lundi 30 mai 2022

Berlinguer, hier et aujourd'hui

Antoine Manessis

"Nous voulons parvenir à réaliser, dans l’Occident européen, un modèle économique, social, étatique, qui ne soit plus capitaliste mais qui ne recopie aucun modèle et ne répète aucune des expériences socialistes jusqu’ici réalisées, et qui, en même temps, ne se réduise pas à exhumer des expériences de type social-démocrate, lesquelles se sont limitées à la gestion du capitalisme. Nous sommes pour la troisième solution, laquelle répond justement à l’impossibilité de se satisfaire de la situation mondiale actuelle." Enrico Berlinguer.

Enrico Berlinguer était un communiste qui, en proclamant les idéaux du socialisme et de la démocratie inséparables, nous a laissé une pensée politique révolutionnaire en phase avec notre présent, une élaboration encore à bien des égards fertile et utile pour ceux qui veulent changer "l'état actuel des choses", en combattant le capitalisme, ses privilèges et ses injustices à l'échelle mondiale.

Berlinguer a été trahi pas ses héritiers qui ont fait du grand PCI un petit parti démocrate à l’américaine, un parti social-néolibéral, l'actuel PD (parti démocrate). Berlinguer était bien mort. Deux fois ! 

Comme l'écrivait Marcel Trillat, Berlinguer provoquait "l’adhésion et l’affection de milliers de ses concitoyens grâce aux seules armes de son charme, de son intégrité, de son intelligence, de sa force de conviction, de sa main tendue fraternelle. Défenseur des humbles, ami des artistes, bête noire des Américains, des services secrets à leur solde et de la fameuse loge P2, c’est aussi un démocrate intransigeant et courageux qui n’hésite pas à faire l’apologie de la liberté, à Moscou, en plein congrès du Parti communiste soviétique, sous le regard glacial de Leonid Brejnev."

Enrico Berlinguer, meurt le 11 juin 1984. Le secrétaire général du Parti communiste italien (auto-dissous en 1991), hante encore la vie politique italienne et même européenne. Sa mort brutale ne lui permettra pas de mettre en place sa nouvelle stratégie qu'il avait esquissé après l'échec du "compromis historique." Cela le conduira dès 1979 à réclamer une alternance démocratique et à la décision, en septembre 1980, de soutenir les ouvriers de la Fiat, en grève contre la mise au chômage partiel de 24 000 d’entre eux. Il annonce que le PCI les appuiera, y compris s’ils occupent l’entreprise. Contre ceux qui proposent pour sortir de la crise, telle la droite du PCI ou une partie de la puissante CGIL, des "sacrifices sans contreparties"

Berlinguer voulait que le PCI se réapproprie pleinement la représentation de classe. Toute la politique de Berlinguer aura été celle de la recherche d’un équilibre : poursuivre l’implantation, après Antonio Gramsci, Palmiro Togliatti et Luigi Longo, d’un Parti communiste dans un pays occidental. C’est ce défi qui explique ses critiques des pays de l’Est. "Le PCI est un fils de la révolution d’octobre, mais un fils adulte et autonome", déclare-t-il en 1981, appelant à chercher de nouvelles voies entre social-démocratie et soviétisme. Cette volonté de rénover le communisme, il tentera de la mettre en œuvre avec l'eurocommunisme mais la tentative n’aboutira pas. Du fait de la tension internationale et de l'insuffisance de Georges Marchais, empêtré dans ses multiples virages.

Gramsci envisage la révolution comme un processus. Togliatti, à la fin du stalinisme, cherche à dépasser la division au sein du mouvement ouvrier entre réformistes et révolutionnaires.  Togliatti propose des changements partiels qui permettent d’accumuler des forces et créer des situations qui vont dans le sens du socialisme. Le Parti communiste italien "dépasse, en les maintenant ensemble, les traditions ­réformistes et révolutionnaires, mais pas dans un sens ­social-démocrate" explique Luigi Liguori (auteur de Qui a tué le Parti communiste italien ? (Edition Delga). Berlinguer a poursuivi ces démarches novatrices, mais à sa mort le PCI a implosé, entraîné vers son auto-dissolution par son secrétaire d'alors Achille Occhetto. La base a suivi du fait d'un aspect de la culture communiste hérité du stalinisme: " Si le secrétaire fait quelque chose, c’est qu’il sait pourquoi, c’est pour tromper l’ennemi, même si je ne le comprends pas moi-même."

Les questions soulevées alors sont toujours d'actualité. Et il nous semble que, d'une manière empirique mais également théorique, l'idée d'une force politique de gauche qui dépasse Tours et porte "le réformisme révolutionnaire" cher à Jean Jaurès et à Enrico Berlinguer, s'impose progressivement dans la vie politique de la gauche française...

....et dont l'embryon pourrait bien être l'Union populaire. Où les marxistes attachés au communisme démocratique ont toute leur place.

Antoine Manessis

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