Je relaie ici une tribune écrite par Éric Hazan, commandée puis refusée par le journal Le Monde.
90% des Parisiens ont voté pour Emmanuel Macron
L’année 2015 a été la plus chaude jamais enregistrée à Paris ; en 2016, l’exposition Jeff Koons a attiré le plus grand nombre de visiteurs depuis la fondation du Centre Pompidou ; en 2017, les votes parisiens pour Emmanuel Macron ont atteint le score de 90%. Ces deux derniers records ne sont pas sans points communs : leurs détenteurs sont par leur parcours des professionnels de la persuasion. Jeff Koons a été courtier en matières premières à Wall Street et cette expérience l’a sans doute armé pour convaincre de riches amateurs – dont Bernard Madoff, qui purge depuis une peine de 150 ans de prison pour escroquerie – que ses lapins gonflables et ses cochons en sucre représentaient la pointe même de l’avant-garde. Emmanuel Macron a affuté à la banque Rothschild des capacités de conviction qui lui ont permis, entre autres, de piloter avec succès le rachat par Nestlé des laits en poudre de Pfizer pour quelque neuf milliards d’euros. Autre point qui les rapproche : le kitsch, dont un échantillon a été offert au peuple lors de la soirée des résultats au Louvre – Jeff Koons n’aurait pas fait mieux.
On pourrait penser que le score de Macron à Paris, très supérieur à la moyenne nationale (89, 68 contre 66, 06%) est lié à des modifications sociologiques, au poids d’une vaste couche de designers, conseillers en entreprise, programmateurs et autres créatifs qui se serait reconnue dans un jeune cadre supérieur non conformiste lançant sa présidence comme une start-up. Ce poids a sans doute été déterminant pour donner à la ville les deux municipalités socialistes – ce qui nous vaut entre autres bienfaits la canopée des Halles, le massacre de la Samaritaine et demain la tour Triangle. Mais l’explication ne tient pas pour expliquer le triomphe parisien de Macron : au premier tour, il n’est en tête que dans la moitié des arrondissements, l’autre moitié se partageant entre les circonscriptions les plus riches où c’est Fillon qui l’emporte (52% dans le 7e, 50% dans le 8e, 58% dans le 16e) et les plus populaires où la somme des voix de Mélenchon et Hamon l’emporte sur le vote Macron.
S’il faut chercher une explication sociologique aux 90% de Macron,
c’est plutôt de l’autre côté qu’il faut se tourner. Sa victoire est
arithmétiquement liée à la faiblesse du camp adverse. Mme Le
Pen a fait à Paris un aussi mauvais score que son père en 2002 : un
bulletin sur dix (au lieu d’un sur trois à l’échelle nationale). C’est
qu’en poussant les pauvres hors des vingt arrondissements, on a chassé
du même coup ceux dont la colère dévoyée nourrit d’ordinaire le vote
Front national. Mme Le Pen obtient ses moins mauvais résultats dans les quartiers les plus huppés, dans les 7e, 8e, 15e et 16e
arrondissements, avec sans doute les voix de Sens commun et de la Manif
pour tous. Mais tout près de là, dans les zones qu’on dit
« périurbaines », le vote FN est deux ou trois fois supérieur à ce qu’il est à Paris.
On peut chipoter sur les 90% de Macron, estimer qu’avec plus de 20%
d’abstentions et plus de 10% de votes blancs et nuls – outre le nombre
certainement élevé de ceux qui ont voté pour lui malgré leurs
convictions – cette victoire n’est pas un plébiscite. Reste que ceux qui
avaient choisi Mélenchon et Hamon au premier tour se sont laissés
massivement convaincre d’aller voter Macron au second (plus de 90% de
votes Macron dans le 19e et le 20e
arrondissements où Mélenchon était en tête au premier tour). C’est le
résultat d’une campagne médiatique sans précédent lancée tout au long de
l’entre-deux tours – et même avant – sur deux axes : d’un côté le
panégyrique d’un candidat « seul devant l’Histoire » et le récit partout
répété de « son parcours époustouflant » ; de l’autre le danger que
représente pour « nos valeurs » et pour « la République » une victoire
de Mme Le Pen, victoire que n’importe quel bon élève de CM1
pouvait juger impossible au lendemain du premier tour – à peine plus de
20% des voix et pas d’alliance possible (l’élève ne pouvait pas prévoir
le mariage avec Debout la France, quelques miettes dans la corbeille). À
un tir de barrage médiatique aussi massif, de l’Obs à BFM TV, du Monde au Figaro,
on peut voir plusieurs causes convergentes : les réelles capacités de
séduction de Macron envers les journalistes ; la constatation que les
ventes montaient en flèche quand Emmanuel et Brigitte étaient en
couverture ; la convergence d’intérêts entre les propriétaires des
médias et un homme de leur milieu, dont ils connaissent les idées et les
projets (oui, les journalistes ont leur indépendance par rapport aux
propriétaires, mais dans certains cas…).
Ce qui ressort en tout cas de ce vote massif, c’est un sentiment
d’absurdité. Absurde, un mécanisme qui amène au pouvoir suprême un homme
dont on ne sait rien et qui a fondé son succès sur une capacité rare à
ne rien dire (sur la quatrième de couverture de son livre, Révolution,
pas une ligne de texte, juste sa photographie en pleine page). Absurde,
un système qui donne une majorité écrasante à cet homme pour éviter un
danger largement imaginaire. Absurde surtout, cette focalisation sur des
élections dont nous sentons tous qu’elles n’ont rien à voir avec nos
vies, qu’elles se déroulent sur une sorte de tapis volant au dessus de
nos têtes.
Les luttes à venir feront passer les 90% parisiens de Macron
pour ce qu’ils sont : une diversion inespérée ou un objet transitionnel comme disent les psychanalystes en parlant des doudous des enfants. Plus dure sera la chute.
Eric Hazan - Le Yéti -



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