Déjà, il faut trouver le bâtiment où est cette pièce où l’on a déposé
les documents « ouverts au public ». Puis il faut remplir des papiers
et permettre que ceux qui vous autorisent à entrer utilisent vos données
personnelles. Puis il faut déposer tout appareil électronique à
l’accueil, téléphone portable et stylos inclus. Puis une fois ouverte la
porte fermée à clef en permanence, il est possible de consulter les
documents sur un ordinateur sans connexion à l’internet et sans prise
USB. Et le tout sous le contrôle d’un agent de sécurité !
Mais de quoi s’agit-il ? Quel secret est là ? C’est tout simplement
le dossier des études faites pour conclure que les glyphosates ne sont
pas des substances cancérigènes. Une conclusion qui a permis à la
Commission européenne de prolonger l’autorisation d’utilisation de ces
substances dans l’agriculture alors même que tant d’études et de mise en
garde dénoncent ces produits comme hautement toxiques pour la santé
humaine et animale. Comment est-on arrivé là ?
Les substances chimiques employées dans l’agriculture sont soumises à
une autorisation de mise sur le marché par l’Union européenne. Ces
autorisations doivent être renouvelées périodiquement, pour prendre en
compte l’évolution des connaissances scientifiques à leur sujet. Ce fut
le cas pour la molécule du glyphosate, largement employée dans
l’agriculture industrielle, et dont l’autorisation arrivait à expiration
en juin dernier.
Le processus d’évaluation a déjà de quoi interroger. La décision de
renouvellement est prise au sein de la Commission européenne, par la
sous-composante « phytopharmaceutique », du comité d’étude
Plantes, Animaux, Nourriture et Aliments. Celle-ci est placée sous la
tutelle de l’Agence Européenne de sécurité des Aliments. Elle fonctionne
en produisant un rapport d’évaluation de renouvellement. La rédaction
de ce rapport a été confiée à l’Allemagne, via son institut fédéral
d’évaluation des risques, le BfR. Or, les représentants de l’agrochimie,
demandeurs du renouvellement, regroupés au sein du Glyphosate Task
Force (GTF) – bonjour l’appellation pour un lobby – ont alors fourni au
BfR une compilation de milliers de pages « d’études scientifiques ».
Et parmi celles-ci, les études confidentielles réalisées par
l’industrie. Alors l’institut allemand a pris ce document comme base
pour constituer le dossier d’évaluation. Et donc, sans surprise, dans
son rapport d’évaluation en vue du renouvèlement, il a repris les
conclusions du rapport du lobby des glyphosates. Il a conclu que « la classification et l’étiquetage pour la cancérogénité n’est pas jugée appropriée ».
À son tour, donc, l’agence européenne reprend à son compte les
conclusions du BfR. Elle affirme à son tour à l’intention des décideurs
européens que le glyphosate « n’est probablement pas cancérogène ».
Or, en mars 2015, le Centre International de recherche sur le Cancer
(CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la santé, avait annoncé le
contraire. Il considère le glyphosate comme probablement cancérigène
pour l’Homme. En accord avec le règlement européen sur les pesticides
107/2009, le glyphosate ne devrait donc pas être autorisé.
Cet avis dérangeant pour le lobby des glyphosates a donné un débat « pseudo-scientifique »
alimenté par la firme Monsanto mettant en cause la validité des études
du CIRC. Et peu importe qu’elles soient basées sur des données
scientifiques publiques et réalisées par des experts reconnus. Tandis
que le lobby refusait de donner accès à ses études sous prétexte de « secret des affaires » et de la « propriété intellectuelle ».
Mais la mobilisation citoyenne contre le glyphosate a eu son effet. La
Commission européenne fait mine de réclamer la publication de ces études
par la voix de son commissaire européen à la santé et la sécurité
alimentaire, Vytenis Andriukaitis. Nouveau refus du lobby.
Après de nombreux reports, la décision de renouveler l’autorisation
du glyphosate, pour 18 mois seulement, est finalement prise en juin
2016, dans l’objectif de prendre le temps de procéder à une réévaluation
de la molécule.
Au cœur de l’été, le lobby accepte enfin de permettre la consultation de ces études. Mais à certaines conditions. Une « reading room »
est mise en place par lui à Bruxelles. J’ai décrit ce qu’elle est. À
ces conditions, pour la période de « consultation » limitée du 28 août
au 30 octobre, le risque de voir les citoyens s’immiscer dans le débat
public est faible. C’est surement ce sur quoi pariait le lobby en
acceptant finalement de dévoiler ces études, plus de 4 mois après
qu’elles lui ont été demandées. Et, d’ailleurs, 10 jours après
l’ouverture de cette salle de lecture, 2 personnes seulement ont demandé
à y avoir accès ! L’une des deux est mon assistante, je l’ai dit !
Pour ceux qui n’auront pas le courage de se rendre dans ce grand
immeuble impersonnel du quartier européen de Bruxelles, voici ce que
l’on y trouve. Les 71 études dévoilées sont évidemment toutes rédigées
en anglais. Elles sont présentées sous la forme de PDF plus ou moins
lisibles, de tailles variables (de 20 pages à plus de 1 000 !). Elles se
décomposent en plusieurs types d’études : la génotoxicité de la
molécule est étudiée à la fois in vitro à travers l’application
du test AMES (23 études), l’étude de l’altération chromosomique (5
études), la mutation génétique (3 études), la recombinaison génétique (1
étude), les effets sur la synthèse de l’ADN (1 étude) et in vivo
par l’étude des aberrations chromosomiques (1 étude), les doses limites
de toxicité (2 études), et les tests micronucleus (18 études) dont les
noms d’auteurs ont étrangement été masqués. Il va sans dire que toutes
ces études, rassemblées par le lobby du glyphosate concluent par une
absence de génotoxicité. Pour elles, le glyphosate ne compromettrait pas
l’intégrité physique ou fonctionnelle du génome. Cependant, la
cytotoxicité (toxicité pour les cellules) n’est pas écartée pour autant.
C’est dire qu’il y a une limite à la complaisance, même pour des études
sous influence.
Puis viennent les études sur des doses répétées infligées pendant 1
an sur une population de malheureux rats. Et les études de
« long-terme » du même genre appliqué à des souris (6 études). Et enfin
les études de « long terme » sur les rats (7 études). On note que le
lobby a jugé nécessaire de masquer certaines informations sur ces études
observant les effets de la molécule dans le temps (1 an ou plus). Ainsi
sont masquées l’identité des auteurs, du laboratoire en charge des
mesures, parfois est masqué jusqu’au titre orignal de l’étude ! Si bien
que, au final, sur les 71 études, seuls 22 auteurs sont révélés en ce
qui concerne la génotoxicité. Pourquoi ?
On observe que certains des auteurs sont soupçonnés par la communauté
scientifique de ne pas répondre aux exigences de validité et de
fiabilité qu’impliquent de telles études. Ainsi Keith Fluegge, qui signe
deux des études compilées par le lobby, s’est vu refuser ses
publications sur le glyphosate par PLOS ONE. Cette revue
scientifique de haut niveau, à comité de lecture, libre d’accès et sous
Licence Creative Commons, a jugé que ses études ne correspondaient pas
aux critères de qualité de la revue en raison de son « manque de
rigueur » et de la « surévaluation des conclusions »…
Ces études sur le « long terme » sont par ailleurs un peu décevantes
sur le fond. Si elles concluent unanimement à une absence nocivité de la
molécule, il faut d’abord s’interroger sur les protocoles mis en place.
En premier lieu, les études dites de « long terme » ne durent que 2
ans, sûrement beaucoup à l’échelle de vie d’un rat, mais bien trop court
pour observer une réelle dégénérescence des organes ou l’apparition de
tumeurs. Ces temps d’expériences ne reflètent surtout pas les conditions
d’exposition réelle des humains à cette substance tout au long de la
vie (soit 70 ans). De plus, les cohortes de rats testés ne comportent
jamais plus de 50 individus par conditions, ce qui constitue des
échantillons assez faibles. Et compte tenu des traitements infligés à
ces animaux, on constate une importante mortalité des sujets durant
l’étude. D’ailleurs, même dans le cas des animaux non-exposés au
glyphosate, la mortalité défigure l’échantillon et diminue encore la
fiabilité statistique des résultats obtenus. D’ailleurs, si au final
les études n’observent pas de différence significative de mortalité
entre les animaux exposés au glyphosate et ceux étant épargnés, d’autres
signes d’atteintes physiques sont tout de même évoqués selon les cas :
dégénérescence ophtalmologique, acidification de l’urine, perte de
poids, dont on ne peut démêler s’il s’agit du stress des mauvais
traitements ou de « l’étude » réalisée…
En fait, pour comprendre l’unanimité de ces études, il faut
s’interroger sur leurs commanditaires. L’indépendance scientifique ne
peut exister sans indépendance économique. Or, parmi les « sponsors » de
ces études, on retrouve Monsanto (entreprise États-Unienne spécialisée
dans le glyphosate via son produit phare le Roundup) pour le financement
de 14 études, Zeneca (multinationale britannique spécialisée dans
l’agrochimie et aussi, ironiquement, dans le traitement du cancer) pour 4
études, Cheminova (entreprise danoise spécialisée dans les produits
phytosanitaires) pour 7 études, Nufarm Asia (société agrochimique
australienne, spécialisée dans les herbicides) pour 7 études, HELM do
brasil Mercantil (société allemande, spécialisée dans les produits
chimiques pour l’industrie pharmaceutique et agricole) pour 2 études,
Hoechst (groupe chimique et pharmaceutique allemand) pour 2 études,
Sankyo (groupe pharmaceutique japonais) pour 4 études, Mastra industrial
(groupe agrochimique malaisien) pour 1 étude, Feinchemie Schwebda
(groupe de chimie allemand) pour 4 études, Syngenta (société suisse de
chimie et d’agroalimentaire) pour 1 étude, Industrias Afrasa (groupe
espagnol de produit phyto sanitaire) pour 1 étude.
Ainsi sur les 71 études présentées, 47, au minimum, ont été financées
directement par l’industrie agrochimique. Et évidement les
« scientifiques » embauchés par les firmes produisant et commercialisant
le glyphosate, pour prouver scientifiquement la non-toxicité du
glyphosate, peuvent être considérés comme « sous influence », non ? Au
final, en juin dernier, la demande des marchands de glyphosate de
renouveler l’autorisation du glyphosate a été acceptée, sur la base
d’études produite par ces mêmes marchants de glyphosate. Vive « l’Europe
qui nous protège » !


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