lundi 27 avril 2009

« La poésie est la révolution de Dieu »

Cristina Castello, interviewée POUR le LIVRE,

« En écrivant la vie » de Rodica DRAGHINCESCU [1]

(Versions française et espagnole)


(© Photo Denis Garnier -Paris)

Cristina Castello, écrivain, journaliste (avec plus de 3.500 entrevues à des personnalités de la vie politique et culturelle du monde entier, présentatrice d’émissions à la télévision argentine), s’est engagée dans la lutte contre les injustices sociales et politiques de son pays, mais surtout il s’agit d’une femme passionnée de littérature. Je propose donc ici une sorte de présentation générale, suivie d’un questionnaire qui puisse situer ses expériences, ses chemins, visibles au cœur culturel de son peuple et aux regards de ceux qui de partout ailleurs l’admirent et la célèbrent.

RD : Vous avez toujours en considération l’ensemble des aspirations et déceptions de tous (de toutes les histoires que vous avez vécues). Quel est votre projet idéologique ?

CC : Aujourd’hui les viscères du monde hurlent et je sens cela dans l’os de l’âme. Mais je suis encore imprégnée, et pour toujours, des concepts du penseur argentin José Ingenieros, que j’ai lu à l’âge de onze ans. Par exemple, lorsqu’on jette des regards visionnaires sur une étoile et qu’on tend vers une très haute élévation impossible à atteindre, avide de perfection et rebelle à la médiocrité, c’est qu’on possède l’inexplicable élan d’un idéal. Ce sont des mots qui m’imprègnent telle la persistance des plantes grimpantes et qui palpitent encore en moi, à la manière de cette étoile. C’est ainsi que je n’adhère à aucun « isme » et j’abhorre ceux-là –la majorité parmi eux- sans soutien axiologique, et de caractère purement instrumental. Je n’ai rien à voir avec les droites, certes, mais je répudie de même tout dogmatisme qui emprisonne l’âme ou la lucidité. Je suis une libre penseuse, un franc-tireur d’idées, de sentiments et de semences. Je défends des valeurs. Je fais germer la bonté, la justice, la liberté, l’égalité… La beauté, en somme, qui embrasse l’éthique et l’esthétique. On pourrait dire en termes non conventionnels –puisque je ne le suis pas– que la mienne est une idéologie de mains ouvertes. Pour donner. Ce qui signifie marcher à cœur ouvert et la conscience éveillée ; et avoir aussi exposé le corps et la vie –et ce n’est pas une métaphore– pour défendre la vie de « mes » prochains. Rappelez-vous ce que dit John Donne… « La mort de tout homme me fait souffrir, parce que je suis solidaire du genre humain», c’est ce dont il s’agit.

RD : Oui… vous avez écrit « cette odeur à prison, cette odeur. Celle-là ». Quelle a été votre expérience par rapport à cela ?

(Giovanni Battista PIRANESE - Prisons, 1760, Gravure, 54.5 x 41.5 cm, Collection privée)

CC : Heureusement j’ai vécu de ce côté-ci des grilles –en liberté– mais j’ai été menacée de mort et « interdite » comme journaliste, et –par un mandat intérieur inexplicable– j’ai converti ma vie en une lutte en paix et sans trêve en défense des êtres humains emprisonnés, torturés et portés disparus. Ce fut pendant le génocide qui eut lieu en Argentine entre 1976-1983 et dont les responsables furent les criminels –appelés ainsi également par la justice, lorsque celle-ci était encore digne de ce nom– commandés par Jorge Rafael Videla, président de facto, Eduardo Emilio Massera et Orlando Ramón Agosti ; c’est curieux… tous utilisaient deux prénoms… pour renforcer la puissance de leur cruauté ? Bon, tout au long de notre vie, nous avons tous, une ou plusieurs zones de fracture, un point culminant. Cela peut se passer à partir des choses belles ou horribles, mais –dans n’importe quel cas– ces circonstances divisent notre vie en un avant et un après. On ne s’en sort jamais de la même façon, mais meilleure ou pire personne, et cela dépend du matériau que l’on trouve à l’ « intérieur » de chacun. Le matin du 24 mars 1976, aussitôt que le coup d’état, meurtrier et tortionnaire, fut déclaré dans mon pays, et que la mort fit son apparition brutale, commença l’une des deux étapes qui convertirent mes jours en un avant et un après. Ce n’est que pour un mandat intérieur ou pour un destin qui criait Humanité, que j’ai consacré ces années-là de ma presque adolescence à la défense de ceux qui souffraient.

Pour moi, ce n’était pas important « dans quel côté » ils étaient ; la seule chose importante pour moi, c’était qu’ils souffraient (« Qui sont ceux qui souffrent ? Je ne sais pas, mais ils m’appartiennent » : Pablo Neruda). Alors une profonde douleur s’est emparée de moi et j’ai erré de prison en prison –en subissant les requises humiliantes que cela impliquait – et d’un dignitaire de l’Église à un autre – et je les exècre d’autant plus que j’aime les bons curés de Jésus, dont beaucoup ont été portés disparus–. Et «disparu» veut dire N.N., des tombeaux sans nom et dans la plupart des cas, sans corps dedans. « Portés Disparus » après avoir été enlevés de chez eux : des enfants, des vieux, des femmes portant des enfants dans leurs ventres et des malades… Des êtres humains ! Et il y a eu des personnes appelées à tort « d’intelligence » pendant la nuit et tant de nuits, à la porte de mon appartement où je vivais toute seule, le jour, consacrée à la recherche des personnes, et les nuits d’insomnie, le dos courbé sur des feuilles blanches, en écrivant sans arrêt ; et j’ai souffert toute sorte d’intimidations. Le sujet en lui-même justifierait des livres et des livres. Je n’ai jamais compris, et je n’arriverai jamais à comprendre tant de cruauté, et pourtant cela ne me paralyse pas. Je deviens plus forte dans l’horreur, surtout lorsqu’il s’agit du prochain, alors donc l’âme porte mon corps. Et je continue. Toujours.

RD : Comment se fait-il que vous soyez encore vivante ?

CC : Disons, à titre de synthèse et au risque de paraître simple, que je suis vivante parce que Dieu l’a voulu. Parce que par exemple, ils ont torturé la pauvre mère d’un prisonnier « porté disparu », seulement parce qu’on a trouvé chez elle de la correspondance extra officielle de son fils. Et cette correspondance, c’était moi-même qui la recevais, et moi, je la lui donnais par pure humanité, parce que je ne connaissais même pas le jeune homme. Mais elle, pauvre mère de martyr, ayant souffert l’horreur de la torture, ne m’avait pas dénoncée. Alors vous voyez… Il paraît qu’un ange me protège pour que je protège à mon tour, et que, sans le savoir, je suis née avec un destin déjà fixé. Consacré à la poésie, à la défense de la justice et de la liberté. Et à partir de ce génocide j’ai voué toute ma vie à la lutte pour que « plus jamais ». « Plus jamais » est une sentence paradigmatique en Argentine… Ce serait long de l’expliquer maintenant. Mais, encore une fois et au risque de simplifier l’explication, je dis que cela signifie la lutte en paix pour que « plus jamais » de tortures, « plus jamais » de répression, « plus jamais » la maudite mort. « Plus jamais » de génocides, « plus jamais » de coups d’Etat. « Plus jamais » l’homme comme erreur et horreur de la Nature. « Plus jamais » les places vides des rires d’enfants avortés à cause de la pique électrique manipulée par des monstres qui –avant– avaient violé leurs mères. Plus jamais… « Plus jamais » !

(Pablo Neruda)

RD : Comment est l’ambiance politique et idéologique dans laquelle se développe la culture de votre pays ?

CC : C’est curieux… c’est la deuxième fois que vous dites « idéologie », et je ressens l’expression comme une caresse. Comme vous le savez, bien avant Fukuyama il se produisait déjà ce qu’il a mis en mots : la fin de l’histoire et la mort des idéologies. Des arguments pervers pour proclamer l’idéologie du « dieu Marché », moyennant laquelle on tue des millions de personnes. Avec des armes et avec la famine. Ce sont des idéologies du vide et de l’indifférence qui ont surgi le siècle dernier, et qui se sont aussi développées au sein de la vieille civilisation européenne, et elles sont encore en vigueur, même si parfois elles se cachent, par exemple, derrière ce qu’à l’école de Frankfort– Adorno, Horkheimer– on a appelé raison instrumentale. Aujourd’hui nous vivons le fondamentalisme de la violence qui s’exerce sur la majorité des êtres humains. Et l’Argentine est l’une de ses grandes victimes. Dans ce cadre, il y a des politiques réconfortantes provenant de l’actuel gouvernement en matière de ce qu’on appelle « les droits de l’homme », et je m’exprime ainsi, parce que le bonheur est aussi un droit de l’homme et je ne vois pas comment quelqu’un qui n’a pas de quoi manger, ni de quoi payer ses études ou sa santé pourrait être heureux. Ce sont les huit millions d’exclus de la vie, surtout depuis 1976 et –en matière économique–, notamment depuis le « gouvernement » de l’ancien président Carlos Menem ; une « personne » qui a vendu l’Argentine et les argentins et qui devrait se trouver aujourd’hui en prison. Et pourtant la culture crie « présent » et ce pays, où je suis née, a un haut niveau culturel. Avec plusieurs Prix Nobel. Avec un mouvement dans ce sens qui devrait exister dans les pays appelés du « premier Monde ». Avec des personnes créatives, qui savent faire de l’art ou des gens qui sauvent des vies munies à peine d’un fil en fer, d’un fil à coudre ou sans rien du tout. Mais tout se fait grâce aux artistes, aux gens habiles, créatifs, aux scientifiques. Du désir et de l’imagination. « Si par hasard, lorsque je me couche, je ne m’attache pas aux barreaux de mon lit, je me réveille un quart d’heure plus tard, inévitablement, sur le toit de mon armoire », a-t-il écrit, le poète argentin Oliverio Girondo. Il volait, il imaginait. Mais être artiste, scientifique, ingénieux ou créatif, et avoir une conduite cohérente dans ce pays –plus que dans d’autres– c’est être condamné à l’oubli, en ce qui concerne la qualité de vie et le travail. Bref, c’est être un héros.

RD : Plus que dans d’autres pays de l’Amérique Latine ?

CC : Bon… L’Argentine n’échappe pas aux conséquences fâcheuses du « modèle » unipolaire, qui ne peut plus exister et qui est en train de s’épuiser. Elle fait partie –comme toute l’Amérique Latine– de ce qu’on appelle le Tiers Monde : celui des inégalités, de l’injustice et de la violence de la pauvreté. Or, c’est un cas non assimilable à d’autres pays de l’Amérique indo-hispanique. Par ses origines, elle a une forte connotation européenne, mais aujourd’hui elle est un miroir défiguré de ces cultures. Cependant, et même si cela paraît contradictoire, il y a une culture ouverte. Et la poésie, la musique, la danse, la peinture et toutes les expressions artistiques trompent les desseins du « dieu Marché » et se développent dans tous les secteurs socioculturels. Alors avec un soupir vers mon dedans, et presque en état de grâce, je sens que la création est si forte comme la vie. C’est la vie même !

RD : S’agit-il d’une conjoncture culturelle propice au fleurissement des publications littéraires ?

CC : Les publications littéraires fleurissent, mais tout se fait à partir des efforts individuels et de petits groupes qui payent pour publier leurs productions et qui vendent presque rien. C’est un groupe très restreint celui qui exerce la résistance comme revendication de vie et d’art, et c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas de place dans ce qu’on appelle les mass media. Par ailleurs, les suppléments « culturels » des journaux ne publient presque rien en poésie ; et, lorsqu’ils le font, c’est sans recherche préalable ni compréhension esthétique. C’est la grande absente, et pourtant sa voix apparaît –écrite par des amateurs– dans les discours officiels des puissants, pour « s’en flatter » et pour la condamner après à l’oubli. Quant aux grandes maisons d’éditions –actuellement la plupart sous le contrôle des capitaux espagnols–, ce sont des monopoles et elles ne publient pas de culture mais des objets de consommation qui abrutissent les gens. Des masques. Ce sont des masques de nuit et de désert, dont l’objectif est dénigrer les écrivains et l’existence humaine, puisque ce n’est que cela, le fait de nier la parole quand celle-ci a de la lumière.

RD : De quelle génération de poètes venez-vous ? Quels maîtres revendiquez-vous ? Y-avait- il des groupes ou des écoles dominantes pendant vos premières années de littérature ?

CC : Non, « Je n’ai jamais appartenu » à aucune génération de poètes parce que –jusqu’à présent– je n’avais pas fait partie d’aucun groupe. Je suis intimiste et mes dialogues ont presque toujours eu lieu entre deux ; et s’il est vrai que je déteste les gens mystérieux, parce que j’aime les cristaux, je guette le mystère et la beauté. Il y a eu un temps où j’ai passé toute une nuit, dans ce que c’était mon jardin de fleurs toutes blanches, à attendre, anxieuse et patiente, la naissance d’un jasmin. Il s’agit de mes petits et infinis instants de plaisir. Cela doit être parce que je jouis de ce que Louis Aragon a appelé la passion de l’absolu, et je l’endure aussi. J’écris depuis l’âge de quatre ans, mais j’ai toujours essayé de cacher ma poésie… même si elle apparaissait dans la prose et dans la respiration de l’âme. Maintenant j’ai un tout petit peu changé et dans « mon » Paris tant aimé a été publié en octobre 2004, mon premier livre de poèmes en version bilingue (français-espagnol) : « Soif ». J’ai soif. Et je ne proviens d’aucun poète mais de tous. C’est peut-être que j’ai commencé à écrire parce que je suis née habitée par la poésie, celle que j’ai découverte et appréciée avant même d’en avoir eu la mémoire, avec ma mère : La « Chiquita » Batmalle, un être d’autres mondes. Poète, et envahie d’amour et de poésie, m’a communiqué sa faim d’Azur, le désir d’Infini. Elle fut mon « Grand Maître », aussi importante que tous ceux qui ont éclairé et éclairent encore mon être. Paul Eluard, Robert Desnos, Paul Celan, Arthur Rimbaud, Federico Garcia Lorca, ou les argentins Roberto Juarroz et Alejandra Pizarnik. Des lumières parmis tant de lumières, c’est mon impératif des yeux toujours ouverts.


RD : Est-ce que pour vous l’écriture est un acte révolutionnaire ?

CC : Oui, la poésie est la révolution de Dieu. C’est un engagement avec la vie. Elle est révélatrice et délatrice. C’est un secret qui fait chemin dans un monde brutal, pour ouvrir des consciences et des cœurs. Et oui… à Rome on appelait les poètes vates –ce qui veut dire devins, comme l’a bien signalé Philip Sidney dans son Apologie for Poetry–. Et n’importe quelle écriture est révolutionnaire s’il s’agit vraiment de littérature et non pas de vide, parce qu’elle est résistance et persistance d’aurores ; parce qu’elle est conscience critique du monde, moteur de l’imagination et épanouissement de l’esprit. C’est une arme. Pour le bien et la liberté, et elle a le pouvoir de transformer le monde, particulièrement la poésie. C’est pourquoi tant de poètes bleus ont souffert et ont été assassinés dans les camps de concentration ; parce que la poésie comme tous les véritables arts, représente un danger pour le Pouvoir. Le Pouvoir veut des esclaves et l’art est un horizon définitif de liberté. Et nous le savons déjà, avec l’espagnol Léon Felipe, qu’il y a un tyran qui attache, et un autre tyran qui détache. Et entre les deux, le domaine de la liberté, épopée prométhéenne, de tension angoissante et soutenue, d’équilibre et d’amour.

RD : Comment définiriez-vous votre acte poétique ? Et l’acte politique ?

CC : Tout acte est politique, et la poésie, pour moi, est un voyage vers le dedans, une intériorité, un mode de connaissance : « Qu’est-ce qu’écrire ? C’est quelque chose que tu ne peux pas faire jusqu’à ce que tu aies sorti la dernière ligne de toi-même », dit un poète russe. Et c’est cela dont il s’agit. Mais je sens que l’acte poétique n’est pas seulement l’acte d’écrire, mais l’intention de trouver le vrai et la mesure de l’amour envers l’humanité. Quant à moi, sans la poésie je me sentirais perdue dans ce monde car je suis imprégnée d’elle.

RD : Est-ce que vous dites et vous provoquez la réalité ? En général, combien de temps dure la réalité ? Dans quel point elle croise la fiction, que, par ailleurs, ce n’est qu’une forme possible de la réalité ?

CC : La fiction est une parabole qui révèle ce qu’on appelle réalité. Mais… qu’est-ce que la réalité ? Je me méfie de ce mot. La réalité, oui… « Cette clé de clôture envers toutes les portes du désir » écrivit Olga Orozco, poète argentine. Et moi, j’accorde avec elle. La réalité est quelque chose de « déjà fait », c’est ce qui nous est « donné » comme seule possibilité. C’est un mur. C’est une fin. C’est de la résignation. Je refuse de l’accepter. Je veux la construire autrement. Voyons… « Guerre en Irak », disent-ils. C’est ça, la réalité ? Non. Boucherie unilatérale en Irak. Existe-t-il la réalité ou ce qui existe, ce sont les yeux qui la regardent ? La mer est liquide, dit-on. Oui… c’est ce qu’il paraît. Mais non. Qu’est-ce qu’il y a de plus solide que la mer, qui nous précède et qui nous succédera ? Qu’y a-t-il de plus solide que les bouquets d’écume à l’aide desquels elle séduit les étoiles ? Qu’y a-t-il de plus solide que ses abîmes insondables… que ni l’homme ni son imagination ne peuvent atteindre ?

RD : Du journalisme et de la poésie. Dans quel cadre ?

CC. Dans le cadre de l’engagement, évidemment. Je ne suis pas journaliste. Je suis personne et je suis poète. Je profite du journalisme pour trafiquer des valeurs et de la poésie, en semant toujours. En outre, le journalisme du monde d’aujourd’hui –sauf quelques exceptions- me dégoûte. Il n’accomplit point le devoir éthique d’informer, ni de former. La lumière des postes de télévisions a la couleur de la mort, car elle ignore ceux qui souffrent ou bien elle se sert d’eux pour créer de gros titres assoiffés de sensationnalisme. En tant qu’habitants de cette planète, de n’importe quel pays, nous sommes des survivants des massacres et nous vivons entre les parents des assassinés, victimes du Pouvoir impitoyable. Mais la plupart des entreprises journalistiques se taisent, parce que pour elles tout est marchandise et intérêts. Alors je suis heureuse en faisant du journalisme seulement quand je peux être libre, absolument libre. Comme je l’ai été lors de mon programme de télévision, auquel je reviendrai, « Sans masques » ou à la radio, et rarement dans les médias écrits. Lorsque j’y écrivais, je n’ai jamais trahi mes idées ; par conséquent j’ai été très censurée et, forcément, je me suis autocensurée.

RD : Votre poésie protège la vérité, la bonté, la paix, la lumière, la musique, l’amour, la langue. Vos paroles suggèrent, cachent, découpent le monde en séquences de sentiments et de sons et d’images dynamiques. Votre écriture est rapide, forte, séduisante, captivante. Votre poésie acquiert rapidement la polyphonie des mots. D’où provient cet appétit pour la parole ?

CC : Du ventre de ma mère. J’ai toujours été amoureuse des mots, mais j’ai pris tout mon temps avant de m’apercevoir que l’écriture pouvait changer ma vie, même lorsque j’étais inconnue pour tous. Mais… ne me croyez pas puisque ce n’est pas moi qui écris mais mes lectures d’enfance, le ciel qui me pénètre, la solidité de la mer, les arbres, les fleurs, l’amour, l’humanité, que c’est de la poésie lorsqu’elle est massacrée. Les phares écrivent des mots à travers moi, comme le font les bonnes personnes, la lune qui me regarde par la fenêtre, les faits fraternels qui me produisent de l’implosion, l’horreur qui me met en alerte, les aubes, les oiseaux et les mains qui s’ouvrent en offrande. Et la musique et la peinture et tout l’art. Eux, ils me chuchotent les mots à l’oreille, mais aussi c’est ma soif de connaissance qui le fait, ainsi que les personnes que j’aime et les visages de chaque être anonyme que, dans n’importe quelle rue, me découvre sa géographie intérieure.

(Rainer Maria Rilke)

RD : Vous avez écrit, dans « Semences » : « Je veux. Je veux et je sème. Je veux. / Que nous enseignions bonté sur bonté. / Que le ciel soit toujours piqué d’étoiles / Je veux des adultes au rire virginal / et des enfants en portraits d'anges./ Que les impies respirent Blake./ Que Rilke exorcise l‘évidence / Que les vieillards vivent dans l’honneur / Que le Pays, le Continent, le Monde, l’Univers / soient pour des égaux et sans discrimination » . Vous dialoguez avec le monde. La langue vous procure les preuves, elle vous détaille la réalité, fixe les règles et exige bien plus au-delà de son articulation magique. Je ne souhaite pas vous demander l’origine de vos sources mais sur le statut métaphorique généralisé de votre poésie. Pourriez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ?

CC : Non, parce que je ne le sais pas. Je sais seulement que je ne veux pas pécher contre l’imagination ni contre les sentiments. Que je déteste les artifices, que je ne veux pas me rendre à la parole facile… la même dont tant de gens se servent pour créer ce qu’ils envoient après à certains concours. « J’ai la beauté facile et cela, c’est de la chance », écrivit mon Paul Eluard, et moi aussi, je la désire mais pour appréhender cette beauté. Je ne veux pas me rendre à la parole facile, à la vox et praeterea nihil : ce que n’est que de la voix, que des mots, rien. Je veux sortir jusqu’à la dernière ligne de moi-même. Je veux écrire au rythme de mon frémissement et avec tous mes pairs humains. Je ne veux pas avoir toutes les réponses mais poser beaucoup de questions. Je ne veux pas tuer l’enfant qui vit en moi. Je veux désapprendre ce que j’ai appris, pour pouvoir tout regarder comme si c’était la première fois.

RD : Suggérer, demander ou prétendre telle ou telle chose, en une décade où l’espoir d’être compris est inexistant, signifie avoir du courage, de l’initiative. Votre désir est votre devoir, et ceci efface toutes les crises de la poésie dont nous aimons tant parler. Vous êtes directe, combative, sensorielle, passionnée, spirituelle ; vous n’aimez pas le sens de l’abstraction. Êtes-vous une poète du « non » ou du « oui » ?

CC : Je ne sais pas si c’est du courage. Je crois que dans mon cas, il s’agit de l’impossibilité d’être différente à moi-même. Mais… Vous êtes une observatrice perspicace : lorsque vous comparez en moi le désir et le devoir, que je ressens presque comme un destin, vous êtes en train de me définir. Et vous le faites aussi dans l’éventail où vous me présentez combative jusqu’à spirituelle. Vous savez Rodica ? Je crois que le tout fait partie du tout. Je suis dionysiaque pour sentir et –en général– apollinienne dans le style. Je déteste les adjectifs et les textes pamphlétaires, et chaque jour je tends davantage vers la synthèse. Mais ceci n’élude point l’engagement. En un seul mot, il peut y avoir une tension spirituelle qui la rende puissante, comme il se peut que cela arrive avec un seul coup de pinceau ou avec une seule note musicale. En outre, il y a des moments de l’esprit qui me conduisent vers une forme ou vers une autre. Alors je peux écrire « Soif gorge sable » au lieu de… « J’ai soif comme si dans ma gorge il y avait du sable » Mais aussi, et avec l’expérience du génocide qui commença en Argentine ce jour-là de l’année ‘76 : « Le vingt-quatre mars deux mille quatre devrait être une photo jaunie / du 24 mars 1976. / Mais des assassins de christs peignent en couleurs la photo jaunie. / La font renaître. / Elle devrait être une photo démodée à cause du temps. Avorté l’horreur par sève et vie. / À sa place : Clic et des yeux bouillonnant d’espoirs. / Clic et des visages cartographiés d’âmes en veillée. / Clic et des certitudes de ravissements. / Mais des corrompus de fric requièrent aussi de corrompus répresseurs… » Après ceci, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vous reprendre à la question si je suis un poète du « oui » ou du « non », n’est-ce pas ?

RD : Quel est le motif central de votre œuvre poétique ?

CC : Ma soif. Soif éternelle, bénite, une soif insatiable.

(Seamus HEANEY)

RD : « Eau. Musique. Art. Vie. Égalité. Justice. Liberté. Transparence. Soif » Ce sont les mots-clés de votre production ?

CC : Soif est le mot central qui englobe tous les autres. De toute façon, les mots surgissent comme un besoin désespéré pour être authentique vis-à-vis mes sentiments. C’est aunsi que quand j’écris, j’essaie d’ôter jusqu’au dernier voile pour trouver la dernière couche qui soit en moi. Justement, le premier poème qu’écrivit l’irlandais Seamus Heaney s’appelle Digging (en creusant). En creusant en lui-même. Et après l’avoir écrit, il sentit avoir ouvert une aire de lumière qui l’intégrait à la vraie vie. Comme Cátulo dont les poésies d’amour ont un caractère unique, dû à l’austérité avec laquelle il exprima les délices et les tourbillons amoureux. Alors vous voyez… la poésie est aussi une fenêtre vers la source du silence.

RD : Dans un numéro de « Tel Quel » (1965) Jean-Pierre Faye affirmait que le mot « poésie » est le plus laid de la langue française. Comment est perçu le mot « poésie » en Argentine ?

CC : De la même manière. La poésie est le plus outragé des arts. Mais il n’y a pas une Argentine unique : en ce qui concerne ce point de vue, il y en a au moins deux. Il y a un secteur médiatisé et indifférent mais il y a aussi une Argentine occulte qui attend la lumière ; ce sont aux grandes minorités que les mass médias ignorent. J’ai appris avec certitude combien d’âmes font partie de cette Argentine occulte, surtout grâce à mon programme de télévision, dont le centre était la poésie et le regard poétique du monde dans toute sa vérité. Au jour le jour, nous avions davantage de téléspectateurs, au jour le jour de l’adhésion croissante. Alors, au-delà de l’indifférence de ceux qui veulent assassiner la poésie, elle subsiste ; peut-être parce que lorsqu’on la connaît et elle vit en nous, elle devient incontournable et elle suppose un état d’alerte et de désir, de disponibilité. Une promesse.

RD : Votre écriture ne tourne pas autour des apparences et, de cette manière, elle prend un aspect de corps à corps. Chez vous on trouve le besoin de l’expérience physique. Vous altérez les astuces du langage et vous approfondissez les choses. Avez-vous déjà songé à définir le « verbe poétique » ?

CC : Robert Frost a très bien parlé à propos de cela. Vous vous en souvenez ?… Il a dit qu’un poème commence comme un nœud dans la gorge, comme un souvenir nostalgique ou comme un amour ; et puis que vient la pensée et que la pensée conduit aux mots. Excusez-moi… laissez-moi répondre avec ces mots. Je n’aime pas les définitions. La poésie, elle « est ».


(1) « En écrivant la vie », est publié dans son titre allemand

RD : C’est fascinant l’indépendance de votre poésie. Y a-t-il en Argentine des poètes qui vous ressemblent ?

CC : Il y en a beaucoup et très bons, tel qu’il se passe dans l’oubliée, et aussi riche en art, Amérique Latine. Néanmoins, je ne sais pas si nous pouvons parler de similitudes. Chacun a son style mais le diapason sur lequel s’installe toute la musique du poème est différente pour tous. C’est la sonate ou l’hymne de chacun.

RD : S’il vous semble propice, vous pouvez signaler les mauvaises tendances de la poésie universelle contemporaine.

CC : Je sens que tout ce qui a une tendance, surtout si elle est mauvaise –telle est votre question-, suppose de la soumission aux impositions des modes. Donc, cela n’est point de la poésie. Or, s’il y a tant de lumière, pourquoi donc parler de l’obscurité ? Tant de lumière. Tant de lumière. Il y en a tant.

RD : Pourriez-vous formuler un voeu pour tous les poètes de nos jours ?

CC : « Un grondement : la / vérité en personne / est apparue / au sein de l’humanité / au cœur même / du concert de leurs métaphores ». Paul Celan l’a dit pour moi, et si nous tous prenons ce flambeau, les viscères du monde n’hurleront plus. Jamais. « Plus jamais ».

Cristina Castello est poète et journaliste demeurant entre Paris et Buenos Aires
http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/

* Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur.

(1) « En écrivant la vie », est publié dans son titre allemand :
« Schreiben Leben », interviews, par Rodica Draghincescu. « Pop Verlag », Ludwigsburg - Allemagne, 2005. Entretiens avec Gérard Blua, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Cristina Castello, Yves Di Manno, Jean-Baptiste Joly, Magda Cârneci, Maurice Couquiaud, Volker Demuth, Kurt Drawert, Rüdiger Fischer, Zsuzsanna Gahse, Guy Goffette, Olga Martynova, Petra Nagenkögel, Jean Orizet, Serge Pey, Eginald Schlattner, Dieter Schlesak, Alès Steger, Sandrine Rotil-Tiefenbach, Gérard Truilhé


Rodica Draghincescu
Éditorial POP Verlag.
Ludwigsburg - Allemagne, août 2005

* * *

«La poesía es la revolución de Dios»

Cristina Castello entrevistada para el libro, «escribiendo la vida», de Rodica DRAGHINCESCU [1]

Cristina Castello, escritora, periodista (más de 3.500 entrevistas con personalidades de la vida política y cultural del mundo entero, animadora de emisiones en la televisión argentina), está comprometida contra las injusticias sociales y políticas de Argentina y, sobre todo, enamorada de la literatura. Propongo pues aquí una especie de presentación general, seguida de un cuestionario que pueda situar sus experiencias, sus caminos, visibles al corazón de la cultura de su pueblo y a las miradas de los que en mucho otros países la admiran y la recomiendan.

RD: Usted tiene siempre en cuenta el conjunto de las aspiraciones y decepciones de todas las historias que vivió. ¿Cuál es su proyecto ideológico?

CC: Aúllan hoy las vísceras del mundo, y yo lo siento en el hueso del alma. Pero todavía, y para siempre, me vibran conceptos del pensador argentino José Ingenieros, a quien leí a mis once años. Por ejemplo, que cuando se pone la proa visionaria hacia una estrella y se tiende hacia tal excelsitud inasible, afanoso de perfección y rebelde a la mediocridad, es que se lleva el resorte misterioso de un ideal. Son palabras que se me adhirieron con persistencia de enredadera y aún palpitan en mí, tanto como el titilar de esa estrella. Así es que no adhiero a ningún «ismo» y abomino de aquellos -la mayoría- sin sustento axiológico, y de carácter puramente instrumental. Nada tengo que ver con las derechas, por cierto, pero reniego de todo lo dogmático que encarcele el alma o la lucidez. Soy una librepensadora, una francotiradora de ideas, sentires y semillas. Yo defiendo valores. Siembro. La bondad, la justicia, la libertad, la igualdad... La belleza, en suma, abarcadora de ética y estética. Dicho en términos no convencionales -pues no lo soy- la mía es una ideología de manos abiertas. Para dar. Lo cual significa andar a corazón abierto y conciencia despierta por los caminos; y también haber expuesto cuerpo y vida -y no es metáfora- por la vida de «mis» demás. ¿Recuerda aquello de John Donne... «cuando muere un hombre sufre mi vida porque yo pertenezco a la humanidad»? De eso se trata.

RD: Sí... usted escribió «aquel olor a cárcel, aquel olor. Aquél». ¿Cómo fue su experiencia?

CC: Por gracia, yo viví de este lado de las rejas -en libertad-, pero estuve amenazada de muerte y «prohibida» como periodista, y -por un mandato interior inexplicable- convertí mi vida en una lucha en paz y sin tregua por los seres humanos encarcelados, torturados y «desaparecidos». Fue durante el genocidio que hubo en Argentina en el período 1976-1983 y cuyos responsables fueron los criminales -dicho así también por la Justicia cuando alguna vez fue Justicia- encabezados por Jorge Rafael Videla, presidente de facto, Eduardo Emilio Massera y Orlando Ramón Agosti; es curioso...todos usaban dos nombres...¿para potenciar la crueldad?. Bien... todos tenemos en la vida una o más zonas de fractura, un momento cúspide. Puede ocurrir a partir de cosas bellas o terribles, pero -en cualquier caso- dividen nuestra vida en un antes y un después. Nunca se sale igual de ellas, sino mejor o peor persona, según el material que haya en cada «adentro». La madrugada del 24 de marzo del ’76, cuando se declaró el golpe asesino y torturador de Estado en mi país, y de pronto aconteció la muerte, empezó una de las dos etapas que convirtieron mis días en un antes y un después. Sólo –y tanto- por un mandato interior o por un destino que gritaba Humanidad, dediqué aquellos años de mi casi adolescencia a la defensa de quienes sufrían. No me importaba «de qué lado» estaban. Sólo me interesaba que sufrían («¿Quiénes son los que sufren? No sé, pero son míos»: Pablo Neruda). Entonces anduve con dolor de abismo, de cárcel en cárcel -con las requisas humillantes que aquello suponía- de unos jerarcas eclesiásticos a otros -y abomino de todos ellos, tanto como amo a los «curitas» buenos, a los curitas de Jesús, muchos de los cuales están «desaparecidos»-. Y «desaparecidos» quiere decir N.N., tumbas sin nombre y, en la mayoría de los casos, sin cuerpos en ellas. «Desaparecidos», después de haber sido sacados de sus casas: desde niños hasta ancianos y mujeres con hijos en su vientre, y enfermos... ¡seres humanos! Y tuve ¿personas? de los servicios mal llamados de «inteligencia» toda la noche y tantas noches, en la puerta de mi departamento donde vivía sola, de día en la búsqueda y de noche insomne, escribiendo y escribiendo; y sufrí toda clase de intimidaciones. El tema en sí mismo daría para libros y libros. Jamás entendí ni entenderé nunca la crueldad, pero eso no me paraliza. Me hago más fuerte en el horror, sobre todo cuando se trata del prójimo, y entonces el alma lleva a mi cuerpo. Y sigo. Siempre.

RD: ¿Cómo es que está usted con vida?

CC: Digamos, a manera de síntesis y con el riesgo de simplificación que ello implica, que estoy viva por algún designio del Cielo. Que, por ejemplo, torturaron a una pobrecita madre de un detenido, «desaparecido» sólo porque le encontraron correspondencia extraoficial de su hijo. Y aquella correspondencia la recibía yo y yo se la entregaba por pura humanidad, porque ni siquiera conocía al muchacho. Pero ella, pobrecita mamá de un mártir, ni siquiera en el horror de la tortura me nombró. Ya ve... parece que algún ángel me protege para que yo proteja, y que, sin saberlo, nací con este destino. De poesía y de defensa de la justicia y de la libertad. Y a partir de aquel genocidio toda mi vida está puesta ¾más aún¾ para que «nunca más». «Nunca más» es una sentencia paradigmática en Argentina... sería largo explicarlo ahora. Pero, de nuevo con riesgo de simplificar, digo que significa la lucha en paz para que «nunca más» torturas, «nunca más» represión, «nunca más» la maldita muerte. «Nunca más» genocidios, «nunca más» golpes de Estado. «Nunca más» el hombre como error y horror de la Naturaleza. «Nunca más» las plazas vacías de las risas de niños abortados con picana eléctrica por monstruos que ¾antes¾ violaban a sus madres. Nunca, nunca... ¡«Nunca más»!

RD: ¿En qué clima político e ideológico se encuentra la cultura de su país?

CC: Es curioso... por segunda vez dice usted «ideología», y yo siento la expresión como una caricia. Como usted sabe, mucho antes de Fukuyama se gestaba aquello que él puso en palabras: el fin de la historia y la muerte de las ideologías. Argumentos perversos para enarbolar la ideología del «dios Mercado», por la cual se mata la vida de millones de personas. Con armas y con hambre. Son ideologías del vacío y la impiedad que empezaron el siglo pasado, también en la vieja civilización europea, y siguen vigentes, aunque a veces se esconden, por ejemplo, tras aquello que en la escuela de Frankfurt -Adorno, Horkheimer- se llamó razón instrumental. Vivimos hoy el fundamentalismo de la violencia, que se ejerce sobre la mayoría de los seres humanos. Y Argentina es una de sus grandes víctimas. Dentro de ese marco, hay políticas alentadoras del gobierno actual en materia de lo que se llama «derechos humanos»; y me expreso así, porque también la alegría es un derecho humano y no veo que pueda tenerla quien no tiene qué comer, cómo estudiar o cómo cuidar su salud, por falta de medios. Son los millones de excluidos de la vida, sobre todo a partir de 1976 y -en materia económica-, fundamentalmente desde el ¿gobierno? del ex-presidente Carlos Menem; de una ¿persona? que enajenó Argentina y a los argentinos y que debería estar tras las rejas. Pero, aun así, la cultura grita «presente» y este país donde nací tiene un nivel cultural alto. Con varios premios Nobel. Con un movimiento en este sentido que ojalá tuvieran algunos países llamados del «Primer Mundo». Con personas ingeniosas, que saben hacer arte, o elementos que salvan vidas, tan sólo con un alambre, con un hilito o con nada. Pero todo es a costa de los artistas, de los ingeniosos, de los creativos, de los científicos. De deseo e imaginación. «Si por casualidad, cuando me acuesto, dejo de atarme a los barrotes de mi cama, a los quince minutos me despierto, indefectiblemente, sobre el techo de mi ropero», escribió el poeta argentino Oliverio Girondo. Él volaba, él imaginaba. Pero ser artista, científico, ingenioso o creativo, y tener una conducta coherente en este país -más que en otros- es estar condenado al olvido, en cuanto a calidad de vida y al sustento. Es ser un héroe.

RD: ¿Más que en otros países de América Latina?

CC: Bueno... Argentina no escapa a las consecuencias de un «modelo» unipolar, que no puede existir y que está agotándose. Forma parte -como toda América Latina- de lo que se llama el Tercer Mundo: el de las desigualdades, la injusticia y la violencia de la pobreza. Pero, aun así, es un caso no asimilable a otros países de la América indo-hispánica. Por sus orígenes, tiene una fuerte connotación europea, pero hoy es un espejo desfigurado de aquellas culturas. Y mientras tanto, y aunque parezca contradictorio, hay una cultura abierta. Y poesía, música, danza, pintura y todas las artes burlan los designios del «dios Mercado» y crecen en todos los sectores socioculturales. Entonces, con un suspiro hacia mi adentro, y casi en estado de gracia, siento que la creación es tan fuerte como la vida. Que es la vida misma.

RD: ¿Se trata de una coyuntura cultural propicia para que florezcan las publicaciones literarias?

CC: Las publicaciones literarias florecen, pero todo es a partir de esfuerzos individuales y de grupos pequeños que pagan para publicar y venden casi nada. Son los pocos que ejercen la resistencia como reivindicación de vida y arte y, por eso, no tienen lugar en los llamados medios de difusión masiva. Por otra parte, los suplementos «culturales» de los diarios publican casi nada de poesía; y, cuando lo hacen, es sin investigación ni comprensión estética. Ella es la gran ausente y, sin embargo, su voz aparece -escrita por amanuenses- en los discursos oficiales de los poderosos, para «lucirse» y después condenarla al olvido. En cuanto a las grandes editoriales -actualmente la mayoría pasó a capitales españoles-, son monopolios, y no publican cultura sino objetos de consumo para la idiotización de las personas. Máscaras. Son máscaras de noche y desierto, cuyo objetivo es denigrar a los escritores y a la existencia humana, porque eso y no otra cosa es negar la palabra escrita, cuando tiene luz.

RD: ¿De qué generación de poetas procede? ¿Qué maestros reivindica? ¿Había en los años de sus comienzos en la literatura grupos o escuelas dominantes?

CC: No «pertenecí» a ninguna generación de poetas, pues nunca -hasta ahora- me había integrado a grupo alguno. Soy intimista y mis diálogos fueron casi siempre de a dos; y si bien abomino de las personas misteriosas, porque amo los cristales, acecho el misterio y la belleza. Alguna vez estuve toda una noche en mi entonces jardín de flores todas blancas, en espera ansiosa y paciente del nacimiento de un jazmín. Son mis pequeños e infinitos instantes de deleite. Será tal vez porque gozo y padezco de lo que Louis Aragon llamó la pasión del absoluto. Escribo desde los cuatro años, pero siempre traté de ocultar mi poesía... aunque ella asomaba en la prosa y en la respiración del alma. Ahora cambié un poquito y en «mi» París, que tanto amo, se publicó en octubre de 2004 mi primer poemario (en francés y español): «Soif». Sed. Tengo sed. Y no procedo de ningún poeta, pero procedo de todos. Empecé a escribir quizás porque nací habitada por la poesía, a la que descubrí y disfruté, desde antes de tener memoria, con mi mamá: La «Chiquita» Batmalle, un ser de otro mundo. Poeta, y poblada de amor y poesía, me contagió su hambre de Azul, el ansia de Infinito. Ella fue mi «Gran Maestro», tanto como todos quienes alumbraron y alumbran mi ser. Paul Éluard, Robert Desnos, Paul Celan, Arthur Rimbaud, Federico García Lorca, Miguel Hernández, o los argentinos Roberto Juarroz y Alejandra Pizarnik, luces entre tantas luces, son mi imperativo de ojos siempre abiertos.

RD: ¿Para usted la escritura es un acto revolucionario?

CC: Sí, la poesía es la revolución de Dios. Es un compromiso con la vida. Es reveladora y develadora. Es un secreto que se hace camino en un mundo brutal, para abrir mentes y corazones. Y claro... en Roma a los poetas se los llamaba vates -que quiere decir adivinos, como bien señaló Philip Sidney en su Apology for Poetry-. Y la escritura toda es revolucionaria, cuando es literatura y no vacío, porque es resistencia y es persistencia de auroras; es conciencia crítica para el mundo, motor para la imaginación y expansión del espíritu. Es un arma. Para el bien y la libertad, y tiene poder para transformar el mundo, particularmente la poesía. Por eso tantos poetas azules padecieron y fueron asesinados en campos de concentración; porque la poesía, como todas las manifestaciones del arte verdadero, es muy peligrosa para el Poder. El Poder quiere esclavos y el arte es un horizonte definitivo de libertad. Y ya sabemos, con el español León Felipe, que hay un tirano que sujeta, y otro tirano que desata. Y entre los dos, el predio de la libertad, hazaña prometeica, de tensión angustiosa y sostenida, de equilibrio y amor.

RD: ¿Cómo definiría su acto poético? ¿Y el acto político?

CC: Todo acto es político, y la poesía, para mí, es un viaje hacia adentro, una interioridad, una manera de conocimiento: «¿Qué es escribir? Es algo que no puedes hacer hasta que no saques la última línea de ti mismo», dice un poeta ruso. Y de eso se trata. Pero yo siento que el acto poético no es sólo el momento de escribir, sino el intento por encontrar lo verdadero y la medida del amor hacia la humanidad. En cuanto a mí, sin poesía estaría perdida en el mundo, porque me perdería de mí.

RD: ¿Usted dice y provoca la realidad? ¿Cuánto dura la realidad, hablando en general? ¿En qué punto se entrecruza con la ficción que, por otra parte, no es más que una forma posible de la realidad?

CC: La ficción es una parábola que refleja lo que llaman realidad. Pero... ¿qué es la realidad? Yo desconfío de esa palabra. La realidad, sí... «esa llave de clausura hacia todas las puertas del deseo» escribió Olga Orozco, poeta argentina. Y yo coincido con ella. La realidad es algo «armado», es lo que nos dan «hecho» y como única posibilidad. Es un muro. Es un final. Es una resignación. Yo me niego a aceptarla. Quiero construirla de otra manera. A ver... «guerra en Irak», dicen. ¿Eso es realidad? No. Matanza unilateral en Irak. ¿Existe la realidad o existen los ojos que la miran? El mar es líquido, dicen. Sí... eso parece. Pero no. ¿Es que hay algo más sólido que el mar, que nos antecede y nos sucederá? ¿Hay algo más sólido que los ramilletes de espuma con que seduce a las estrellas? ¿Hay algo más sólido que sus abismos insondables... más allá de donde el hombre -y aun su imaginación- pueden llegar?

RD: Periodismo y poesía. ¿En qué marco?

CC: Como en todo, en el compromiso. Yo no soy periodista. Soy persona y soy poeta. Me valgo del periodismo para contrabandear valores y poesía, con una siembra perpetua. Además, el periodismo del mundo de hoy -salvo alguna excepción- me repugna. No cumple con el deber ético de informar, ni de formar. La luz de los televisores tiene color de muerte, porque ignora a quienes sufren o los toma para titulares sensacionalistas. Como habitantes de este planeta, en cualquier país, somos sobrevivientes de masacres y vivimos entre los deudos de asesinados por la impiedad del Poder. Pero la mayoría de las empresas periodísticas callan, porque para ellas todo es mercancía e intereses. Así es que soy feliz con el periodismo sólo cuando puedo ser libre, absolutamente. Como lo fui -y volveré- en mi programa de televisión, «Sin máscara», o en la radio, y -sólo en algunos casos- en los medios gráficos. En éstos, jamás escribí una línea en contra de mis ideas, pero fui muy censurada y, a la fuerza, muy autocensurada.

RD: Su poesía ampara la verdad, la bondad, la paz, la luz, la música, el amor, el idioma. Sus palabras sugieren, esconden, recortan el mundo en secuencias de sentimientos y de sonidos y de imágenes dinámicas. Su escritura es rápida, fuerte, cautivadora, hechizante. Su poesía adquiere rápidamente la polifonía de las palabras. ¿De dónde proviene este apetito por la palabra?

CC: Del vientre de mi madre. Siempre estuve enamorada de las palabras, pero tardé en comprender que escribir podía cambiarme la vida, aun cuando era desconocida para todos. Pero... no me crea, pues no soy yo quien escribe, sino mis lecturas desde muy niña, el cielo que me penetra, la solidez del mar, los árboles, las flores, el amor, la humanidad , que es poesía incluso cuando la masacran. Por mí escriben palabras los faros, las personas buenas, la luna que me mira por la ventana, los hechos fraternos que me causan implosión, el horror que me pone en alerta, los amaneceres, los pájaros y las manos que se abren en ofrenda. Y la música y la pintura y el arte todo. Ellos me susurran las palabras, como también mi hambre de conocimiento, las personas que amo y los rostros de cada ser anónimo que, desde cualquier calle, me descubre el mapa de su geografía interior.

RD: Usted escribió, en «Semillas»: «Quiero. Quiero y siembro. Quiero. / Que enseñemos bondad con bondad. Que el cielo esté siempre pecoso de estrellas /Quiero a adultos con risa virgen /y ángeles que retraten en niños/ Que los impiadosos respiren a Blake. /Que Rilke exorcice la obviedad. /Que el Continente, el Mundo, el Universo/ sean para iguales y sin discriminación». Usted dialoga con el mundo. El idioma le provee las pruebas, le detalla la realidad, fija las reglas y exige mucho más allá de su articulación mágica. No deseo preguntarle sobre sus fuentes, sino sobre el estatuto metafórico generalizado de su poesía. ¿Podría decirnos algo al respecto?

CC: No, porque no lo sé. Sólo sé que no quiero pecar contra la imaginación, ni contra los sentimientos. Que detesto los artificios, que no quiero rendirme a la palabra fácil... esa a la que tantos suelen apelar para enviar a ciertos concursos. «Tengo la belleza fácil y eso es suerte», escribió mi Paul Éluard, y también yo la deseo, pero para aprehender esa belleza. No quiero rendirme a la palabra fácil, a la vox et praeterea nihil: aquello que es nada más que voz, sólo palabras, nada. Quiero sacar la última línea de mí misma. Quiero escribir al ritmo de mi estremecimiento con todos mis pares humanos. No quiero tener todas las respuestas, sino muchas preguntas. No quiero matar al niño que vive en mí. Quiero desaprender lo aprendido, para poder mirar todo como si fuera la primera vez.

RD: Sugerir, preguntar o pretender tal o cual cosa, en un decenio en el cual no se tiene la esperanza de ser comprendido, significa tener coraje, iniciativa. Su deseo es su deber, y esto borra todas las crisis de la poesía de las cuales nos gusta hablar. Usted es directa, combativa, sensorial, exaltada, espiritual; no le gusta el sentido de la abstracción. ¿Es una poeta del «no» o del «sí»?

CC: Yo no sé si es coraje. Creo que, en mi caso, es la imposibilidad de ser distinta de mí misma. Pero... es usted una observadora profunda: cuando equipara en mí el deseo y el deber, que yo siento casi como un destino, está definiéndome. Y lo hace también en el abanico donde me muestra desde combativa hasta espiritual. ¿Sabe, Rodica? Creo que todo forma parte de todo. Soy dionisíaca para sentir y -en general- apolínea en el estilo. Abomino de los adjetivos y de los textos panfletarios, y cada día tiendo más a la síntesis. Pero esto no elude el compromiso. En una sola palabra puede haber una tensión espiritual que la haga potente, como puede ocurrir con una sola pincelada o con una sola nota musical. Además, hay momentos del espíritu que me llevan a una forma u otra. Entonces puedo escribir «Sed garganta arena», en lugar de... «Tengo sed como si en mi garganta hubiera arena». Pero también, y en vivencia del genocidio que empezó en Argentina aquel día del ’76: «El veinticuatro de marzo de dos mil cuatro debería ser una foto amarilla / Del 24 de marzo de 1976. / Pero asesinos de cristos pintan de colores la foto amarilla. / La renacen. / Debería ser foto vencida por el tiempo. Abortado el horror por savia y vida. / En su lugar: clic y ojos burbuja de esperanzas. / Clic y caras mapas de almas en víspera. / Clic y certezas de alborozos. / Pero corruptos de dineros requieren de también corruptos represores...». No creo ya que haga falta responderle si soy una poeta del «sí» o del «no», ¿verdad?

RD: ¿Cuál es el motivo central de su obra poética?

CC.: Mi sed. Sed eterna, bendita, insaciable sed.

RD: «Agua. Música. Arte. Vida. Igualdad. Justicia. Libertad. Transparencia. Sed». ¿Estas palabras clave son representativas de su obra?

CC: Lo central es la sed, que todo abarca, como le decía. De todos modos, las palabras me surgen como una necesidad desesperada de ser auténtica con mis sentimientos. Así es que, cuando escribo, trato de descorrer hasta el último velo para encontrar la última napa de mí misma. Justamente, el primer poema que escribió el irlandés Seamus Heaney se llama Digging [Cavando]. Cavando en él. Y después de escribirlo, sintió haber abierto un aire de luz que lo integraba con la vida verdadera. Como Cátulo, cuyas poesías de amor tienen un lugar único, por la austeridad con que expresó las delicias y torbellinos amorosos. Ya ve... la poesía es también una ventana hacia el germen del silencio.

RD: En un número de «Tel Quel» (1965), Jean-Pierre Faye afirmaba que la palabra «poesía» es la palabra más fea de la lengua francesa. ¿Cómo se percibe la palabra «poesía» en Argentina?

CC: De la misma manera. La poesía es la más degradada de las artes. Pero no hay una sola Argentina, sino -en esto- al menos dos. Hay un sector mediatizado e indiferente, pero hay también una Argentina oculta que espera la luz; son las grandes minorías a las cuales los medios de difusión ignoran. Yo supe a ciencia cierta cuántas almas forman parte de esa Argentina oculta, fundamentalmente con mi programa de televisión, donde el centro era la poesía y la mirada poética del mundo, en toda su verdad. Cada día se sumaban más televidentes, cada día una adhesión mayor. Así es que, más allá de la indiferencia de quienes quieren asesinar la poesía, ella permanece; quizás porque cuando se la conoce y vive, es imprescindible y supone un estado de alerta y de anhelo, de disponibilidad. Una promesa..

RD: Su escritura no gira alrededor de las apariencias y, de esta forma, ella toma el aspecto de un cuerpo a cuerpo. En usted está la necesidad de la experiencia física. Usted desbarata las astucias del lenguaje y ahonda en las cosas. ¿Ha pensado alguna vez en definir el «verbo poético»?

CC: De esto habló muy bien Robert Frost. ¿Recuerda?...dijo que un poema empieza como un nudo en la garganta, como una añoranza o como un amor; y que luego da con el pensamiento y el pensamiento da con las palabras. Perdóneme... déjeme responderle con esas palabras. No me gustan las definiciones. La poesía «es».

RD: La independencia de su poesía fascina. ¿Hay en Argentina poetas que se le asemejen?

CC: Hay muchos poetas independientes y muchos muy buenos, como ocurre también en la olvidada, y tan rica en arte, América Latina. Sin embargo, no sé si podemos hablar de semejanzas. Cada uno tiene su estilo, pero el diapasón sobre el cual se instala toda la música del poema es distinto en todos. Es la sonata o el himno de cada uno.

RD: Señale, si le parece oportuno, las malas tendencias de la poesía universal contemporánea.

CC: Yo siento que todo aquello que tenga una tendencia, fundamentalmente si es mala -tal su pregunta-, supone el sometimiento a los dictados de las modas. Entonces no es poesía. Entonces ¿para qué hablar de la oscuridad, si existe la luz? Tanta luz. Tanta luz. Tanta.

RD: ¿Podría formular un deseo para todos los poetas de nuestros días?

CC: «Un estruendo: la / verdad en sí misma / hace / acto de presencia / entre los hombres, en pleno / torbellino de metáforas». Paul Celan lo dijo por mí, y si todos tomamos esa antorcha, no aullarán las vísceras del mundo. Nunca, «nunca más».

*Cristina Castello es poeta y periodista, bilingüe (español-francés) y vive entre Buenos Aires y París.

* Este artículo es de libre de reproducción, a condición de respetar su integralidad y de mencionar a la autora.

[1] «Escribiendo la vida », se publica en su título original:
« Schreiben Leben », interviews, por Rodica Draghincescu, Editorial « Pop Verlag », Ludwigsburg - Alemania, 2004. Entrevistas con Gérard Blua, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Cristina Castello, Yves Di Manno, Jean-Baptiste Joly, Magda Cârneci, Maurice Couquiaud, Volker Demuth, Kurt Drawert, Rüdiger Fischer, Zsuzsanna Gahse, Guy Goffette, Olga Martynova, Petra Nagenkögel, Jean Orizet, Serge Pey, Eginald Schlattner, Dieter Schlesak, Alès Steger, Sandrine Rotil-Tiefenbach, Gérard Truilhé

Rodica Draghincescu
Éditorial POP Verlag.
Ludwigsburg - Allemagne, août 2005
http://www.draghincescu.de/

Aucun commentaire: