait d’une lutte où l’éloignement
permet d’accréditer l’image d’une guerre aseptisée. Puritain lui aussi,
et rejeton d’un capitalisme alimenté par les pétrodollars, l’ex-agent de
la CIA Oussama Ben Laden a retourné contre l’Amérique la même violence
manichéenne. Comme un boomerang, elle s’est précipitée au visage des
apprentis-sorciers qui l’ont fait naître.
En inventant
l’hyper-terrorisme suicidaire par voie aérienne, Ben Laden a créé le
dernier avatar de la barbarie moderne. Mais en retournant le feu céleste
contre le « Grand Satan », il a cherché à humilier les Etats-Unis en
faisant payer au prix fort, par des milliers d’innocents, la facture de
son audace meurtrière. Et en frappant d’abord des civils, il a inversé,
au détriment des Américains, leur doctrine hypocrite des frappes
chirurgicales et des dégâts collatéraux.
Djihadisme made in USA
Les
USA portent une écrasante responsabilité dans la montée en puissance du
djihadisme. Ce dernier fut l’antidote à l’influence communiste,
patiemment distillé par la CIA au temps de la guerre froide. Puis il
survécut à la fin de l’affrontement Est-Ouest, au gré d’une stratégie
opaque. Cette connivence entre l’Amérique puritaine et l’idéologie
fondamentaliste sunnite ne date pas d’hier, et elle est directement liée
à un enjeu qui n’a rien de métaphysique : la maîtrise des ressources
pétrolières.
La découverte des principaux gisements de la
péninsule arabique permit de sceller une alliance durable entre les
Etats-Unis et la monarchie saoudienne. Les compagnies pétrolières
d’outre-Atlantique en furent les principales bénéficiaires. Entre les
Américains et les Saoudiens, une convergence d’intérêts économiques
explique la permanence de leur alliance à travers les vicissitudes du
siècle. Mais la doctrine rétrograde de la monarchie wahhabite présentait
aussi un gage de conservatisme face à la double menace qui se profilait
à partir des années 1950 : le communisme et le nationalisme arabe.
Rempart
contre l’influence soviétique, antidote au nationalisme arabe, opportun
concurrent de la subversion chiite : les stratèges de la CIA ont prêté à
l’islamisme sunnite toutes les vertus. En échange du pétrole, les
Américains laissèrent le champ libre à la monarchie wahhabite, qui
finança dans l’ensemble du monde musulman un immense réseau d’officines
obscurantistes. Une Arabie saoudite ultra-conservatrice sur le plan
intérieur et docile sur le plan extérieur constitua, au côté de
l’alliance avec Israël, le pivot de la politique américaine au
Moyen-Orient.
Le bouillon de culture afghan
En
soutenant la lutte armée des factions islamistes en Afghanistan, les
Américains et leurs alliés wahhabites ont mis le doigt dans l’engrenage.
Avant même l’intervention russe, ils livrèrent des armes aux
adversaires du pouvoir pro-soviétique. Pendant dix ans, Washington versa
une moyenne annuelle de 600 millions de dollars aux adeptes du djihad
contre le Satan soviétique. Les USA, au lendemain de l’effondrement
russe, persistèrent dans leur appui politique et financier à la
nébuleuse djihadiste. Cédant au vertige du succès, Washington s’extasia
sur les performances de la guérilla islamiste qui, en Afghanistan, fit
vaciller l’Union Soviétique.
La créature, toutefois, ne tarda pas à
se retourner contre son créateur. Au nom de la lutte contre l’Union
Soviétique, les responsables américains ont favorisé les extrémistes.
Zbigniew Brzezinski et ses émules croyaient qu’ils pourraient se
débarrasser des djihadistes après usage. Ils restèrent passifs devant
une radicalisation abolissant toute différence entre l’Est et l’Ouest et
laissèrent fermenter le bouillon de culture du djihad afghan.
Washington avait enfanté Al-Qaida. Cette querelle de famille fut soldée
le 11 septembre.
Les ombres du 11 septembre
Mais
cette politique n’était pas une erreur. Elle fut délibérée. Selon Peter
Dale Scott, une partie de l’appareil sécuritaire des Etats-Unis
protégeait deux des auteurs des attentats du 11 septembre, et il est
probable qu’elle ait sciemment laissé agir les terroristes. «
Permettez-moi de suggérer qu’il existe au moins trois étapes distinctes
dans les attentats du 11 septembre : les détournements d’avions, les
frappes contre les bâtiments et l’effondrement surprenant des trois
immeubles du World Trade Center. Il est possible que le groupe de
liaison de l’équipe « Alec Station » (CIA) ait envisagé uniquement la
première étape sans envisager les deux suivantes » (« L’Etat profond
américain », Editions Demi Lune, 2015).
Ainsi il est probable que
ces attentats aient bénéficié de la complicité d’un certain nombre
d’agents des innombrables services de sécurité qui fourmillent dans le
pays, se livrant à d’incessantes querelles et à de téméraires
combinaisons au détriment de la sécurité des citoyens. Sur la base de
ces faits extrêmement troublants, on ne saurait évacuer la possibilité,
dès lors, que les dirigeants du pays eux-mêmes aient couvert ces
agissements occultes et accueilli l’événement du 11 septembre comme une
formidable opportunité.
Offensive néo-conservatrice
L’émotion
populaire, en effet, ne pouvait que créer les conditions propices à un
basculement du pouvoir vers les zones secrètes de l’Etat profond. Elle
ne pouvait que justifier une politique agressive à l’échelle planétaire
qui était programmée depuis plusieurs années par ses principaux
représentants. On peut toujours hausser les épaules, mais il y a un
inconvénient : c’est exactement ce qui s’est passé.
Les attentats
ont donné le coup d’envoi d’une offensive militaire néo-conservatrice
sans précédent. Et cet interventionnisme a eu pour effet de relancer à
son tour de façon exponentielle le terrorisme planétaire qu’il
prétendait éradiquer. Le 11 septembre 2001 restera dans les annales
comme un événement-prétexte qui inaugura, de fait, la mise en œuvre
d’une stratégie du « chaos constructif » à grande échelle dans laquelle
le cynisme des dirigeants US atteignit des sommets.
À côté des
terroristes qui servirent de petites frappes, les principaux
responsables de ce crime de masse ne sont autres, en réalité, que ces
marchands d’armes, ces financiers véreux et ces politiciens sans
scrupule qui auront exploité jusqu’au bout, depuis quinze ans, le
précieux filon de la guerre contre la terreur. Et cette exploitation est
d’autant plus scandaleuse que cette prétendue guerre contre la terreur
ne fut jamais autre chose que son contraire.
Bruno
Guigue, ex-haut fonctionnaire, analyste politique et chargé de cours à
l’Université de La Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident, L’Harmattan, 2002, et de centaines d’articles.


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