Denis Sieffert
Inflexible avec les cheminots, sourd aux projets alternatifs de
Notre-Dame-des-Landes, cassant à l’égard des étudiants, il s’est montré
magnanime avec les grands délinquants de l’évasion fiscale.
Que peut-on espérer de l’interview d’un président de la République ?
Certainement pas qu’il abjure sa doctrine, en direct, même sous les
coups de boutoir de journalistes pugnaces. Tout au plus qu’il découvre
son vrai visage, et laisse paraître la réalité des intérêts qu’il
défend. À cet égard, l’entretien du dimanche 15 avril, mené par
Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, a été un modèle du genre. Emmanuel
Macron est apparu tel qu’en lui-même, président des riches et fier de
l’être. On me dira que nous avions déjà notre petite idée sur la
question… Mais il s’agit d’en convaincre ceux qui peuvent encore en
douter. En une année d’exercice du pouvoir, le personnage qui prétendait
transcender le clivage gauche-droite est devenu une figure banale du
néolibéralisme. Et, quoi qu’il s’en défende, un adepte caricatural de la
théorie du « ruissellement », cette doctrine qui commande de beaucoup
donner aux riches en priant le ciel pour que ceux-ci fassent ensuite
retomber quelques gouttelettes de leurs profits sur les classes moyennes
et inférieures.
Dimanche, l’échange musclé sur l’évasion et la
fraude fiscales en a été une parfaite illustration. Inflexible avec les
cheminots, sourd aux projets alternatifs de Notre-Dame-des-Landes,
cassant à l’égard des étudiants, il s’est montré magnanime avec ces
grands délinquants. Et, comme souvent, tout commence par le choix des
mots. Ne dites pas « fraude » mais « optimisation », a-t-il
rectifié. Au comble de l’audace, certains osent même parler «
d’optimisation agressive ». À ceux qui s’y adonnent, Emmanuel Macron
refuse « de faire la morale ». Il s’est employé à justifier
l’une des mesures phares de sa première année à l’Élysée : la
suppression de l’impôt sur la fortune pour les revenus financiers. Mais
en se livrant à un très significatif tour de passe-passe. « On a gardé [l’ISF] quand l’argent est investi dans l’immobilier mais on l’a enlevé pour tout ce qui était investi dans l’économie »,
a-t-il affirmé. Faux ! L’ISF a été supprimé pour tous les revenus du
capital, même quand ils ne sont pas investis dans l’économie. Que ce
soit pour de juteux placements financiers ou pour l’achat d’un yacht.
C’est sans doute ce que le milliardaire Bernard Arnault avait pressenti
pendant la campagne électorale du candidat Macron en saluant « un programme de liberté et de stimulation du succès économique »…
Un récent document remis par la France à Bruxelles prédit que les
cadeaux fiscaux aux riches (quelque 12 milliards d’euros) créeront 260
000 emplois… en 2025. À condition que les bénéficiaires de la générosité
d’État n’achètent pas trop de yachts… Pour les services publics amputés
dès maintenant, c’est ce qui s’appelle lâcher la proie pour l’ombre.
En deux heures et demie d’interview, Emmanuel Macron
n’a donc cessé de confirmer son ancrage à droite. Pas un signe
d’ouverture en direction des cheminots. Pas même l’assurance de la
reprise de la dette de la SNCF par l’État, sinon « progressivement »,
et à condition que la réforme s’applique intégralement. Il s’est aussi
livré à une assez déplaisante variation sur le thème de la « solidarité
». Une fois pour confirmer le délit du même nom visant ceux qui portent
secours aux migrants ; et une autre fois pour qualifier une journée non
payée que les salariés pourraient devoir prochainement à l’État. Un
impôt supplémentaire, en somme.
Au total, par son obstination à verrouiller toutes les issues aux
conflits qui déchirent actuellement le pays, Emmanuel Macron nous a
rappelé quelque chose d’essentiel. La politique est rarement un aimable
échange d’idées. L’actuel président de la République défend des
intérêts. Il est imperméable à la rationalité des arguments qui lui sont
opposés. Sans doute fallait-il les lui opposer pour le démontrer. C’est
ce qu’ont fait avec talent les deux journalistes qui étaient en face de
lui. La pédagogie était de leur côté. J’ai bien aimé qu’ils
l’interpellent sans trop de révérence. Il y avait là un petit côté
révolutionnaire. Plutôt « Louis Capet » que « Votre Majesté ».
Dans ce portrait de néolibéral autoritaire, la
question syrienne, longuement abordée dimanche, apporte une touche
supplémentaire. L’inefficacité voulue des frappes menées conjointement
avec les États-Unis et le Royaume-Uni laisse à penser que l’objectif
n’était en rien militaire. Il est bien tard pour aider les rebelles, et
les missiles américains d’avril 2017 ont montré qu’il en faut plus pour
dissuader Bachar Al-Assad de recourir aux armes chimiques, ou de
massacrer avec des armes conventionnelles. Le message politique était à
l’évidence à destination de Vladimir Poutine et de l’Iran. Comme la
quête d’un strapontin dans une négociation future. L’histoire nous dira
rapidement si les moyens employés étaient adéquats. Il est permis d’en
douter. Mais il ne faut pas négliger non plus les messages de politique
intérieure. L’engagement de la France parle aussi à notre opinion
publique. Macron est cet homme « déterminé » qui n’hésite pas à user de
la force où que ce soit.
Voilà qui n’est pas innocent au moment où le
pays, en proie à de nombreux conflits sociaux, peut à tout moment
basculer dans une crise généralisée.

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