Siné Mensuel
La critique des médias traditionnels est
un sport très à la mode sur les réseaux sociaux. Vous qui avez été un
des précurseurs du genre avec vos chroniques dans Le Monde, votre
émission sur France 5, puis votre site arretsurimages.net, qu’en
pensez-vous ?
Daniel Schneidermann – J’en prends
acte. Cela existe. Je ne me demande pas si c’est bien ou mal. Des
fenêtres s’ouvrent ; en ce sens, c’est formidable. Mais en même temps,
ça souffle dans tous les sens, et chacun risque de s’y perdre. Ça
rejoint la question du « journalisme citoyen » : c’est bien que tout le
monde puisse dire ce qu’il a envie de dire avec une audience illimitée,
en tout cas techniquement ! Mais des lieux de certification deviennent
nécessaires, des lieux où un pacte de confiance peut se nouer entre
l’émetteur et le récepteur d’une manière claire, avec des informations
sur l’émetteur. Dans le paysage morcelé, émietté des réseaux sociaux,
dont on voit une des excroissances monstrueuses, les fake news, cela s’impose.
C’est aussi une réaction à la concentration de la presse entre les mains de quelques milliardaires !
Toute la presse mainstream, les radios, les télés, appartiennent à
neuf hommes d’affaires. Nous sommes face à un système majoritaire,
soumis aux investisseurs et à la pub, qui défendent politiquement – à
quelques bémols près – la même chose : l’Europe, la mondialisation et
Macron.
Que cherchent les grands patrons comme Niel ou Drahi quand ils achètent des journaux non rentables ?
Niel, quand il a acheté Le Monde, s’est acheté une
respectabilité. C’était un personnage un peu sulfureux qui avait débuté
dans le porno, puis dans le low cost numérique… Du jour où il achète Le
Monde, il est reçu par Sarkozy, Hollande, il trouve sa place dans
l’establishment. Quant à Drahi, il se dit : « Niel a Le Monde, L’Obs, il
faut que je suive… Sinon, au Monopoly je ne ferai pas le poids ! »
Alors, il achète L’Express, Libé et BFM. Bernard Arnault fait le même
calcul avec Les Échos, Le Parisien, Radio Classique. Les Échos et Le
Parisien ne diront pas un mot du film de François Ruffin Merci patron !
dans lequel Arnault est directement mis en cause… Il embauche tous les
septuagénaires et octogénaires de la télé à Radio Classique que personne
n’écoute… Mais ça vous assoit un bonhomme, même s’il est déjà très
influent !
D’où l’apparition d’une presse indépendante…
Elle est née en réaction, mais la presse mainstream maintient une
omerta absolue sur elle. Seule exception : Mediapart, qui a réussi à
crever le mur du silence depuis l’affaire Bettencourt. À Arrêt sur
images, si on est cité dans les revues de presse des radios une fois par
an, on ouvre le champagne ! Pour s’en sortir, nous devons construire un
écosystème pour acquérir une masse critique qui permette à de plus en
plus de gens de s’informer complètement dans la presse indépendante sur
l’écologie, l’économie, les sorties ciné… Ces médias, d’une certaine
manière, devront se reconnaître entre eux et établir des passerelles
pour constituer une espèce de galaxie informelle. Ce que nous avons
commencé à faire avec le portail La Presse libre qui propose des
abonnements groupés, à tarifs préférentiels.
Du coup, les proches de Mélenchon montent une télé parce que les idées de Mélenchon ne sont défendues nulle part…
Dans un paysage médiatique aussi corseté, toute nouvelle initiative
est la bienvenue ! Que l’énergie de la mélencho-sphère, considérable sur
les réseaux, prenne la forme d’un média, on ne peut que s’en réjouir,
c’est un nouvel espace qui s’ouvre. De la même manière, que l’équipe de
XXI et des Arènes lance un hebdo sans pub avec l’ambition de réinventer
un modèle indépendant, on ne peut qu’applaudir ! Il sera toujours temps
de porter un regard critique quand on les verra à l’œuvre… Mais, pour
l’instant, c’est une bonne nouvelle pour la vie démocratique.
Comment va Arrêt sur images ?
On est stables. Depuis dix ans, on évolue entre 23 000 et 28 000
abonnés. Cela permet de faire vivre une équipe de dix personnes. Plus un
petit volant de cinq ou six chroniqueurs.
Pour vous, passer sur le Net était la seule carte à jouer ?
Quand Arrêt sur images a été viré de France 5, et qu’aucune chaîne de
télé n’a voulu nous donner l’asile journalistique, on a été sauvé par
le Net. Un internaute qui habite le Gard a mis en ligne une pétition de
soutien. Dans les trois semaines qui ont suivi, elle a recueilli 180 000
signatures. Je me suis alors dit qu’il y avait peut-être un public
intéressé pour soutenir la création d’un site indépendant. Cela nous a
permis de démarrer.
Le Net va-t-il provoquer la fin de la presse généraliste ?
Le Net pousse à la subjectivité, à la personnalisation, peut-être au
journalisme de niche : un média économique, un média sur le commerce
extérieur, un média sur l’écologie… Le Net pousse à se mettre en avant, à
dire « je », à montrer sa gueule, à rendre évident d’où on parle. À
l’inverse des médias généralistes à l’ancienne manière. Mais tous ces
modèles s’hybrident, se fécondent, se métissent, c’est ce qui est
intéressant.
Mais si chacun va chercher ses infos dans sa « niche », il n’y a plus d’ouverture d’esprit, d’inattendu…
Les espaces d’inattendu, chacun peut se les reconstruire. Twitter est
aujourd’hui mon fil d’information. Je « suis » les infos de
mélenchoniens, de lepénistes… Quand je trouve un bon compte macronien,
intéressant, argumenté, polémique, tonique, je m’abonne. Parce que j’ai
envie de savoir ce que disent les macroniens intelligents. À chacun de
se construire sa bulle.
Twitter, c’est votre fil d’info, mais pour les débats ou la réflexion, on peut trouver mieux !
Il faut juste l’utiliser comme un fil d’alerte qui permet ensuite
d’aller ailleurs, lire un grand papier du New York Times, du Monde
diplo, de regarder une émission… Mais la face noire de Twitter, c’est
l’hystérisation du débat. On a l’impression que la France entière est en
guerre civile, à feu et à sang, entre lesbiennes et hétéros, entre
voilées et pas voilées… Ce qui est loin de la réalité !
Il y a encore de la place pour la presse écrite papier ?
J’aime le papier. La question n’est pas l’avenir du papier, mais
celui du quotidien. Le quotidien papier, j’ai totalement arrêté. Les
bons articles de Libé, du Monde, du Figaro et des autres, je les ai sur
mon fil Twitter. Quand on a pris goût à l’information sur les réseaux
sociaux, à une information percutante, parfois hystérique, avec les bons
et les mauvais côtés, on a du mal à revenir au papier, aux phrases
interminables, aux subordonnées conjonctives, aux formulations
surannées : on a l’impression que ça a été écrit dans les années 60…
Mais je pense que le papier lui-même n’est pas condamné. On parle de
XXI, mais il y en a plein, des revues ! Il faut inventer, créer de
nouvelles formes.
On parle de la presse papier, d’Internet… mais le gros
des Français est informé par la télé et la radio. Il y a encore un
travail de déconstruction des conneries qu’on peut entendre sur ces
médias…
C’est vrai, mais de moins en moins… Lentement mais sûrement les
médias alternatifs progressent. Moins vite que je ne le pensais ! Quand
on a fondé Arrêt sur images, je croyais que les médias nouveaux allaient
plier les anciens en cinq ans. Je me suis planté dans les grandes
largeurs puisque, dix ans après, ils sont encore là et bénéficient de
l’habitude, de l’inertie, du confort… C’est beaucoup plus confortable de
se mettre sur un canapé pour regarder le 20 heures que de pianoter sur
son Smartphone ! Donc ils ont bien résisté. Mais ils tiennent aussi
parce qu’ils se sont adaptés. Ils ont senti le vent du boulet. Ils se
sont rendu compte qu’ils étaient très mal et que le précipice était là.
C’est comme ça que j’explique des phénomènes comme Cash Investigation.
Tu te dis comment c’est possible un truc pareil sur France 2 à 20 h 50 ?
Cash Investigation, est-ce que ce n’est pas un effet Mediapart ?
Oui, aussi. La presse alternative n’est pas encore devenue la presse
dominante mais, en revanche, elle a mis un pied dans la porte, puis les
deux pieds et, maintenant, elle commence à mettre la moitié de l’épaule…
En fait, elle exerce une influence indirecte sur les médias mainstream.
Sans Mediapart, il n’y aurait pas Cash Investigation.
Soyons fous ! Faut-il boycotter les médias traditionnels ?
Que doivent faire les politiques minoritaires comme La France
insoumise par rapport aux médias mainstream ? Y aller ou pas, leur
parler ou pas, entrer dans leur dispositif ou pas ? Pendant la campagne,
Mélenchon a créé sa chaîne YouTube qui a eu une audience incroyable.
Mais ils se rendent compte que ça ne suffit pas. Mélenchon est allé chez
Drucker… S’ils ne parlent pas au plus grand nombre, ils ne gagneront
jamais les élections ! Après, recevoir de l’argent de Bolloré en allant
occuper un poste non pas d’invité, mais de chroniqueur, comme l’a fait
Raquel Garrido, c’est autre chose. Parce que, là, tu deviens l’obligé de
Bolloré. J’ai été un peu secoué de voir une responsable de La France
insoumise, qui est le parti ayant développé les théories les plus
intéressantes sur la maltraitance médiatique, aller se faire payer par
Bolloré : les premières victimes, ça va être la FI tout entière dont
l’analyse médiatique va être dévalorisée. Dès qu’ils vont dire un truc,
on va leur répondre : « Ben regardez, Raquel est tous les dimanches chez
Ardisson. » C’est jouable si le jeu en vaut la chandelle. C’est jouable
si la force du message que l’on fait passer mérite de se laisser
dissoudre dans la grande marmite. Pour Raquel Garrido, qui
est devenue
la meilleure copine de Jeremstar, la preuve reste à faire.
En plus, elle va chez Morandini…
C’est une gifle à tous les journalistes de CNews qui croyaient à une
certaine éthique et qui ont démissionné quand Morandini est arrivé sur
cette chaîne…

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