C’est une question que je leur poserais si je pouvais les approcher les
épouvantails nantis, les héritiers avec leurs costards haute couture, leurs
bagouzes, leurs pompes croco et leurs parfums Champs-Élysées dressés frime et
dominant le monde en plein milieu de nos champs de blé du jaune vif brûlant que
Vincent le pauvre peintre de Groot-Zundert peignait si bien et leurs coquelicots
debout dedans couleur du sang des serfs sans défense et fiers. C’était en 1890
dans l’asile d’aliénés de Saint Rémy de Provence où la misère l’avait conduit
avant que tout ça ne finisse mal.
Sûr que je n’aurai pas l’occasion de la poser ma question vu que ce monde des
féodaux des temps modernes, j’en suis plus loin que mes ancêtres ouvriers paysans
des vastes étendues sans horizon du Nord ne l’étaient des Comtes Rothschild sur
leurs terres à une époque où Vincent lui, perdu au creux des plaines noires du
Borinage, dessine les mineurs de charbon et les hommes et les femmes des champs.
C’était en 1888 l’année où l’arrière grand père, le très vieux vraiment, venait
d’avoir 35 ans et comme tous les ouvriers paysans d’alors, il rabattait le gibier
pour les chasses à courre des maîtres. Et comme tous les ouvriers paysans, il
savait qu’il avait bien de la chance et il n’oubliait pas de remercier Monsieur
le Comte, hein ? C’était par delà Senlis ou Chantilly, les riches cités
seigneuriales avec leurs domaines immenses et des forêts si abondantes si
bourrées de gibier. Mais dans les plaines du Nord, ces années-là, si tu ne
travailles pas et que tu es né d’une famille d’ouvriers paysans pauvres tu es
mort.
L’arrière grand père, lui, il avait eu 18 piges au moment où Monsieur Thiers
faisait la chasse au Communards dans les fossés des fortifs de la Babylone
écrasée et qu’il épinglait à sa boutonnière des petits ruisseaux de sang frais.
Un bout de temps après 1871, à l’époque où Vincent partage l’existence
quotidienne des mineurs du Borinage, il n’existe rien qui te protège de la misère
au travail, ni chômage ni retraite et pas un sou si grisou te chope au fond de
la fosse, pas un sou pour tes tuyaux mités, pas un sou pour toutes les blessures
du bas labeur, pour l’usure précoce des corps, pour la mort qui survient
brutale. Il n’existe rien de ce pour quoi ces hommes et ces femmes, durs à la
tâche et que ces Messieurs croyaient résignés et soumis, vont entrer en lutte du
côté des ouvriers mineurs et puis des verriers de Carmaux, rien de ce pour quoi
certains d’entre eux ont laissé leur peau face aux baïonnettes de la
maréchaussée à Fourmies et ailleurs.
L’arrière grand père était né en 1853 il paraît, comme le pauvre Vincent dont
il n’a jamais entendu parler sans doute, et comme tous les fils de paysans sans
terres des grandes plaines du Nord il était journalier aux domaines de Monsieur
le Comte qui embauchait aussi aux premières filatures construites sur ses
propriétés, et c’était mieux de toute façon que de devoir descendre au fond. Il
y en avait tant dans la famille des t’chiots gars qui étaient restés coincés à
l’intérieur des tailles obscures scellés dedans leur suaire de charbon. Les
paysans eux, à force de s’échiner et d’obéir, ils devenaient métayers parfois,
toujours besognant les terres des autres et ils rendaient des comptes sur les
moissons, sur les récoltes, sur les cueillettes, sur les troupeaux. Ils
rendaient des comptes et ils rendaient l’argent de leur travail parce qu’ils
étaient simplement des serfs modernes quoi, hein ?
Mes ancêtres c’était donc des ouvriers paysans qui sautaient de l’un à
l’autre. Hop là ! du champ à l’usine et de l’usine au champ bondissant de ci de
là quand on les appelait, dociles et industrieux, toujours en quête du pain qui
permettrait à la maisonnée de se remplir le ventre avec la soupe aux légumes du
petit jardin. L’arrière-grand père marnait dur pour nourrir sa famille et quand
l’usine n’embauchait pas l’hiver, alors il partait avec son chien et son fusil
sur les terres de Monsieur le Comte, et ses poteaux qui rabattaient avec lui
avaient le droit d’embarquer les lièvres que les patrons ne mangeaient pas vu
que c’était de la viande de pauvres qu’on appelait le bas gibier. Mais dans
l’année 1870, où il vient tout juste d’avoir 17 ans, c’est lui qui pourrait bien,
avec tous ses boutons de guêtres astiqués, servir de gibier sans terrier, sans
abri et sans fuite possible à ces Messieurs Commandants l’armée de Napoléon III
qui a décidé le 19 juillet 1870 de déclarer la guerre à la Prusse car depuis
toujours, c’est couru, c’est le peuple qui trinque à la mitraille. Hop là !
Je ne sais pas si les miens ont été antimilitaristes parce que la misère ça
veut dire d’abord penser à sauver sa peau hein ? Mais moi qui ai soutenu avec
une jubilation complice les insoumis des années 1980 montant la nuit des murs en
ciment prompt et en parpaings pour boucler l’entrée des TPFA avant la tenue des
procès qui les condamnaient à trois ans de prison militaire, je sais que le
tirage au sort pour le service de sept ans était la pire des calamités qui
pouvait s’abatte sur le jeune paysan ouvrier qui tirait le mauvais numéro. Rares
étaient ceux qui avaient de quoi régler au marchand d’hommes le remplaçant
d’accord pour jouer le rôle du lièvre et pour se faire fourrer de pruneaux à
leur place. Guerres de conquête d’Afrique, guerre de Crimée, guerre encore
guerre toujours, le lièvre court devant les chasseurs... il n’a jamais eu le choix.
Et les autres fils d’ouvriers fabriquent les fusils Chassepot qui le tuent dans
les usines d’armes de ces Messieurs !
C’est qu’il fallait 1200 francs pour payer celui qui se vendait ainsi gibier
à misère, alors peut être que l’arrière grand père qui n’avait pas le sou est
parti cheminot sur la route direction Paris ou plutôt sa drôle de périphérie
ainsi qu’on avait coutume de faire quand on avait dix sept ans, qu’on était le
fils aîné d’une famille de paysans ouvriers des années 1870 et que les sept
frères et sœurs étaient autant de bouches à nourrir, afin d’aller se louer ici
ou là qui sait ?
La misère quand tu la regardes en face...ça te fait quoi ?
Il m’a fallu bien du temps pour piger à mon tour que l’histoire des paysans
sans terre n’est faite que de cheminements, d’exils et de voyages afin d’aller
gagner son pain et que l’attachement à leur pays de ceux qu’on appelait alors du
joli nom de paysan est quelque chose qui fait mal quand la misère contraint à
l’errance et au dépaysement. La route je l’ai prise un siècle plus tard à mon
tour en sens inverse avec d’autres enfants d’ouvriers des années 70 revenus des
heures d’intérim sur les chaînes d’emballage à la Kréma Hollywood des Lilas ou
chez l’Oréal à Auber. Nous avons suivi la piste du Sud à travers le plateau du
Causse du Larzac en colère pour aller travailler du côté de Remoulins dans les
interminables vergers de cerisiers et aussi d’abricotiers et de pêchers de
l’Ardèche aux saisons qui précédaient le cueillette de la lavande et le turbin
aux alambics de distillation de la Drôme.
Et puis on a mis la main aux vendanges dans la vallée du Rhône et comme ces
Messieurs trouvaient en nous de bons et enthousiastes journaliers, on a continué
avec les coupures au bout de nos doigts maladroits et gourds par la taille de
l’hiver sur les kilomètres de pommiers des domaines autour de Montpellier, avant
que de retour au nord de la Provence – ce goût de l’éternel va et vient Hop là !
– on finisse de se geler les paumes tout au long de la récolte des olives. Ce
que nous cherchions en menant cette étrange transhumance, nous qui n’avions ni
jardin ouvrier, ni poulailler, ni cabanes à lapins pour enchanter nos enfances
de banlieue, c’était une trace perdue effacée par cinquante années de laminage
industriel qui avait fait de la mémoire de nos vieux une tôle lisse et vierge,
une filiation qui n’existait pas et dont ils n’avaient aucune intention de
susciter chez nous la résurgence imaginaire.
Je ne saurai pas quand la transmission du savoir faire paysan et ouvrier a
été rompue, ni si cela s’est passé avec la brutalité qui a mené les miens à
s’installer dans les cités poussant partout autour des baraques de la zone
d’Aubervilliers à partir des années 50, ou si ça s’est fait tout doucement avec
la perte de la culture populaire et l’insinuation habile que contes, récits,
traditions, histoire sociale et commune appartenaient au passé des masses
analphabètes ne méritant que l’oubli. Avant que mon vieux ne passe l’arme à
gauche rongé tout cru par un cancer aux éponges, lui qui n’avait fait que
prendre l’air pourtant, lui le marneur des chantiers s’il en avait vu monter à
69 printemps des cités d’urgence et des cités de transit et encore et encore des
tours et des barres qui ont formé les citadelles des images défilantes de nos
enfances des quartiers, on en causait souvent des années où le turbin ne
manquait pas entre les mâchoires de la géante croqueuse de mains d’ouvriers.
C’est pas qu’il soit loquace lui qui avait commencé l’année suivant le certif
loupé de justesse à cause de cette fichue réponse qu’il avait donnée à la
question du devoir d’histoire sur la fameuse année 1871, à décharger les sacs de
ciment des remorques sur les chantiers… Hop là ! Mais il suffisait que je fasse
allusion à cette date furieuse où Thiers avait cru pouvoir retirer au peuple de
Paris ses armes et ses canons pour qu’il enfonce d’un coup d’épaule le mur de
plâtre de sa guitoune recrépi chaque jour d’une couche de silence.
18 mars 1871 donc… Les dates chez nous, dans les familles prolétaires, c’est
toute une affaire parce qu’on dirait que celles dont on se souvient, celles qui
comptent, ce ne sont pas les mêmes que celles des personnes qui n’ont pas besoin
de leurs paluches pour être recrutées par les contremaîtres des chantiers et des
usines comme si on avait une histoire différente qui n’est écrite nulle part si
on veut. Selon la classe sociale d’où on est issu, on en fait partie ou pas de
cette histoire officielle enseignée dans les écoles aux fils des pauvres comme
aux fils des riches depuis le 28 mars 1882. Mais l’arrière grand-père lui, chose
extraordinaire pour cette époque, savait lire écrire et compter et c’est à cause
de lui que mon vieux l’a loupé son certif ! Arrivé dans les faubourgs de la
ville forteresse au printemps 1870 après avoir fait le chemin à pieds dormant
dans les fossés et mangeant on ne sait quoi, le jeune paysan de 17 ans va, durant
les huit mois que dure la guerre contre la Prusse, s’embaucher à la fois dans une
ferme d’Argenteuil et dans une autre située sur la commune d’Aubervilliers, ce
qui lui permettra sans doute de ne pas mourir de faim pendant le siège de
Paris.
Il me semble que c’est seulement au bout de pas mal d’années d’écriture que
j’ai flairé le rapprochement qui existait entre les Carnets de Route de
l’arrière grand père et les signes égarés d’une paysannerie solidaire que nous
avions trouvés parmi les rebelles du plateau du Larzac à force de rêves obstinés
et d’acharnement dans notre quête passionnée d’un monde auquel nous relier.
Grâce au serment des 103 familles de bergers et d’agriculteurs du Causse de ne
jamais se séparer au cœur du combat, la lutte commune contre l’expropriation des
terres autour du village de La Cavalerie a pu s’organiser en fédérant des gens
venus de partout dont le but partagé était de réussir à mettre en échec l’armée
et ses maîtres. Et à la fête des Moissons Tiers monde le 18 août 1974, l’âme des
paysans de la terre, la Pachamama bienveillante qui ouvre la conscience des
hommes, était à nos côtés.
Et toujours la coïncidence des dates touchant ceux qui sont d’un certain côté
de l’histoire. C’est le fait que les élections municipales en mars 1971 aient
été gagnées par la liste de droite soutenant l’extension du camp militaire qui
va donner le signal de la résistance. Nous autres, les néo ruraux, allions tenir
ainsi sautillant entre les villages communautaires des Cévennes et les vignobles
et vergers qui appartenaient à de gros propriétaires socialistes du Languedoc et
du Rhône, embauchés à la tâche par ces Messieurs, payés à la caisse de tomates
ou de melons ramassés chaque fin de semaine, parmi une population d’ouvriers
agricoles marocains espagnols et portugais jusqu’aux années 80… Hop là !
Je ne sais pas pourquoi à chaque fois que je regarde les images en noir et
blanc du documentaire Aubervilliers d’Eli Lotar et Jacques Prévert, si proches de
la mémoire, que j’ai des années de boue sautillant à ma poursuite quand nous
autres les gamins des premières cités HLM nous agrippions au grillage entourant
les cabanes des prolétaires des années 60 où il était interdit d’aller voir, il
y a une grosse boule de pleurs qui m’éclate en dedans pareille à une lessive
énorme en train de forcer les cuisses mousseuses du fleuve. “ Gentils enfants
d’Aubervilliers… Gentils enfants des prolétaires… ” Oui c’est bien ça, on est
sorti nous autres de ce recoin criblé de cheminées en briques rouges qui
saignaient de petits caillots de charbon et de prodigieuses pestilences juste
avant que ceux qui ont trimé pendant un siècle à la belle ouvrage ne soient
devenus inutiles et mis au rancart. Et je ne peux pas oublier les paroles
simples et sans amertume des anciens ouvriers qui, à la fin de la guerre,
n’avaient plus pour s’abriter que leur bicoque de jardin où les objets chers à
leur existence buvaient la pluie par les tôles percées des toits souhaitant la
bienvenue aux vents dans leurs palais de paille.
Ce sont eux qui font résonner mon corps du tam tam d’une douleur populaire
dont j’ai reçu l’héritage dans ma peau, dans mes tripes, dans mes mains nues. Ce
fil d’un récit que j’ai tant de mal à écrire et qui ne survient qu’en fragments
brisés me fait songer aux mots du griot malien Djibril Tamsir Niane qui se rit
de l’Occident où seul ce qui est écrit “ noir sur blanc ” a valeur de témoignage
historique et de récit digne de foi, alors que les griots qui s’appellent eux
¬ mêmes les sacs à paroles sont les documents parlants des peuples d’Afrique.
Mais l’arrière grand père lui il savait écrire – parce que la famille qui était
très religieuse l’avait mis au catéchisme et que le curé l’avait sorti de
l’ignorance naturelle des pauvres… disait ma mère… vu qu’il était intelligent et
curieux il avait bien appris tout seul… répliquait mon père.
En tout cas une fois quitté les siens, le jeune paysan va tenir un Carnet de
Route écrit au crayon de papier où il note au jour le jour ce qui le touche et
le concerne de septembre 1870 peu après le début du grand carnage jusqu’à la
journée du 18 mars 1871 qui voit la proclamation de la Commune de Paris. C’est
ainsi que mon vieux a hérité sans rien demander des dix pages incroyablement
sauvées de l’incurie familiale que son paternel lui a refilées au milieu d’un
fatras de photos et de papiers à moitié effacés. En déchiffrant les phrases
tracées soigneusement, il allait apprendre que la première décision des Partageux
avait été de déclarer une remise générale des quittances de loyers pour toute la
durée du siège et jusqu’en juillet 1871 afin de soulager les plus pauvres. C’est
même par ces mots que s’achevait le Carnet de Route de l’arrière grand père. Mon
vieux les avait recopiés de mémoire en réponse à la question d’histoire du
certif : “ Racontez l’année 1871 et la guerre franco prussienne. ” On lui avait
rendu sa page quadrillée biffée de traits rouges et accompagnée d’un zéro qui
lui faisait dire qu’à 13 ans il était devenu communard.
Carnet de Route : “ 16 septembre 1870 les nôtres font sauter les ponts
d’Argenteuil au Petit Gennevilliers… Fin d’octobre on a plus droit qu’à 50
grammes de viande par personne à la journée…
30 octobre plus de viande aux boucheries municipales on ne touche que du
suif… Novembre au marché Place de l’Hôtel de Ville on y vend des rats… À la mi
novembre des femmes et des t’chtiots affamés courent de l’autre côté des forts
que tiennent les Gardes Nationaux pour quêter leur pain dans la plaine de Bondy…
On tue les éléphants du Grand Jardin pour les manger…
Début de décembre n’y a plus de pain ! On réquisitionne la farine et on mène
les chevaux et les ânes aux boucheries… Y a plus de bois et plus de charbon…
Mi décembre 1870 y fait 14° à l’aube Fort d’Aubervilliers… 23 et 24 décembre
des soldats qui renforcent les défenses à Saint Denis et à Epinay sont péris
gelés… Fin décembre on paie un rats 3 francs…
Mi janvier 187, le pain est rationné à 300 grammes par personne la journée…
Ont dit que c’est du pain plutôt c’est de la paille ! On réquisitionne le seigle
et l’avoine… ”
Mon vieux lisait les pages avec la voix qui tremblait un peu et son accent
des faubourgs et des gars d’Auber. Jamais dans le fil du récit, qui alignait les
faits du quotidien égrenant la misère des gens, l’arrière grand père ne causait
de lui. À un moment, pas forcément le même, mon vieux s’arrêtait et il fourrait
les feuillets dans la poche de son bleu qu’il gardait aussi quand il ne trimait
pas aux chantiers. Cette lecture, et les deux ou trois commentaires qui
l’accompagnaient, c’est l’unique rituel auquel j’ai eu droit et le Carnet de
Route du jeune paysan ouvrier de 17 ans a disparu avec la suite de l’histoire
des miens que personne ne m’a racontée.
- Tu étais communiste quand tu travaillais aux chantiers ?
- Communiste… Partageux… comme tout l’monde aux usines et aux chantiers…
- Non pas tout l’monde… elle grognonait ma mère en haussant les épaules.
- Comme tout l’monde qui trahit pas sa classe… il répétait mon père. Si t’es ouvrier, t’es communiste tu partages avec les camarades c’est tout… sinon t’es un jaune… et le vieux tournait le dos et il s’en allait.
- Communiste… Partageux… comme tout l’monde aux usines et aux chantiers…
- Non pas tout l’monde… elle grognonait ma mère en haussant les épaules.
- Comme tout l’monde qui trahit pas sa classe… il répétait mon père. Si t’es ouvrier, t’es communiste tu partages avec les camarades c’est tout… sinon t’es un jaune… et le vieux tournait le dos et il s’en allait.
Il y a longtemps que ceux qui ont vu pousser au milieu des champs de la
périphérie les bidonvilles de La Campa à La Courneuve et des Francs¬Moisins à
Saint Denis ou bien celui d’Auber au Chemin du Halage le nôtre qui étalaient
leurs cabanes entre tôles cerfvolantes sous les grands vents chauds survenant
d’Afrique et les étroits chemins de boue à l’hivernage, les anciens enfants de
la zone devenus les derniers rêveurs de la Banlieue Rouge éteinte n’ont plus
d’histoire commune à partager. Il y a longtemps qu’ils sont partis ceux qui ont
monté sur leur dos et à mains nues un monde dont ils croyaient qu’ils pourraient
toujours être fiers. Ils se retrouvaient à la sortie de l’équipe du soir de
l’usine Saint Gobain ou de la Manufacture d’allumettes au creux des odeurs
d’acide et des feux follets soufrés qui brumaient sur le Landy au bord du canal
en gouttelettes rongeuses au bistrot Chez Abderrhamane ou chez Saïd pour faire
couler la crasse au fond de la gorge. Ils ne se doutaient pas qu’ils étaient les
seigneurs d’un monde de feu, d’acier et de grande rumeur qui cinquante ans plus
tard aurait disparu avec ses rituels et ses drames magnifiques.
C’était en 1946 dix ans après ces fameuses années 36 quand le Groupe Octobre
s’appelait théâtre d’action populaire et jouait Citroën dans les cours des
usines en grève au milieu des ouvriers sous le tarbouif du patron claquant tout
le pognon de sa jolie rente offerte par les prolétaires au jeu des casinos, que
Prévert faisait dire à Arletty devenue Garance dans Les enfants du paradis : “
Vous êtes extraordinaire, Edouard ! Non seulement vous êtes riche, mais encore
vous voulez qu’on vous aime comme si vous étiez pauvre ! Et les pauvres, alors ?
Soyez un peu raisonnable, mon ami. On ne peut tout de même pas tout leur
prendre, aux pauvres ! ” Si justement on peut tout leur voler aux pauvres même
leur mort qu’ils ont choisi comme leur vie digne et solitaire. La dernière fois
que je suis allé rendre visite au pauvre grand Vincent dans le cimetière
d’Auvers tout en haut d’une de ces collines du Vexin, couverte de champs de blés
mûrs et de coquelicots sanglants, il y avait des imbéciles en train de se
photographier hilares contre la pierre qui porte son nom et celui de Théo. Hop
là !
Le 21 décembre 2012 c’est une de ces dates qui compte dans l’histoire des
peuples comme l’a dit le Sous commandant insurgé Marcos auprès de tous ses
compagnons silencieux venus écouter depuis les montagnes du Sud Est Mexicain “
le son de votre monde en train de s’effondrer et celui du nôtre qui resurgit… ”
Mais ces Messieurs n’ont jamais eu d’oreilles pour entendre la misère craquer à
leurs entournures, ni la joie nouvelle jaillir des camus en colère.
Ils n’ont
jamais eu d’yeux pour voir les Canuts allant sans chemises et leur tendant le
poing ni les femmes courbées des filatures tissant leurs linceuls.
Ils n’ont
jamais eu de mains pour faire les moissons au temps du blé coulant chaud ocre et
abondant comme fleuve entre les paumes nues des paysans ouvriers sautant très
haut par dessus les gerbes de la Saint Jean, la poussière d’or du soleil
couvrant légère leurs épaules.
Jusqu’ici je n’avais pas compris ce que voulait dire mon vieux qui me
répétait encore avant d’aller rejoindre le pauvre Vincent sur l’autre rive de la
nuit étoilée : “ Y’en a qui trahissent leur classe et ils le savent même pas… ”
Maintenant me semble que j’ai pigé.
La misère quand tu la regardes en face...ça ne te fait rien ?
Dominique Le Boucher
Paris, Vendredi, 21 décembre 2012
Source : Les diables bleus

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