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lundi 8 juillet 2024

Avec le RN au pouvoir, certaines dérives policières pourraient ne plus être punies

Maxime Sirvins

Christophe Korell, ancien policier, est aujourd’hui président de l’Agora des citoyens, police et justice. Vendredi 5 juillet, l’association a publié un communiqué pour dénoncer des propos qui « flirtent avec le racisme » et appeler à faire front face au Rassemblement national.

Fabien Vanhemelryck, secrétaire général d’Alliance, principal syndicat policier de France, s’est exprimé hier dans Mediapart. Vous avez condamné directement certains de ses propos, comme ceux-ci : « Même mes collègues musulmans en ont marre des raclures, des nuisibles, des jeunes d’origine étrangère dans les quartiers populaires […] qui font chier et qui ne sont jamais sanctionnés. » Qu’est-ce qui a motivé l’Agora des citoyens, de la police et de la justice (ACJP), dont vous êtes président, à prendre position ?

Christophe Korell  : Ses propos dépassent totalement ceux qu’un policier et syndicaliste peut tenir. Les paroles que j’ai lues hier m’ont profondément choqué. Ça m’a exaspéré et je me suis dit que d’autres syndicats et policiers auraient envie de s’exprimer sur cela, mais qu’ils ne le peuvent pas forcément. La période de réserve des autorités doit sûrement faire que le DGPN ne réagit pas, mais on ne peut pas rester sur des propos si infamants portés par un policier. C’est important de dire que beaucoup de policiers ne sont pas en accord avec cela.

À la fin de votre communiqué, vous appelez à faire front face au Rassemblement national. Pourquoi prendre position contre le RN maintenant, au dernier moment ?

D’abord parce qu’au niveau associatif, on a été assez peu présents, tous très pris par nos activités professionnelles principales. Ensuite parce qu’on n’est pas tous nécessairement d’accord politiquement, en interne des nuances s’expriment. Mais cette prise de position, cette clarification était nécessaire. Le risque principal, c’est d’avoir une assemblée RN. Et cela constitue un danger pour notre démocratie. Un certain nombre de policiers voient le RN comme un soutien. On entend beaucoup : « Le RN nous donne raison. » Je pense que ce sont des faux amis et qu’une majorité pourrait surtout mettre en porte-à-faux les agents. Mais heureusement, on a des institutions, des contre-pouvoirs, qui nous protègent, comme le Sénat ou le Conseil constitutionnel, les institutions européennes. Le RN est un parti fondé sur le racisme et même s’il y a un discours de façade pour tout lisser, on n’y croit pas du tout.

Ils disent soutenir les forces de l’ordre, mais demain une fois au pouvoir, ça pourrait poser des problèmes. Côté judiciaire, on a des textes de loi qui sont ce qu’ils sont et qui seront difficiles à modifier. Mais au niveau de l’autorité administrative, est-ce qu’on pourra sanctionner, toujours, les dérives des agents ? On pourrait avoir des chefs de police qui idéologiquement sont proches du RN, et si on met des gens comme Matthieu Valet, ça donnera quoi ? De facto, on pourrait craindre que les dérives ne soient plus punies et qu’il y ait donc une forme d’encouragement qui ne dit pas son nom.

Chez les agents, les choses sont partagées. Certains à droite, voire à l’extrême droite, vont se dire qu’ils vont être écoutés et d’autres craignent vraiment l’arrivée du RN ; certains se posent d’ailleurs la question de leur maintien, au sein de la police nationale, sous un gouvernement d’extrême droite. Par ailleurs, la police est l’image de la société avec les mêmes craintes. Mais être policier, c’est aussi disposer de pouvoirs propres, de la force publique, très importants, vis-à-vis des citoyens.

On dit que la police vote majoritairement à droite et qu’il y a un racisme systémique. Qu’est-ce que vous pensez de ça ?

D’un point de vue personnel plutôt, je n’aime pas le terme « racisme systémique ». Il a tendance à cristalliser les choses de manière négative. Ça crispe tout le monde. Est-ce qu’il y a du racisme dans la police ? Évidemment. Est-ce qu’il est systémique ? Je ne crois pas. Je fais aussi attention à ne pas mélanger racisme et discrimination. Je pense qu’il peut y en avoir, mais pas nécessairement raciale, mais plutôt sociale. La problématique, c’est que n’importe quel jeune de quartier populaire est vu comme un délinquant potentiel. On enveloppe tous les jeunes dans la même case. Même si « 10 % » sont problématiques, « 90 % » ne posent pas de problèmes. C’est une minorité qui dérange tout un quartier, mais tous ces jeunes, ils ont les mêmes codes, etc. Pour certains agents, il y a alors une confusion et ils vont se dire que ce sont tous les mêmes. Donc, il peut y avoir des contrôles discriminatoires et abusifs.

Avec l’ACPJ, nous tentons de créer des espaces de dialogue entre policiers et jeunes. Mais notre « plafond de verre », c’est que les policiers qui viennent croient déjà en ce que nous faisons. L’expérience que je voudrais mener, c’est amener les policiers réfractaires avec ces jeunes, et les faire discuter afin de semer des graines qui leur permettront ensuite une réflexion intérieure et, qui sait, changer à la fois leurs idées, et potentiellement leur façon de travailler. 

Il n’y a pas de fatalité. Mais pour faire ça, il faut une volonté institutionnelle, voire politique, qui n’existe pas actuellement.

politis.fr

samedi 17 février 2024

Éclats et traumatismes sonores : les nouvelles grenades du maintien de l’ordre

Maxime Sirvins

Les forces de l’ordre vont bientôt être dotées de nouvelles grenades, dont deux au rayon des « assourdissantes ». Leur intensité sonore est susceptible de provoquer de graves séquelles. De plus, certaines projetteraient des fragments vulnérants. Politis a mis la main sur des informations exclusives… et inquiétantes !

Début novembre, Politis dévoilait en exclusivité le résultat de la dernière commande de grenades de l’État, pour plus de 78 millions d’euros, la plus importante depuis plus de dix ans. En y regardant de plus près, plusieurs de ces grenades de maintien de l’ordre sont encore inconnues.

Dix-huit millions d’euros de grenades assourdissantes

Au milieu de cet achat, on trouve des « grenades à main à effet sonore », le lot n°7. Apparues en 2022, ces armes, classées comme « matériel de guerre », produisent un très fort effet assourdissant. Deux entreprises vont se les partager, et c’est Rivolier qui en remporte la plus grande partie. L’entreprise importe des armes de maintien de l’ordre via sa branche « sécurité-défense ». Mais aucune information n’est disponible sur cette arme.

Quelle est donc cette grenade, vendue pour plus de 12 millions d’euros ? Pour en savoir plus, Politis s’est rendu à Milipol, un salon professionnel consacré à la sécurité intérieure, à la mi-novembre 2023. Sur le grand stand de Rivolier, des dizaines de marques sont présentes pour représenter le catalogue de l’importateur. Dans une vitrine, deux fabricants de grenades de maintien de l’ordre sont présents. Defense Technology (États-Unis) et Condor (Brésil).

« C’est un modèle de chez Condor », révèle à Politis une source policière. Une information confirmée par des documents techniques que nous avons pu nous procurer auprès de forces de l’ordre. Il s’agit de la grenade GL-307. Sous ce nom, on retrouve bien une « grenade à effet sonore ». Sur la fiche technique du fabricant brésilien, le descriptif parle de lui-même. « La grenade à effet sonore GL-307 a été conçue pour produire un effet de souffle bruyant et un aveuglement intense dans les opérations de contrôle des émeutes. » Avec un pictogramme « Ne pas ramasser » inscrit dessus, elle explose au bout de 2,5 secondes.

« À ce niveau, les dommages sur l’audition sont irréversibles »

Son niveau sonore atteint des records dans l’arsenal français. Avec, jusqu’à 165 décibels à 10 mètres, elle surpasse le modèle actuel qui monte déjà à 160 dB. D’après BruitParif, l’observatoire du bruit en Île-de-France, « le seuil de douleur pour les oreilles est atteint à 120 décibels. À ce niveau, les dommages sur l’audition sont irréversibles. » Selon la documentation de Condor, à une distance de 2 mètres, l’intensité de la grenade de maintien de l’ordre atteint 175 dB.

À titre de comparaison, même si l’envergure est différente, l’explosion de l’usine chimique d’AZF en septembre 2001 à Toulouse a provoqué un pic sonore inférieur. Estimée à 170 dB, l’explosion a provoqué de graves séquelles auditives pour les victimes, d’après un article de La Dépêche. Près de la moitié des personnes résidant dans un rayon de 1,7 km se sont plaintes d’acouphènes et d’hyperacousie deux ans après. Selon Bruitparif, la différence entre les 120 dB du seuil de douleur et 170 dB se ressent « comme si le bruit était 30 fois plus fort ».

Contacté, un médecin ORL et expert judiciaire, explique que « c’est un risque de traumatisme majeur ». Le danger est selon lui multiple : « L’intensité sonore peut créer des lésions de l’oreille interne. Soit transitoire avec des souffrances des cellules ciliées (cellules auditives sensorielles), soit au maximum, une destruction qui peut être définitive. » Pour l’oreille, les dégâts peuvent aller des acouphènes à « une perte d’audition plus ou moins importante. » Quand, pour conclure, on lui demande ce qu’il pense des 175 dB à deux mètres, le médecin répond simplement : « C’est chaud. »

Le site du Centre d’information technique du ministère de la Défense des États-Unis a publié en 2021 une étude publiée sur les risques de blessure auditive. Elle conclut que « la rupture de la membrane tympanique est une autre blessure importante du système auditif qui peut être causée par les grenades assourdissantes ». 

Un document de l’académie militaire d’Agulhas Negras au Brésil informe que « la grenade doit être lancée pour exploser à une distance d’au moins 10 mètres » des personnes pour éviter les risques. Une utilisation qui semble peu compatible avec l’emploi de ce genre de grenade par les forces de l’ordre françaises. Souvent, elles les envoient aux pieds des manifestants, comme le 13 avril 2023 à Nantes par exemple ou encore le même jour à Paris.

Politis s’est aussi procuré les documents du résultat de marché auprès du ministère de l’Intérieur. Des informations y ont été occultées et certains documents non transmis. Mais, selon nos informations, lors de son analyse technique par le ministère, la GL-307 a réalisé un sans-faute. La grenade ne produirait pas d’éclats. Une information contredite par la police brésilienne.

Comme le révèle une enquête collaborative et transfrontalière d’Amérique latine, « Le business de la répression » , la grenade de maintien de l’ordre GL-307 produit des éclats. « Tous les échantillons projetaient des fragments à plus de 10 mètres du lieu de l’explosion, et le fragment de l’échantillon 3 a touché le visage du carabinier Rómulo pendant les tests, qui a dû être transporté à l’Hôpital de la Police militaire », explique le média en citant un rapport de la police brésilienne. Le document conclut : « L’accident du carabinier Rómulo a démontré que les fragments résultant de l’explosion de la grenade peuvent causer des blessures graves. »

« Pas une munition vraiment adaptée au maintien de l’ordre » 

Dans le journal officiel du gouvernement de l’État de San Paulo du 10 décembre 2020, un long chapitre explique que la société Condor demande un réexamen de cette grenade suite à de mauvais résultats. Lors de ces essais, plusieurs grenades ont, en plus d’exploser tardivement, projeté des fragments à plus de 42 mètres.

Du côté des forces de l’ordre françaises, l’acquisition de cette grenade de maintien de l’ordre étant très récente, les retours restent rares. « L’effet sonore est bien réel et percutant et l’effet lumineux est fort et même gênant pour les forces de l’ordre », explique une source à Politis. Ayant pu la tester, ce membre des forces de l’ordre enfonce le clou sur l’utilisation d’une telle grenade. « C’est sûrement une bonne munition pour des unités d’intervention spécialisée afin de la lancer dans un espace confiné avant d’y entrer, mais pas une munition vraiment adaptée au maintien de l’ordre. » 

Même si Rivolier rafle 80 % du lot, Alsetex, un des principaux producteurs français de grenades de maintien de l’ordre, remporte quand même une partie pour plus de 3 millions d’euros. Nous vous révélions en mars 2022 que les forces de l’ordre utilisent déjà ce modèle, la grenade ASSD. Si plusieurs entreprises se partagent le lot, c’est « afin de sécuriser les approvisionnements » d’après les documents consultés par Politis.

Cette grenade est vendue par son fabricant comme avec une conception « destinée à éviter toute fragmentation ou projection vulnérante ». Pourtant, les informations consultées par Politis attestent l’inverse. Lors de l’appel d’offres, chaque grenade subit une évaluation technique. Cette notation s’effectue sur plusieurs points avec une exigence « impérative » ou « souhaitable ». Un de ces critères juge si la grenade projette des éclats vulnérants lors de son utilisation.

Selon les données obtenues par Politis, la grenade y obtient un zéro pointé. La grenade assourdissante d’Alsetex génère donc des fragments pouvant provoquer de graves blessures. Ce point, jugé seulement « souhaitable » pour le ministère de l’Intérieur, n’a pas été rédhibitoire. D’après les prix habituels de ce type de grenade, le gouvernement viendrait d’en commander plusieurs dizaines de milliers.

Comme nous l’expliquions, cette grenade d’Alsetex était déjà loin de susciter l’unanimité chez les forces de l’ordre. Lors de sa détonation, elle projette une pièce en plastique et métal, à très grande vitesse, de manière incontrôlée. Une information que l’on retrouve dans les documents de la Police nationale. « Le bouchon allumeur est, dans la plupart des cas, projeté à plusieurs dizaines de mètres. »

Encore une nouvelle grenade de maintien de l’ordre

Pour le lot n°6, on retrouve un autre modèle de grenade encore jamais utilisé : des « cartouches-grenades 40 millimètres à effet sonore ». Elles sont prévues pour être tirées avec le futur lance-grenade à double canon, révélé en exclusivité par Politis. Un lanceur de 40 mm qui équipe aussi le Centaure, nouveau blindé de la gendarmerie que nous présentions en octobre 2023. Aujourd’hui, les forces de l’ordre utilisent uniquement des grenades lacrymogènes avec ce calibre. Plus pour longtemps.

C’est Alsetex qui remporte ce lot pour 4,7 millions d’euros. Dans différents catalogues de l’entreprise que nous avons consultés, une seule grenade correspond aux caractéristiques techniques du lot n°6. On peut alors supposer qu’il s’agit de la GM2F. Elle provoque un effet sonore de 153 dB à 10 mètres, toujours au-dessus du seuil de douleur. Comme la grenade assourdissante et lacrymogène GM2L, elle est décrite comme étant « sans éclats ». Une affirmation, qui, pour la GM2L, a été contredite sur le terrain avec plusieurs personnes gravement blessées, voire mutilées par des pièces métalliques de la grenade. Avec cet achat de plus de 78 millions d’euros, le gouvernement s’équipe de douze grenades de maintien de l’ordre différentes. Quatre fumigènes, quatre lacrymogènes, trois assourdissantes et une assourdissante et lacrymogène. 

Plusieurs projettent des fragments pouvant gravement blesser. De quoi faire face à tout type de contestation.

politis.fr

lundi 11 décembre 2023

Trente-cinq points de suture après un coup de hachette dans une soirée policière

Maxime Sirvins

Lors d’une soirée très arrosée organisée par une compagnie d’intervention parisienne, un policier a été évacué en urgence absolue suite à un coup de hachette porté à l’abdomen par un de ses collègues.

C’est une soirée qui fait tache au sein de la préfecture de police de Paris. Mardi 5 décembre, un pot de départ a eu lieu dans la caserne d’une des compagnies d’intervention de la capitale : un des policiers quitte en effet sa compagnie pour rejoindre la CRS 8. Créée en juillet 2021 par Gérald Darmanin, cette CRS se distingue des autres, présentée comme l’élite spécialisée dans le maintien de l’ordre et dans la lutte contre les violences urbaines.

La soirée va durer toute la nuit alors que l’alcool fort coule à flot. Vers 6 heures du matin, l’état-major de la DOPC (Direction de l’ordre public et de la circulation), est informé que l’agent en question est très gravement blessé. Mais que s’est-il passé ? L’histoire prend alors une tournure inédite. En effet, le policer s’est vu offrir deux hachettes par ses collègues. Il les collectionne. Alcoolisés, les policiers déclarent alors avoir décidé de simuler un face-à-face. Une théâtralisation qui va vite devenir réelle quand un coup de hachette vient trancher l’abdomen du futur CRS.

La blessure ne sera pas qu’une simple éraflure. Une plaie d’une dizaine de centimètres parcourt le ventre du policier. Il faudra alors une intervention du Samu pour transporter l’homme en urgence absolue à l’hôpital. Résultat : 35 points de suture après une intervention chirurgicale. Des gradés se rendent alors rapidement sur place et ce qu’ils constatent n’est pas glorieux. Du mobilier et un véhicule ont aussi été dégradés. Ils remarquent également que les taches de sang ont été nettoyées à la hâte avant leur arrivée. Les nombreuses bouteilles d’alcool fort, elles, ont été discrètement sorties hors de la caserne, dans la rue. 

En réponse, l’IGPN a été sollicitée pour une réponse qui « mérite une sévérité administrative absolue ».

politis

vendredi 2 décembre 2022

Saint-Ouen : un policier accusé d’avoir uriné sur deux mineurs

Nadia Sweeny

’agent municipal aurait commis cet acte sur deux mineurs de 14 et 16 ans et violemment frappé le plus jeune. Confondu par une vidéo explicite, il sera jugé en correctionnelle le 15 décembre au tribunal de Bobigny.

Les faits révélés par Mediapart mercredi mais dont Politis a aussi eu connaissance, se déroulent dans la nuit du 17 au 18 mars 2021 à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Un groupe de jeunes garçons discutent dans un hall d’immeuble en dépit du couvre-feu instauré en raison de la crise sanitaire. Une brigade de police nationale en patrouille tente un contrôle d’identité. Les jeunes s’enfuient. Les policiers demandent le renfort de la police municipale pour les arrêter.

Cinq agents de la municipale rattrapent trois des jeunes non loin de la mairie. Ceux-ci témoignent de violences physiques et de propos racistes au moment d’être menottés. « Il y a des arbres à côté : tu es noir, tu peux bien grimper aux arbres », aurait lancé un jeune policier municipal à Moussa (*), 16 ans. Puis, alors qu’ils sont immobilisés et entravés, Cédric G. alias « L’ancien », 51 ans, « m’a insulté et m’a dit que ce soir il allait prendre ma mère, témoigne Pierre, 14 ans au moment des faits. Il a mis des gants de motards puis m’a giflé six ou sept fois. »

Assis par terre face à un muret, en attendant d’être embarqués, Pierre et Moussa, déclarent avoir vu le même Cédric uriner sur eux. « Le policier municipal a ouvert sa braguette, a sorti son sexe et a commencé à m’uriner dessus au niveau des genoux ainsi que sur l’un des deux autres individus », témoigne Moussa.

Plusieurs policiers municipaux confirment effectivement « l’avoir vu le sexe exhibé puis remontant sa braguette » ou encore « adopter une gestuelle caractéristique de celle d’un homme face à un urinoir », selon l’enquête administrative que Politis s’est procurée. Pour autant, aucun affirme avoir vu le jet d’urine. Le troisième garçon menotté et placé dos aux deux autres, Damien (*), 16 ans, est formel : il a bien entendu « un bruit de pisse ».

Grand frère policier

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Une fois les jeunes embarqués au commissariat de Saint-Ouen, Cédric G. frappe à plusieurs reprises Pierre alors qu’il est menotté au banc, prétextant une provocation verbale. Son chef de groupe, Yohann C., 44 ans, témoin de la scène, finit par intervenir pour éloigner Cédric G. du garçon.

Dès le lendemain, Pierre – récupéré par l’éducateur du foyer où il était placé – dépose plainte. « Je suis choqué », témoigne l’éducateur aux policiers, affirmant avoir demandé à Pierre de faire laver ses vêtements tant il sentait l’urine.

En parallèle, le grand frère de Moussa, policier affecté à une BAC locale, se rend au commissariat de Saint-Ouen pour obtenir des explications sur le traitement réservé à ce dernier pendant la nuit. « Mon petit frère pleurait » et disait « qu’il s’était fait matraquer et qu’un policier lui avait uriné dessus », témoigne-t-il aux enquêteurs, précisant que le jeune Moussa « n’est pas connu des services de police et qu’il n’a jamais eu de problème avec les services de police ».

Yohann C. le reçoit et nie toute violence. « Concernant l’urine, il s’est justifié en disant que lors de l’interpellation, mon frère avait été mis assis par terre et qu’il s’agissait d’un endroit où il y avait souvent de l’urine au sol. Je lui ai dit qu’une plainte serait déposée et que l’on verrait bien les suites de l’affaire. »

Le policier informe alors son commissaire qui fait transiter l’information jusqu’à la mairie de Saint-Ouen. D’après le grand frère policier, le maire, Malik Bouamrane (PS) le contacte : « J’ai reçu un appel du maire de Saint-Ouen s’excusant et me disant qu’il allait déposer plainte contre le policier municipal qui avait uriné sur mon petit frère, ainsi que son chef de groupe. Il a précisé que les deux policiers avaient été suspendus, qu’une enquête administrative était en cours et qu’il déposerait plainte à la suite de l’enquête », témoigne-t-il devant les enquêteurs.

Contacté Malik Bouamrane n’a pour le moment pas répondu à notre demande d’entretien.

Une vidéo accablante

Cette enquête administrative déclenchée le 20 mars et rondement menée, permet d’exhumer une vidéo tournée au sein du commissariat de Saint-Ouen par l’un des collègues de Cédric G. « Je filme la scène car je ne suis pas d’accord avec ça », témoigne celui-ci. Sur cette vidéo éloquente, on voit clairement le policier municipal frapper violemment à plusieurs reprises le jeune mineur menotté au banc.

Des violences commises devant plusieurs collègues qui ne pipent mot. D’après les témoignages, des agents de la Police nationale auraient aussi vu la scène sans qu’aucun n’intervienne. C’est finalement Yohann C. qui s’approche de Cédric G. pour le calmer. Plus tard il lui dira : « Tu es allé trop loin l’ancien ». Malgré cela, il couvre les faits.

Avant d’avoir connaissance de l’existence de cette vidéo, Cédric G. a nié les violences. Dès lors qu’il est informé, il explique sans sourciller : « Le gamin a pris deux baffes, je n’appelle pas cela tabasser. » Mais les autres policiers sont gênés aux entournures. « Je me trouve avec un collègue que je connais depuis 20 ans, que voulez-vous que je fasse ? Je suis gêné de tout ça. Je ne remonte pas l’information, c’est vrai », reconnaît Yohann C., le plus gradé.

Du côté des plus jeunes policiers, la peur prend le dessus : « Si je commence à partir en guerre contre des gens comme ça, ils ont une emprise sur l’équipe et se font bien voir auprès de la Police nationale. Si je vais voir la hiérarchie pour en parler, je vais être la balance de service au sein de la police », s’est défendu l’un d’eux. « Cela fait un mois et demi que je suis là, un gradé était informé, alors je n’ai pas réagi. J’ai eu peur que cela porte préjudice à ma nomination », explique un autre. Résultat : l’information ne remonte pas en interne.

« Problèmes de prostate »

Concernant l’urine, Cédric G. commence d’abord par nier avoir ouvert sa braguette et sorti son sexe, contredisant plusieurs collègues. « Je dis « J’ai envie de pisser, je vais me pisser dessus, putain ». J’ai des problèmes de prostate. Je ne bouge pas de ma position et je me retiens. Je ne sors pas mon sexe et je n’urine pas. C’est ma version et ma vision des choses. Les agents peuvent raconter ce qu’ils veulent », dit-il devant l’agent de la mairie en charge de l’enquête interne.

Mais en septembre 2021, devant le policier du commissariat de Saint-Denis en charge de l’enquête pénale pour violences volontaires aggravées, Cédric G. reconnaît avoir sorti son sexe à cause d’une envie pressante d’uriner impossible à retenir du fait d’un problème de prostate découvert, dixit, l’année précédente.

Mais il réfute avoir uriné. « Ils n’ont pas été aspergés d’urine. Quand ils ont vu mon sexe, ils se sont protégés et retournés », dit-il. Cédric G. fournira des examens médicaux concernant ses problèmes de prostate… mais aucun ne date d’avant les faits.

Le grand frère policier avait récupéré les vêtements de son cadet à des fins d’analyse. Aucune trace d’urine n’a cependant été retrouvée. Pour la mairie, « ces faits sont constitutifs d’une infraction pénale : traitement dégradant sur mineurs et mineur de 15 ans, attentat à la pudeur, exhibition, sur la voie publique de surcroît, intention manifeste de les humilier ».

Elle révoque Cédric G. et Yohann C. et saisit le procureur. Mais seul Cédric sera poursuivi pour violences aggravées et exhibition. Son jugement aura lieu le 15 décembre. Aucun faux en écriture publique n’est retenu par le parquet de Bobigny malgré l’absence des faits dans les rapports d’interpellation des policiers. L’urine n’est pas retenue non plus. Contacté, l’avocat du policier n’a pour le moment pas répondu à notre demande.

Pour Maître Tricaud, avocat de Moussa et de la mairie de Saint-Ouen, Cédric G. « ne va pas pouvoir nous dire que cette affaire d’urine était un accident : ça frise le ridicule. D’autant qu’après, il met des pains dans la figure d’un des plaignants : il y a quand même une continuité d’action ! »

Interrogée, Maître Kathleen Taïeb, avocate de Pierre, déplore l’attitude de certains des policiers qui « agissent comme des voyous et qui n’hésitent pas à faire pression pour dissimuler leurs actes ». Celle-ci a notamment sollicité la diffusion de la vidéo à l’audience du 15 décembre. Pierre ne veut pas venir.

Pour sa maman, qui sera là, « l’enquête pénale a été bâclée, on n’évoque pas les propos racistes, il n’y a que Cédric G. qui est mis en cause alors qu’on voit bien que d’autres policiers ont eu un rôle, certains ont même regardé mon fils se faire frapper sans rien dire. S’il n’y avait pas eu de vidéo, personne ne l’aurait cru. On ne prend pas la mesure de l’impact de cette violence sur les jeunes », souffle-t-elle.

Et d’ajouter : « Les violences policières, les propos racistes contre ses copains tout ça, Pierre y est malheureusement habitué, et encore : « Moi je suis blanc, c’est moins dur ! » m-a-t-il dit. Ce qui l’a vraiment choqué c’est de se faire uriner dessus. C’est l’humiliation. » D’après sa mère, l’adolescent n’attend pas grand chose de la justice.

Connu des services de police pour détention illégale d’arme de catégorie B, Cédric G. a écumé les polices municipales de la région parisienne. D’Épinay-sur-Seine, à Romainville, Courbevoie, Kremlin-Bicêtre ou encore Villejuif. Son ami Yohann, connu pour harcèlement sur son ex-compagne, fut régulièrement son collègue.

Au sein de la police municipale, la rumeur court d’ailleurs de « violences à Villejuif » supposément commises par les deux individus. « D’ailleurs tous les collègues m’ont dit de ne pas les suivre, appuie un policier municipal, ancien gendarme. En fait, là où ils passent, ils ont mauvaise réputation. »

Malgré tous ces faits, Cédric G. a été embauché à la police municipale du Blanc-Mesnil. Yohann C. est en poste à celle d’Argenteuil.

(*) Les prénoms ont été modifiés.

politis.fr