Christophe Oberlin
Avec les manifestations pacifiques le long de la frontière qui sépare
Gaza d’Israël, les Palestiniens sont en passe de réussir une couteuse
mais efficace campagne de communication.
Alors qu’Israël réagit de
manière disproportionnée et fait usage d’armes prohibées, se précise
l’objectif à long terme d’un Etat unique et démocratique sur l’ensemble
de la Palestine.
Liban, 1992
Il y a 25 ans, le 15 décembre 1992, Itzhak Rabin déportait au Sud
Liban 400 sympathisants du Hamas et du Jihad islamique. Le Premier
ministre pensait ainsi éloigner définitivement les plus fermes opposants
aux futurs accords d’Oslo dont les négociations secrètes venaient de
commencer. Mais les déportés refusaient d’entrer au Liban et
s’installaient tant bien que mal à quelque distance en contrebas du
dernier check point israélien (Israël occupait alors le Sud Liban).
Désormais chaque semaine les déportés allaient s’ébranler symboliquement
en « Marches du retour » depuis leur camps de toile vers la frontière,
manifestant pacifiquement la volonté des Palestiniens de revenir sur
leur terre. Ils essuyaient alors des tirs des soldats israéliens, l’un
eut le visage emporté. Mais, bien avant l’heure d’internet, les images
de leur détresse faisaient un « buzz » mondial, l’illégalité de leur
expulsion était clamée par l’ONU. Neuf mois plus tard Israël cédait et
les déportés rentraient chez eux.
Les Marches du retour, version 2018
En 2018, les déportés, les assiégés, ne sont pas quatre cent, mais
près de deux millions. Sans drapeaux partisans et sans armes, ils
manifestent dans un espace vital pour eux : la zone frontalière sur
laquelle Israël s’arroge le droit de vie et de mort ; un kilomètre de
large sur quarante kilomètres de long, et qui correspond aux dernières
terres agricoles de l’enclave. En déclarant ce territoire « zone
tampon », ce sont trois mille hectares de terres agricoles sur laquelle
Israël tire à vue. Au cours de l’année 2017, vingt-cinq Palestiniens ont
été les cibles. Et voilà que ce ne sont plus de jeunes agriculteurs qui
sont là, mais des familles entières, hommes femmes et enfants, des
poussettes. Tous les vendredis, après l’heure de la prière, on
piquenique en famille. Du nord au sud de la Bande de Gaza, cinq villages
de tentes sont dressés avec des stands, des buvettes, des falafels, des
podiums. Pour un de mes amis Francilien : « C’est la fête de l’Humanité
avec beaucoup plus de monde » !
Israël aggrave son cas
Mais voilà que des jeunes s’approchent de la barrière, cette fois-ci
sous les yeux du monde entier. Des centaines de portables diffusent en
direct les images. Une fois de plus, Israël réagit de la pire des façons,
blesse et tue sans honte : « Nous savons où va chaque balle ». Mais en
face une autre défense est organisée, non violente celle-là. Sur le
terrain, dans les postes de secours, les ambulances, à l’entrée des
services d’urgences des hôpitaux, dans les blocs opératoires, c’est
toute une escouade formée au recueil de preuves médicolégales qui
s’active sans relâche. En décembre dernier Ibrahim Abu Thuraya,
handicapé amputé des deux jambes, a été tué d’une balle en plein front.
Mais les témoins ont témoigné, les films sont là, et la balle extraite
du crane est bien israélienne. Au soir du premier vendredi des Marches
du retour, qui a fait 17 morts, ce sont plus de deux cent mandats des
familles qui ont été recueillis et abondent les signalements déjà
parvenus à la Cour pénale internationale. À tel point que la Procureure,
fait totalement inédit dans l’histoire de la Cour, a fait savoir
publiquement que ces actes « étaient susceptibles de relever de sa
compétence ». Mais les soldats israéliens n’utilisent pas seulement les
fines balles qui transpercent des enfants ou des journalistes. Je peux
en témoigner. J'ai opéré à l'hôpital Shifa, le principal hôpital de la
Bande de Gaza, du 8 au 15 avril. Les soldats israéliens utilisent aussi
les « soft-nose bullets », ces balles à effet explosif qui font éclater
les os, transforment en une bouillie sanglante l’intérieur des cranes,
broient les corps en y laissant des cratères où l’on peut passer le
poing. Et ils utilisent aussi les gaz. Des attaques chimiques comme
celles, simultanée sur le nord et le sud de la Bande de Gaza qui ont
laissé au sol des dizaines de blessés inconscients et agités de
convulsions pendant de longues minutes. Des convulsions qui se
reproduisent régulièrement chez les victimes hospitalisées dans les
services de soins intensifs. Des gaz neurotoxiques. D’autres gaz, de
couleur différente, produisent vomissements et diarrhées sanglantes. À
la Cour, le dossier israélien pèse de plus en plus lourd.
Les commentaires habituellement lisses des médias occidentaux
commencent à se fissurer. Certes persistent quelques rapports
« équilibrés », présentant à égalité oppresseur et victime. On évoque le
pathétique ou le dérisoire à la vue de ces jeunes qui jouent avec leur
vie sans objectif réaliste, ou qui seraient « manipulés par le Hamas ».
On se désole de ces images de violence qui se répandent sur internet et
ne constitueraient que d’autres appels à la violence. Mais n’est-ce pas
justement parce que la réaction israélienne provoque des morts qu’on en
parle ? Quelle relation as-t-on fait des centaines de milliers de
Gazaouis qui manifestent régulièrement contre siège ? Evoque-t-on la
misère massive qui s’est abattue sur Gaza sans eau potable ni
électricité ? Sont-ce les Palestiniens qui ont besoin de martyrs, ou les
médias occidentaux qui ont besoin d’images de sang et de morts pour
animer la Une ? Alors quelques journalistes occidentaux, très peu,
s’enhardissent à se glisser dans la Bande de Gaza. Et voilà même que le
discours de tel ou tel responsable politique du parti diabolisé, le
Hamas, se retrouve sur nos ondes aux heures de grande écoute.
Avec
quelle revendication ? Un objectif à long terme qu’il est bien difficile
d’argumenter en contre : un Etat unique sur toute la Palestine, où tous
jouiraient des mêmes droits : juifs, chrétiens et musulmans. Mais
combien de Marches d’ici là ?

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