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lundi 2 décembre 2024

Le spectre de la censure du gouvernement Barnier met les marchés financiers en ébullition

Livio Berio

Face à l’approfondissement de la crise politique et au risque de la chute du gouvernement Barnier lors du vote du budget, les taux d’intérêts de la dette française ont augmenté. Sous pression des marchés, le risque d’une panique financière revient au premier plan.

Ces derniers jours, l’instabilité politique et le risque d’une censure du gouvernement Barnier, soit lors du vote du PLFSS, lundi 2 décembre, soit lors du vote final du projet de loi de finances 2025, à la mi-décembre, inquiètent les marchés financiers. Ce jeudi, la France s’endette à des taux aussi élevés que la Grèce, tandis que la différence entre les taux de la dette allemande et de celle de la France a également atteint un niveau sans précédent, proche des 90 points. Une situation inédite depuis la crise de la zone euro en 2012. Et la situation pourrait encore s’aggraver en cas de chute du gouvernement.

Le risque d’une attaque contre la dette grandit

« Nous envisageons que les investisseurs demandent à terme un surcoût d’un point entier de pourcentage pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin si le gouvernement tombe » explique Matthieu de Clermont, analyste d’Allianz Global Investors.

Si le rendement des obligations n’est pas revenu au niveau record qu’il avait atteint après l’annonce de la dissolution (3,2%), il se maintient à des niveaux très élevés (autour de 3,02%) [1]. Mais, si le taux en valeur absolue a pu profiter du desserrement des taux de la BCE qui a diminué de 25 point de base depuis octobre, le « spread » de taux entre la France et l’Allemagne n’a eu de cesse de se creuser ces derniers jours. Alors que le 1er mai, ils étaient de 2,66 % pour l’Allemagne, et 3,14 % pour la France, aujourd’hui, ils sont respectivement à 2,18 et 3,04 %.

Dans cette situation aiguisée par l’instabilité politique, la crise économique revient au premier plan, avec la crainte d’une attaque de la dette française par les marchés. Si les marchés financiers ne refusent pas, comme ce fut le cas pour la Grèce, de prêter à la France, le déclassement de la dette française annonce des temps difficiles, comme le souligne Alexandre Counis dans un édito pour le journal patronal Les Échos : « Le marché de la dette [française] reste à la fois liquide et profond, et ses obligations d’Etat demeurent prisées. Mais c’est une autre catastrophe qui guette notre pays. Peut-être moins spectaculaire, sans doute plus rampante, mais tout aussi dramatique. La vraie menace qui plane sur la France, c’est celle d’une grave défiance des marchés. Un poison certes lent, mais tout aussi mortel. Avec à la clé une asphyxie progressive et une inexorable paralysie ».

Si les marchés ne doutent pas de la capacité de la France à rembourser ses dettes, ils s’inquiètent en revanche de la capacité du gouvernement à prendre les mesures nécessaires pour résorber le déficit : avec une Assemblée nationale ingouvernable, un gouvernement sans majorité et un président impopulaire dont une partie de la classe politique appelle ouvertement à ce qu’il démissionne, les craintes se propagent. Économiste chez Oddo BHF, Bruno Cavalier, interrogé par Le Monde, se fait le porte-parole des investisseurs : « Les marchés sont très inquiets. Redresser les comptes publics demande d’agir dans la durée. Or, Michel Barnier est déjà en sursis, et la France pourrait finir l’année sans avoir adopté de budget pour la suivante. On risque d’entrer dans un territoire inconnu, sans carte, sans plan. Les marchés mettent un prix sur ce risque, de plus en plus élevé ».

Les marchés s’inquiètent de la crise politique et de la fragilité du gouvernement

De fait, les marchés ne prisent rien de plus que la stabilité politique et la capacité des gouvernements à faire de la satisfaction de leurs intérêts une priorité politique. Comme l’expliquait déjà le sociologue marxiste Wolfgang Streeck, dans un ouvrage publié pendant la crise de l’Euro : « Afin de gagner de haute lutte la “confiance des marchés”, les Etats débiteurs doivent montrer de façon convaincante qu’ils s’appliquent à être à tout moment en mesure de répondre à leurs obligations civiles et contractuelles. […] Tant que les électeurs ont en effet encore la possibilité de donner congé à un gouvernement servant les marchés financiers, les gens de marché ne peuvent jamais être tout à fait sûrs de leur affaire. L’existence d’une opposition potentiellement en mesure de gouverner, et qui développerait des idées moins compatibles avec les dogmes des marchés financiers, peut suffire à couter à un Etat la confiance de ces marchés. Le meilleur Etat débiteur est pour cette raison un Etat pourvu d’une grande coalition […] ainsi que de techniques éprouvées visant à déchoir les positions s’écartant de la “maison” commune de la Constitution nationale » [2].

Ces gages, le régime français n’est plus en mesure de les donner. Les élections législatives anticipées se sont soldées par l’absence de toute majorité au parlement, divisé en trois blocs de force égale. Lors de l’examen du budget, les propositions contraires aux intérêts du patronat se sont multipliées, lui faisant craindre qu’elles ne finissent par attiser la colère contre les riches. Quant aux « techniques éprouvées » pour assagir le parlement, comme le 49-3, elles sont désormais à haut risque. Le déclenchement de cet article, sans une majorité absolue ou une majorité relative forte, pourrait ainsi précipiter la chute du gouvernement.

De ce point de vue, la semaine passée n’a rien fait pour rassurer le capital financier : l’ensemble des forces politiques de l’opposition semble être tombée d’accord. Si les divisions entre le PS et LFI se sont exacerbées, notamment au sujet du projet de loi pour la suppression du délit d’apologie du terrorisme dans le code pénal, le bureau national du Parti Socialiste a décidé à l’unanimité de voter la censure aux côtés des Insoumis.

Si l’extrême-droite souffle le chaud et le froid, sa position de faiblesse dans les débats parlementaires lui a fait durcir le ton ces derniers jours. Alors que le gouvernement Barnier vient de faire des concessions en direction du RN, renonçant à l’augmentation de la taxe sur l’électricité et en attaquant violemment le budget de l’Aide Médicale d’Etat, il reste à voir si celles-ci seront suffisantes pour convaincre le RN de s’abstenir lors du vote de censure.

Une punition collective qui va attiser les attaques contre les travailleurs

Que Barnier tombe dès la semaine prochaine ou qu’il bénéficie d’un moment de sursis, la pression des marchés n’est pas prêt de redescendre et, en dernière analyse, la chute du gouvernement ne fera que précipiter l’explosion potentielle de la crise. Alors que l’endettement public a servi à financer les innombrables exemptions fiscales et les exonérations de cotisations que l’Etat n’a cessé d’accorder au patronat depuis plus de trente ans, le spectre d’une attaque sur la dette suscite l’inquiétude des classes dominantes. À chaque nouvelle alarme des marchés financiers, le patronat pour préserver ses privilèges poussera encore plus loin l’offensive austéritaire déjà en marche contre les travailleurs et les classes populaires

Mais, en plus de l’austérité, l’augmentation croissante des taux d’intérêts menace d’aggraver les tendances à la récession, comme le souligne Denis Cosnard : « Au-delà de son coût pour l’Etat emprunteur, l’augmentation du spread franco-allemand peut avoir des retombées sur l’économie dans son ensemble. Le rendement des obligations d’Etat reste en effet une référence sur laquelle se calent progressivement les taux du crédit bancaire et des emprunts d’entreprise sur les marchés ».

Des éléments de crise qui frapperont évidemment d’abord les travailleurs. Alors que la CGT dénombre 286 plans de licenciement et craint la suppression d’environ 150 000 emplois, la dégradation de la conjoncture économique fournira de nouveaux prétextes au patronat pour abaisser les salaires, licencier à tour de bras et fermer de nouveaux sites.

Face à cette situation, le mouvement ouvrier doit se mettre en ordre de bataille car ce n’est certainement pas aux travailleurs et aux classes populaires de payer une crise que les classes dominantes ont elles-mêmes fait éclater. Lors de son discours de politique, Gabriel Attal avait eu cette formule obscène contre les classes populaires : « tu casses, tu répares ; tu salis, tu nettoies ». 

Il est grand temps que notre camp social impose, par les méthodes de la lutte des classes, cette règle d’or à la bourgeoisie française.

[1Pour rembourser leur dette principale, les Etats contractent d’autres emprunts auprès d’investisseurs privés grâce à l’émission d’obligations. L’acheteur d’une obligation perçoit, en contrepartie de l’argent qu’il prête, des intérêts à taux fixe. Lorsque la confiance dans la capacité de remboursement d’un Etat diminue, les investisseurs se détournent de ses titres et ne les achètent plus. Conformément à la loi de l’offre et de la demande, le prix de l’obligation baisse, ce qui fait augmenter son rendement : parce que le taux d’intérêt est fixe, un investisseur perçoit alors les mêmes intérêts tout en achetant son action moins chère. Pour attirer les investisseurs inquiets du de la situation, l’Etat est alors contraint d’augmenter le taux d’intérêt de l’obligation. Il s’endette alors à un prix plus élevé qu’auparavant tandis que la dette s’alourdit encore davantage. Lors d’une attaque sur la dette, les investisseurs vendent massivement les obligations, faisant grimper les rendements, et élevant violemment les taux d’intérêt, jusqu’à rendre la dette insoutenable

[2Wolfgang Streeck, Du temps acheté : la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, 2013, p. 136.

Révolution Permanente

mercredi 27 novembre 2024

L’avidité et la cupidité d’une minorité sont sans limite

2 CCR

Non content d’avoir baissé le « coût » du travail de 10% en 30 ans (31) (part des salaires dans la valeur ajoutée), le Medef cherche toutes les excuses possibles pour ne plus payer l’impôt ! 

Afin de satisfaire les actionnaires qui exigent des rendements à 2 chiffres, il faut faire des choix. C’est encore le salarié qui devient la variable d’ajustement pour gonfler les dividendes. Pour le capital, le travail est toujours perçu comme un coût insupportable !  En réalité, seul le travail est producteur de richesses et nécessite une juste reconnaissance, entre autres à travers le salaire socialisé. Ces dernières décennies plus de 100 milliards d’Euros par an (32) ont été transférés des revenus du travail vers ceux du capital.  Nous sommes tous et toutes concernés directement ou indirectement par le « coût du capital (33) ». Davantage de dividendes versés, c’est moins de salaires, moins de cotisations sociales mais aussi moins de recettes fiscales, donc moins de services publics et plus de dettes.

Salaire socialisé, de quoi parle-ton ? Les salaires et les cotisations sociales sont primordiaux pour vivre, se soigner, élever sa famille et bien vieillir. Chaque augmentation de salaire gagnée améliore l’économie du pays, la protection sociale et le bien vivre ensemble. Il est bon de rappeler que le salaire ne se limite pas à ce qui est viré chaque mois sur votre compte en banque (le salaire net), mais inclut aussi les cotisations sociales (part salariale et patronale). Les cotisations dites « patronales » sont de l’argent que l’entreprise vous doit au titre de votre travail, comme votre salaire. Les « charges sociales », ça n’existe pas (34) ! Les cotisations sociales ouvrent des droits à diverses prestations comme la maladie, la maternité, le chômage, l’invalidité, ou encore plus généralement, la famille. 100 euros de cotisations sociales, ce sont notamment 41 euros pour l’assurance maladie, 24 euros pour les retraites, 19 euros pour la famille, etc. La CSG s’est en partie substituée aux cotisations sociales (assurance maladie et famille) mais ne crée pas de droits, contrairement aux cotisations !

La protection sociale accompagne les individus dans les différents moments de la vie, elle apporte des réponses aux salariés et à leur famille. Elle doit répondre aux principes de solidarité, de démocratie et d’universalité, qui constituent les fondements de la Sécurité Sociale. La Sécurité Sociale et la protection sociale ont permis des progrès sociaux considérables en termes de qualité et d’espérance de vie. Les cotisations sociales (part salariale et part patronale) représentent la majeure partie du financement de la protection sociale : les attaquer c’est fragiliser tout le système de protection sociale !

La véritable urgence est le fait qu’il est impératif de baisser « le coût du capital », mais il s’agit d’un sujet tabou car non seulement il remet en cause l’exploitation capitaliste, mais il pose la question de la justice sociale au sein de notre société. Pour nos capitalistes, c’est donc la rémunération des salariés qui doit être réajustée. Quand le patronat dit : « il faut baisser le coût du travail », il faut comprendre que nous devrions diminuer notre salaire et les protections sociales qui vont avec ! Faire croire que nous pourrions augmenter le salaire net en diminuant les cotisations sociales est une illusion. En premier lieu il faudrait que sa revalorisation couvre le montant résultant des diminutions de cotisation, car n’oublions pas que le salaire réel est le salaire brut (salaire net + cotisations patronales et salariales versées aux différentes caisses), donc il faudrait l’augmenter suffisamment, sinon ce serait une baisse de salaire déguisée. Et en second lieu c’est faire supporter au salarié un risque qu’il devrait assumer individuellement, selon ses moyens, comme cela se passe dans les pays anglo-saxons comme les Etat Unis, avec le succès que l’on connait. Et si vous touchiez l’intégralité de votre salaire brut, vous devriez faire une croix sur votre sécurité sociale, votre retraite, vos allocations familiales et votre assurance chômage… tout cela n’est possible que grâce à un système solidaire basé sur l’ensemble des cotisations sociales. Les cotisations sociales ne sont pas des charges, c’est notre salaire !

Selon une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé datant de 2000, la France avait le meilleur système de santé du monde, tandis que le Royaume-Unis et les Etats-Unis étaient respectivement classés aux 18ème et 37ème rangs mondiaux. Où en sommes-nous aujourd’hui avec la destruction à grande échelle de tout le système de santé depuis les années Sarkozy ?

Le coût horaire de la main-d’œuvre (35) pour l’ensemble de la zone euro dans l’ensemble de l’industrie et des services marchands est estimé à 32,0€ en moyenne au 4e trimestre 2019. Le coût pour la France est de 37,5 euros contre 37 euros en Allemagne, 28,4 en Italie, 22 en Espagne, 41,1 en Belgique et 36 euros aux Pays Bas. Dans l’industrie manufacturière, le coût horaire de la main-d’œuvre au 4e trimestre 2019 est de 34,3€ en moyenne pour l’ensemble de la zone euro.  Pour la France, le coût horaire dans l’industrie manufacturière ressort à 38,6€, alors qu’en Allemagne, il s’établit à 41,8€. Donc non, ce n’est pas le coût du travail qui plombe les produits français, et ce n’est pas parce que le coût salarial est bas que l’économie d’un pays se porte bien. L’économie allemande est toujours la plus importante de l’Union (36), avec un PIB de 3 186 milliards d’euros, suivie par la France avec 2 278 milliards d’euros. Viennent ensuite l’Italie avec 1838 milliards d’euros et l’Espagne avec 1364 milliards.

Abaisser les cotisations sociales, c’est condamner les travailleurs les plus fragiles à la précarité, et dégrader leurs conditions de vie.  A contrario, diviser par deux les dividendes des actionnaires libérerait immédiatement les milliards nécessaires pour les investissements productifs, et permettrait de revaloriser le Smic. Cela créerait de l’emploi et garantirait le financement de la Sécurité Sociale. Sinon, peu à peu nous allons glisser vers un système à l’anglo-saxonne, mais il faut savoir que l’espérance de vie est inférieure de trois ans aux Etats-Unis qu’en France, la mortalité infantile pratiquement le double...

... et quant à l’espérance de vie en bonne santé après 60 ans, si vous n’avez plus les moyens d’avoir une mutuelle… c’est encore autre chose !

Ref :

Toutes les références sont dans Miscellanées Politiques N°2 : « Cogitation d’un quidam ordinaire »

2CCR

dimanche 21 juillet 2024

Sommet de l’OTAN : un pacte atlantique favorable au dollar

Alessandro Volpi

Si les EU montrent leurs muscles et que les "alliés" européens rentrent dans le rang, le billet vert restera la seule monnaie de l'Occident et l'économie étasunienne pourra se remettre à produire et pas seulement du papier. Entre bulles financières et agences de notation (même l'ESG) dans les mains des grands fonds. L'analyse d'Alessandro Volpi

Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale, a annoncé que les taux d’intérêt aux EU resteraient élevés. Il est clair que les États-Unis veulent continuer à drainer l’épargne du monde entier pour financer leur économie, mais pour payer des taux aussi élevés afin d’attirer les épargnants du monde entier, ils ont besoin que le dollar soit la seule monnaie du monde.

C’est pourquoi le sommet de l’OTAN a proclamé l’entrée de l’Ukraine, avec le soutien immédiat d’une Europe satisfaite de son atlantisme qui lui impose le dollar avec lequel les États-Unis financent leur économie au détriment de celle de l’Europe. Si les Etats-Unis montrent leurs muscles et que les "alliés" européens rentrent dans le rang, le billet vert restera la seule monnaie de l’Occident et l’économie étasunienne pourra recommencer à produire, et pas seulement du papier.

Pendant ce temps, les agences de notation, détenues par de grands fonds, dégradent la dette de la France "socialiste" parce qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la Biélorussie annonce des manœuvres conjointes avec la Chine à la frontière polonaise : la dollarisation peut soumettre l’Europe, mais elle n’est certainement pas digeste pour la plus grande puissance industrielle du monde. Dans ce contexte, Wall Street a progressé de près de 17 % depuis le début de l’année et le Nasdaq de 20 %. Mais cette croissance n’est pas uniforme. Sept valeurs représentent à elles seules près de 38 % de l’ensemble de l’indice S&P 500, une concentration sans précédent.

Au début des années 1980, les bourses étasuniennes connaissaient des entreprises qui couraient beaucoup plus vite que d’autres, mais en termes de valeurs absolues, l’explosion actuelle de la valeur de sept entreprises est sans précédent et présente toutes les caractéristiques d’une bulle. Qui paierait vraiment trois mille milliards de dollars pour acheter Nvidia, ou plus de deux mille milliards pour acquérir Amazon ? La réponse est simple : personne. Il s’agit d’une fiction colossale qui, à ce stade, freine la capacité de création de richesse du capitalisme financier occidental, États-Unis en tête. Les preuves sont nombreuses.

Taiwan Semiconductor Manufacturing Company Limited (Tmsc) est l’un des plus grands fabricants de semi-conducteurs au monde et possède plusieurs usines à Taïwan, ainsi que dans d’autres parties die la planète. Elle réalise un chiffre d’affaires d’environ 70 milliards de dollars et emploie près de 70 000 personnes ; elle est le fournisseur indispensable de Nvidia, qui emploie 28 000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars, sans disposer de sa propre capacité de production. En termes de capitalisation - valeur de l’action - cependant, Tmsc a désormais atteint mille milliards de dollars, tandis que Nvidia a dépassé les trois mille ; une différence qui s’explique mal si l’on ne considère pas que Tmsc ne compte pas parmi ses actionnaires les grands fonds, les "Big Three" (Vanguard, BlackRock et State Street), qui sont au contraire présents dans Nvidia et lui fournissent de la liquidité. C’est ainsi que la finance construit des hiérarchies, souvent découplées de l’économie réelle.

Il est certain que la narration fonctionne beaucoup. Pendant longtemps, nous avons entendu parler de la "concurrence" entre Apple et Microsoft dans le domaine de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, il s’avère qu’un représentant d’Apple siège au conseil d’administration d’OpenAI aux côtés de ceux de Microsoft.

Un autre discours dominant est celui qui identifie les critères ESG comme la nouvelle frontière de la durabilité des entreprises. ESG est un acronyme qui signifie "environnement, social et gouvernance". Il s’agit en fait d’une notation qui évalue la manière dont une entreprise opère et se comporte dans ces trois domaines clés, fournissant ainsi une mesure de sa performance durable. En d’autres termes, le respect des paramètres ESG devrait indiquer une stratégie d’entreprise cohérente avec la protection de l’environnement, le respect des travailleurs et l’accent mis sur la finance non spéculative. C’est une bonne chose, pourrait-on dire. Mais qui mesure cette durabilité ? La réponse est surprenante.

La principale agence mondiale d’attribution de notes ESG est MSCI, dont les actionnaires de référence sont Vanguard, BlackRock et State Street, qui détiennent environ 25 % de l’actionnariat de l’agence, auxquels il convient d’ajouter 10 % supplémentaires aux mains des fonds auxquels participent les trois premiers. Ainsi, les paramètres de durabilité sociale, environnementale et financière sont attribués par une agence détenue par les maîtres du monde. 

Le capitalisme est habillé par son meilleur styliste pour revêtir le caractère du grand bienfaiteur.

Source : https://italienpcf.blogspot.com/2024/07/sommet-de-lotan-un-pacte-atlantique.html

Le Grand Soir

vendredi 19 juillet 2024

100 milliards d’économies : l’UE accentue la pression austéritaire sur la France

Nathan Deas

Dernière ligne droite avant le déclenchement formel d’une procédure pour déficit excessif contre la France. En pleine crise politique et sans attendre un nouveau gouvernement, Bercy prépare un plan d’économies de 100 milliards d’euros en quatre ans.

Depuis mardi 16 juillet la France fait partie des sept Etats membres désormais placés par la Commission européenne en procédure de déficit excessif avec l’Italie, la Pologne, la Belgique, la Hongrie, la Slovaquie et Malte qui ont tous explosé les fameux 3% de déficit budgétaire gravés dans le marbre du traité de Maastricht. Alors que la France n’a pas connu de situation budgétaire excédentaire depuis 2014, les vannes du crédit ouvertes lors de l’épidémie pour maintenir l’économie à flot au service du grand patronat, ainsi que les paris ratés de Macron en termes de prévision de croissance ont ainsi ouvert une situation où la France se retrouve, comme les autres mauvais élèves de l’Europe, dans le viseur des marchés.

Si la décision des ministres de l’Economie et des Finances de l’Union Européenne réunis en « Ecofin », conseil des affaires économies et financières, n’est pas une surprise, elle intervient cependant au milieu de la crise politique ouverte par la dissolution de l’assemblée nationale et alors que le résultat du second tour des législatives ainsi que le retour d’une force d’une tripolarisation du champ politique ont approfondi les tendances à l’ingouvernementabilité. Alors que l’ensemble des responsables politiques feignent d’ignorer le processus européen tous l’ont en tête. Au spectre d’une nouvelle crise de la dette, alors que les taux d’emprunts se stabilisent à des niveaux élevés, s’ajoute désormais la pression politique de la Commission Européenne (quelques semaines après celle de la BCE), et ses menaces austéritaires qui pourraient conduire le futur gouvernement à de nouvelles offensives contre les travailleurs.

Le Conseil doit valider d’ici à la fin du mois la procédure, mais la suite s’annonce déjà périlleuse. La coalition des pays dits « frugaux », dirigés par les Pays-Bas et les pays baltes, sous le patronage du parti libéral allemand, a déjà prévenu : il n’y aura aucune concession en faveur de la France et de l’Italie. En début de semaine, la Cour des comptes, publiait dans le même sens un rapport appelant le prochain cabinet gouvernemental à faire des « efforts difficiles » pour résorber la dette. Une fois la procédure définitivement enclenchée, la balle sera dans le camp de Paris. En septembre, le futur gouvernement devra envoyer à Bruxelles son plan de réduction de la dette et du déficit sur sept ans.

Les traductions budgétaires devraient être immédiates. Selon lecalculs de l’Institut Bruegel « si la France veut revenir à un solde budgétaire primaire, avant paiement des intérêts de la dette, positif, qui permettrait de stabiliser la dette publique, alors l’ajustement budgétaire à consentir d’ici à 2027 est proche de 4 points du PIB, soit un peu plus de 100 milliards d’euros ». Soit 25 milliards d’euros par an et 1% du PIB, c’est-à-dire autant que la croissance. Sans compter que de nouvelles réductions des dépenses publiques pourraient encore affaiblir la demande, au risque de plonger l’économie dans une spirale dépressive.

Bruno le Maire, qui a mis à profit ses derniers jours à Bercy pour imprimer sa marque sur les futurs budgets, a déjà annoncé de premières coupes. Dix milliards d’économies supplémentaires ont été demandés, qui viennent s’ajouter aux dix milliards décidés par décret en février. Les services publics, à commencer par l’hôpital et l’éducation, tout comme les collectivités territoriales, devraient à nouveau être mis à contribution. Alors que le RN s’est converti, sur fond de « stratégie de la cravate », à la politique de l’offre macronienne [1] et que l’Assemblée penche à droite malgré la victoire en trompe l’œil du NFP, les travailleurs pourraient être la cible de violentes attaques dans les prochains mois.

Difficile d’imaginer, dans ce contexte, même dans le scénario très hypothétique d’une prise du pouvoir, que le NFP puisse faire « barrage » à ces offensives. Les tractations internes à la coalition, ces derniers jours, semblent même préparer le contraire. Ainsi le PS, renforcé considérablement à l’issue des législatives grâce à la politique d’union portée par La France Insoumise, cherche déjà à construire des traits d’union avec la macronie et de futures alliances. Une politique qui illustre l’impasse de cette coalition et de sa logique de conciliation et qui annonce d’importants renoncements programmatiques.

Alors que dix ans après la crise de l’euro la récession menace l’UE et que le nouveau pacte de stabilité, définitivement adopté en avril annonce de nouvelles mesures anti-ouvrières, l’urgence est à la préparation de mobilisations ouvrières pour affronter la situation. Une politique encore très éloignée de celle de la CGT, qui se contente de chercher à accompagner un hypothétique gouvernement de gauche, en laissant entendre que celui-ci serait capable d’arracher nos revendications à travers des compromis au Parlement. Une impasse face à laquelle il faut rappeler que notre capacité à refuser de payer la crise dépendra de nos luttes.

[1Nathan Deas, « Programme économique : le RN dans les pas du président des riches », Revolution Permanente.

Révolution Permanente 

mercredi 17 juillet 2024

Austérité : la Cour des comptes met déjà la pression sur le prochain gouvernement

Axel Justo

La Cour des comptes a publié, ce matin, un nouveau rapport. Jugeant que l’état des finances n’est « ni satisfaisant ni acceptable », l’institution au service des marchés appelle le prochain cabinet à faire des « efforts difficiles » pour résorber la dette.

S’il est pour l’heure toujours impossible d’entrevoir quel gouvernement verra le jour à l’issue des élections du week-end dernier, les chantres de l’austérité ont de leur côté d’ores et déjà commencé à indiquer leurs exigences. Ainsi, la Cour des comptes a publié ce matin un rapport alarmiste, appelant à durcir la politique austéritaire, tandis que le président de la Cour, Pierre Moscovici, donnait dans la foulée deux interviews, l’une aux Echos, l’autre à France Inter, afin d’y défendre « l’impérieuse nécessité de réduire la dette ».

Des interventions médiatiques qui s’inscrivent dans la continuité de la procédure de déficit excessif enclenchée par la Commission européenne, quelques jours avant le second tour. Imposant à la France de présenter un plan budgétaire structurel, plusieurs médias, à l’image du Monde, craignent qu’elle ne provoque une nouvelle dégradation de la note de la dette souveraine française par les agences de notations, après celle décidée par S&P il y a moins de deux mois.

La rengaine est connue et on s’étonne presque que le FMI ne se soit pas joint (pour l’instant) à ce nouvel appel à la diète budgétaire, comme il l’avait fait il y a tout juste trois mois. Le gouvernement avait pourtant multiplié les gages, ces derniers mois, en annonçant des coupes budgétaire massives et plusieurs plans austéritaires. Bruno Le Maire, ministre en sursis, avait ainsi annoncé, jeudi dernier, [une nouvelle coupe budgétaire de 5 milliards d’euros-https://www.humanite.fr/social-et-economie/austerite/austerite-bruno-le-maire-annonce-5-milliards-de-nouvelles-coupes-budgetaires]. Une politique d’ores et déjà ultra-austéritaire qui ne satisfait cependant pas la Cour des comptes, qui se fait notamment le porte-voix des investisseurs et créanciers de l’Etat français, particulièrement inquiets de la crise politique ouverte par la dissolution et de la potentielle ingouvernabilité de la chambre basse.

Ainsi, l’institution regrette par exemple que « le projet de taxe sur les rentes, supposé rapporter 3 milliards d’euros dès 2024, [reste] dans l’attente d’une traduction législative ». Mais elle reproche aussi et surtout au gouvernement Attal de s’être montré « trop optimiste » et explique que l’État des finances françaises n’est, de l’avis de son président Pierre Moscovici, « ni satisfaisant ni acceptable ». La Cour considère notamment qu’il est de la responsabilité du gouvernement de trouver au plus vite 50 milliards d’économies supplémentaires. Elle se fait ainsi à la fois le porte-parole de la Commission européenne (qui impose que le déficit ne dépasse pas 3% du PIB) et des agences de notation.

Mais le rapport de la Cour s’adresse aussi et surtout au futur gouvernement qui prendra le relais de la mandature de Gabriel Attal. Le rapport interpèle en effet le « nouveau gouvernement », se gardant d’« anticiper » la « stratégie budgétaire » qu’il pourrait adopter, tout en fixant « l’objectif de maîtrise des dépenses, qui repose sur [les] 15 milliards d’euros d’économies additionnelles annoncées depuis février 2024 ». Le cap est donc donné : quel que soit le gouvernement, il lui faudra tenir une ligne très austéritaire, à même de satisfaire les marchés.

Un programme que Pierre Moscovici a explicité, plus longuement, dans Les Echos : « À chacun ses remèdes, mais il faut arriver à un consensus pour réduire la dette. Il faut que l’ensemble des forces politiques mesure la gravité de leur situation [celle des finances publiques, ndlr] et ce que cela impose à notre pays. Réduire notre dette est une ardente obligation. Ce n’est ni de gauche ni de droite : c’est d’intérêt général ! »

La publication d’un tel rapport, quelques jours après que les agences de notation ont de nouveau exprimé leurs craintes au sujet de la situation économique française et du risque d’ingouvernabilité qui pèse sur la nouvelle assemblée, témoigne des pressions colossales qui pèseront sur le prochain gouvernement, quel qu’il soit, déjà menacé par la procédure de déficit excessif enclenché par la Commission Européenne et par un taux d’emprunt très élevé. 

Dans ce contexte, le prochain vote du budget risque d’être particulièrement sensible et pourrait mettre à rude épreuve la nouvelle assemblée, dès à présent sommée de satisfaire les diktats des marchés et de conduire une politique austéritaire qui continuera de ruiner les travailleurs et les classes populaires, déjà laminés par l’inflation.

Révolution Permanente 

lundi 24 juin 2024

Impôt sur la fortune : le cadeau que veut faire le RN aux plus riches

Pierre Jequier-Zalc

Dans son programme, le Rassemblement national veut supprimer l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) pour le remplacer par un impôt sur les fortunes financières (IFF). Un beau cadeau, uniquement à destination des 1 % les plus riches.

Le sujet n’est que peu revenu dans le débat public ces derniers jours. Que propose le Rassemblement national sur l’impôt sur la fortune (ISF) ? Prompt à défendre les « classes moyennes », la « France qui travaille », celle qui « se lève tôt », on n’a que très peu (voire pas du tout) entendu Jordan Bardella parler de sa position sur le rétablissement, ou non, d’un impôt sur la fortune. Et pour cause, à y regarder de plus près, la proposition du parti d’extrême droite sur cette question fait, tout simplement, un joli cadeau aux plus grands propriétaires immobiliers.

En effet, à son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron, professionnel, lui aussi, des cadeaux aux plus aisés, avait supprimé l’impôt sur la fortune (ISF). Il l’avait alors remplacé par l’impôt sur la fortune immobilière. Celui-ci impose, très légèrement, les très hauts patrimoines immobiliers. Ainsi, le taux de cette taxe est de 0,5 % pour les biens immobiliers de 1,3 millions d’euros. Il monte, au maximum, à 1,5 % pour les patrimoines immobiliers de plus de 10 millions d’euros ! En 2023, cet impôt a rapporté 1,9 milliard d’euros aux caisses de l’État. Un montant déjà bien faible en comparaison de l’augmentation faramineuse des plus grandes fortunes du pays ces dernières années.

Exonérer les résidences principales de tout ISF

Pourtant, c’est bien cet impôt, qui ne touche que les très riches, que le Rassemblement national souhaite supprimer. C’est ce qu’avait annoncé Marine Le Pen lors des présidentielles en 2022, programme qui continue de faire foi pour ces législatives. « L’IFI est un impôt qui taxe l’enracinement, le fait pour les Français d’être propriétaires du patrimoine immobilier français », avait-elle ainsi justifié dans Le Parisien. Dans les colonnes du quotidien, elle expliquait alors vouloir remplacer cet impôt sur la fortune immobilière par un autre sur la fortune financière. Le but de ce changement : exonérer les résidences principales de tout impôt sur la fortune. Son argument de justification était alors lunaire : cela « protégera les classes moyennes qui entraient parfois dans l’ISF du fait de la simple valorisation d’un patrimoine immobilier familial », déclarait la patronne du RN.

Une affirmation totalement erronée, voire aberrante. En effet, comme le montre l’Observatoire des inégalités, moins d’1 % des Français détiennent un patrimoine supérieur à 1,3 million d’euros… Surtout, la résidence principale bénéficie déjà d’un abattement fiscal dans l’IFI actuel. Ainsi, seules les résidences principales de plus d’1,9 million d’euros sont aujourd’hui soumises à cet impôt. Posséder une résidence principale de presque 2 millions d’euros, voici donc la fameuse classe moyenne défendue par le RN… Une insulte aux 50 % des Français qui détiennent un patrimoine inférieur à 100 000 euros. « C’est un cadeau aux multimillionnaires. Les masques tombent », souffle Thomas Piketty, l’économiste spécialiste des inégalités de patrimoine.

Ainsi, si le Rassemblement National s’est indigné de la suppression de l’impôt sur la fortune par Emmanuel Macron, il ne promet guère mieux. Il a même voté contre son rétablissement lors de l’examen du budget 2023. Pire, le nouvel impôt sur les fortunes financières (IFF) qu’il propose devrait ainsi rapporter moins que l’ancien ISF. Or, celui-ci, qui ne rapportait que 4 milliards par an, était déjà largement inefficace pour imposer les plus grandes fortunes, comme l’ont montré de nombreuses étudesA contrario, le Nouveau Front Populaire espère toucher près de 15 milliards d’euros en rétablissant un impôt sur la fortune plus efficace qui n’exonèrerait ni les grandes propriétés immobilières, ni les biens professionnels (actions etc). 

L’inverse, donc, du Rassemblement national qui préfère les cadeaux aux plus riches à la justice fiscale.

Politis

dimanche 14 janvier 2024

4,9% d’inflation en 2023 : pas de quoi se réjouir

Alexis Taïeb 

L’inflation a en moyenne augmenté de 4,9% en un an. Un très léger ralentissement par rapport aux 5,2% de l’année passée, qui cache mal l’accroissement de la misère sociale, tandis que l’inflation n’a pas dit son dernier mot, ce dont témoigne la hausse de 10% à venir des prix de l’électricité.

Les dernières données concernant l’inflation en 2023 de l’INSEE sont tombées. L’inflation des prix à la consommation sur un an est passée de 5,2% en moyenne en 2022 à 4,9% en 2023. Un très léger ralentissement de l’inflation qui est principalement due à une baisse de la hausse des prix de l’énergie, qui ont augmenté cette année de 5,6%, contre 23,1% l’année passée. Alors que cette « baisse » de l’inflation est vantée par les grands médias et le gouvernement, y a-t-il vraiment de quoi se réjouir ?

Pour Bruno le Maire en tout cas, il n’y a aucun doute. Le 8 janvier, lors de ses vœux aux acteurs économiques, le Ministre de l’économie déclarait ni plus ni moins que : « Face à la crise inflationniste la plus grave depuis les années 70, nous avons à nouveau protégé efficacement les Français ». Dès le 21 décembre, il fanfaronnait sur le plateau de CNEWS en déclarant que « la crise est derrière nous ». Mieux encore, il promettait que l’inflation s’établirait en dessous de 3% en 2024 même s’il reconnaissait, pour donner quelques gage de sincérité, que le « niveau d’inflation structurel » resterait « un peu plus élevé que ce qu’il était avant ».

Un beau geste de la part d’un ministre dont les pronostics ont toujours été pour le moins peu concluants. En novembre 2021, il déclarait sur Sud Radio que « cette inflation est temporaire ». Trois mois plus tard, il déclarait sur France Inter : « nous travaillons sur un scénario principal, qui est la baisse de l’inflation à partir de la fin de l’année 2022 ». Deux ans plus tard, l’inflation continue d’étouffer la population.

Un ralentissement de l’inflation en trompe l’œil qui cache mal une misère sociale qui ne fait que grandir

Tout d’abord, si l’inflation a en moyenne ralenti sur un an, celle-ci s’avère en trompe l’œil tant la variation est faible et ne peut exprimer une réelle tendance à la baisse. En dépit de la baisse des prix de l’énergie, loin de refluer, l’inflation se maintient fortement et à un haut niveau. Aussi, on se rend rapidement compte que cela n’est en rien synonyme d’une amélioration des conditions de vie pour la population. En effet, les prix de l’alimentaire ont quant à eux augmenté de 12% cette année, contre 7,7% en 2022. Et l’alimentaire constitue l’une des dépenses les plus importantes de la majorité des ménages.

Si l’on élargit un petit peu la focale, les prix de l’énergie ont augmenté de 44% en trois ans d’après des calculs de France Info basés sur les données de l’INSEE. Et du côté de l’alimentaire, ils ont augmenté de 23%. Certains produits, comme le sucre, ont augmenté de 60%.

Autrement dit, l’inflation reste très importante et l’augmentation réelle du coût de la vie est toujours plus palpable pour les travailleurs C’est ce qu’expliquait à Révolution Permanente Christian Porta, délégué syndical CGT de la boulangerie industrielle de Neuhauser, à Saint-Avold (57) : « C’est de la propagande. Ils disent que ça va baisser, mais en réalité les prix eux ne baissent pas, ils continuent d’augmenter, même si moins vite ».

De plus, il faut ajouter à l’équation la question des salaires, dont les augmentations se cantonnent toujours à des chiffres en dessous de l’inflation. C’est ce que fait remarquer l’économiste et directeur adjoint de l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques) Mathieu Plane, qui synthétise dans un article publié le 6 décembre que le « salaire réel, y compris primes, a diminué de plus de 2% en deux ans ».

C’est ce que confirme également dans un article Médiapart le journaliste et économiste Romaric Godin : « En clair, le décrochage entre les prix et les salaires s’est cumulé au fil des mois pour conduire à un écart durable entre le niveau des prix et celui des rémunérations ». Et d’ajouter : « le travail paie de moins en moins. La croissance est faible, mais elle n’est pas au bénéfice des travailleurs ».

À cette baisse des salaires réels, il faut ajouter une hausse très importante des inégalités ces dernières années. En effet, la politique du gouvernement en matière de défiscalisation a « favorisé la croissance des revenus des plus riches » tandis que « si l’on en croit la plupart des associations, la pauvreté est clairement en progression avec l’épisode inflationniste » explique l’économiste.

Des risques de hausses de l’inflation qui restent importants

Ainsi, les chiffres de l’inflation n’équivalent en rien à une amélioration quelconque de conditions de vie de la population. Tout au mieux, elle garantit une dégradation persistante et cumulatives de nos conditions de vie. D’un autre côté, l’inflation pourrait de nouveau rapidement s’accélérer et aller vers le pire.

C’est ce que pourrait, par exemple, laisser présager les données de l’inflation sous-jacente, c’est-à-dire hors énergie et produits alimentaires transformés, qui a augmenté de 5,1% en 2023 contre 3,9% en 2022. De la même manière, si les prix ont en moyenne baissé sur un an, ils ont réaugmenté lors de celui de décembre, avec une augmentation de l’inflation de 3,7% de l’inflation sur un an, contre 3,5% le mois précédent. Une hausse constatée en France mais également dans toute la zone euro et qui résonne comme un avertissement.

En effet, pour Isabel Schnabel, une des six membres du directoire de la Banque Centrale Européenne, dont les propos ont été résumé par des journalistes du monde, les risques d’une reprise sont loin d’être inexistant. Et, en ce qui concerne l’inflation, « le dernier kilomètre est souvent le plus dur » déclare-t-elle. D’après l’économiste, les facteurs d’hier, le choc des prix provoqué par la guerre en Ukraine et la désorganisation des chaînes d’approvisionnement dû au COVID, laissent place à de nouveaux problèmes beaucoup plus difficiles à enrayer.

Une première difficulté concerne les entreprises qui, après avoir augmenté leur prix fortement lors des derniers mois en raison de la hausse des prix de matière premières, restent plus réticentes pour diminuer maintenant les prix, alors que les prix de matières premières sont en grande partie redescendues.

Une seconde difficulté concerne les salaires. L’économiste explique que, après une forte baisse du pouvoir d’achat, les entreprises vont bien être obligées d’augmenter un minimum les salaires face à la demande des ménages. Ainsi, même si ces hausses restent presque toujours en dessous de celle de l’inflation, elles risquent de pousser les entreprises à augmenter à nouveau leur prix afin de conserver leurs marges, entretenant ainsi l’inflation.

C’est ce dont témoigne Christian Porta dans son entreprise : « le patron fait tout pour conserver ses marges. Si en début d’année, on a pu obtenir quelques augmentations grâce à la grève, cette fois, les patrons utilisent le fait que les pronostics annoncent un ralentissement de l’inflation pour refuser catégoriquement d’augmenter les salaires ». Autrement dit : « Si les prix continuent d’augmenter, que nos salaires restent figés, on va encore plus sentir l’inflation que l’année passée » résume le syndicaliste.

Le risque géopolitique, premier moteur de l’inflation et de la dégradation de nos conditions de vie

Enfin, un autre facteur doit être pris en compte, la géopolitique. C’est bien l’éclatement de la guerre en Ukraine qui a provoqué l’embrasement de l’économie dont nous faisons encore les frais aujourd’hui. De ce point de vue, le réchauffement des tensions géopolitiques sur le globe ne présage rien de bon.

À ce titre, le conflit au Proche-Orient fait que de nombreux porte-conteneurs choisissent d’éviter la région. Les prix du fret maritime ont ainsi déjà triplé. « Si la mer Rouge restait fermée plusieurs mois, et que le coût du fret maritime restait au double de son niveau de mi-décembre, cela pourrait ajouter 0,7 point d’inflation mondial d’ici à fin 2024 », rapporte Ben May, du cabinet Oxford Economics pour le journal Le Monde.

En outre, la récente hausse de l’inflation aux Etats-Unis, à hauteur de 3,4% sur un an, contre 3,1% en novembre, constitue aussi un avertissement. D’autant plus que les prévisions n’avaient tablé que sur une hausse de 3,2%. Les bourses européennes ont ainsi baissé, après l’annonce de la hausse aux Etats-Unis.

En bref, les facteurs qui pourraient maintenir, voire relancer la hausse de l’inflation, sont nombreux. Dans ces coordonnées, il n’y a aucune confiance à avoir dans la rhétorique triomphante du gouvernement. Tout au contraire, il faut se préparer d’ores et déjà à une année qui s’annonce encore difficile...

...et durant laquelle l’amélioration de nos conditions de vie ne pourra résulter que d’une lutte sans concession avec le patronat.

Révolution Permanente

vendredi 23 septembre 2022

Les économistes n’y comprennent plus rien

 Thomas Coutrot

La situation économique apparaît à bien des égards actuellement totalement illisible aux analystes, dont les boussoles semblent déréglées.

La situation économique actuelle est totalement inédite, et même déroutante. Les économistes les plus honnêtes reconnaissent qu’ils «n’y comprennent plus rien». Quelques exemples. Après sa chute de 2020, le PIB a connu une reprise, mais sans dépasser le niveau atteint en 2019. En même temps, l’économie française créait 800 000 emplois, une hausse de 3 %. 80 % des entreprises se plaignent de difficultés de recrutement alors que les perspectives économiques, avec l’envol de l’inflation et la crise ukrainienne, sont peu encourageantes. La productivité du travail a donc mécaniquement reculé entre 2019 et 2022, d’une façon inédite sur une période aussi longue. Aux États-Unis, où le chômage est retombé à un niveau très bas, elle a même baissé de 4 % en 2022. Les boussoles semblent déréglées.

Autre absurdité : alors que les entreprises se plaignent de ne pas pouvoir recruter, la valeur des salaires réels recule de façon brutale, là encore sans précédent. En 2022, ils augmentent de 3 % alors que l’inflation s’élève à 6 %, soit une chute de 3 % du pouvoir d’achat, sans qu’aucun de nos dirigeants ne semble s’en inquiéter. Et ce n’est qu’un début. Les salaires constituent pourtant une grande partie de la demande macroéconomique, et leur recul ne peut qu’accélérer l’entrée en récession. Si les dirigeants s’en moquent, c’est sans doute par un calcul douteux : la baisse des salaires permettra, espèrent-ils, de protéger le niveau des profits et des dividendes. Il est vrai qu’à court terme, les marges des entreprises restent élevées. Sauf que si une récession majeure survient, ce calcul ne tiendra pas très longtemps. Les salaires constituent une grande partie de la demande macroéconomique. Leur recul ne peut qu’accélérer l’entrée en récession.

La bizarrerie atteint son comble quand on regarde la situation des taux d’intérêt : la BCE a certes augmenté ses taux de 0,75 point, mais ils restent inférieurs à 2 % alors que l’inflation dans la zone euro s’élève à 9 %. Autrement dit, le taux d’intérêt réel en Europe est aujourd’hui de - 7 %, un niveau négatif sans aucun précédent dans l’histoire du capitalisme. Certes, ce taux négatif ne veut rien dire pour les acteurs économiques (comme les salariés) dont les revenus baissent, et qui ne peuvent guère s’endetter.

Mais, pour ceux dont les revenus flambent – par suite de la hausse des prix (multinationales du pétrole et des matières premières), de la demande (celles de la pharmacie, des biens de luxe…) ou de l’envolée des dividendes et actifs financiers (ménages riches) –, c’est le jackpot. Une accélération brutale des inégalités est sans aucun doute à l’œuvre, même s’il est encore difficile d’en évaluer précisément les contours.

Il est bien difficile de prédire ce qui va se passer, tant les repères classiques sont brouillés. La désarticulation des chaînes de valeur internationales va-t-elle persister ou s’aggraver ? La guerre en Ukraine va-t-elle durer ? Les banques centrales vont-elles continuer à augmenter les taux d’intérêt, frappant ainsi les acteurs économiques (ménages, entreprises, États) les plus faibles ? 

Quelle sera l’ampleur de l’inévitable récession ? Quelles luttes sociales et politiques pourraient alors émerger ? Le capitalisme avance désormais en terre inconnue.

Thomas Coutrot est économiste et membre d'Attac.

politis.fr

samedi 5 février 2022

Pourquoi le prix à la pompe explose en France ? Car Total se gave sur votre dos

L'insoumission

Le scandale est Total. 

Pour les gens, le prix à la pompe explose avec environ 1,70€/l pour le Gazole, et un peu plus pour le Sans-plomb. En revanche, février est un mois magnifique pour les groupes pétroliers, et notamment pour TotalEnergies (Total). En 2021, l’entreprise pétrolière a réalisé un résultat net de 15 milliards d’euros : le résultat le plus élevé jamais réalisé par une entreprise française. Le CAC40 a réalisé un record exorbitant de profits en 2021 : 137 milliards d’euros. Février est le mois des extrêmes : les extrêmes profits et l’extrême pauvreté ! Alors que le pouvoir d’achat est la priorité absolue des Français pour la présidentielle, il serait temps d’ouvrir un débat sur le blocage des prix et la taxe sur les profiteurs de crise. Notre article.

Prix à la pompe : le scandale est Total

Pas tous dans le même bateau. En effet, alors que faire le plein d’essence devient un luxe, Total n’en fini plus de compter ses milliards. À tel point que le journal Le Monde explique que « TotalEnergies est bien parti pour annoncer, le 10 février, le résultat net le plus élevé jamais réalisé par une entreprise française, autour de 15 milliards d’euros. » C’est une tendance de fond qui se confirme. La crise des carburants que l’on connaît depuis plusieurs mois fait les bonnes affaires de Total. 

Depuis mars 2020, le groupe a servi à ses actionnaires 14 milliards d’euros de dividendes (7 milliards en 2020, 7 milliards en 2021). En octobre 2021, le magazine d’affaires Capital titrait un article « TotalEnergies cartonne : bénéfice net multiplié par 23 au 3e trimestre ! », avant d’ajouter « Le groupe a profité à plein de la remontée des cours des hydrocarbures, en particulier de la flambée historique du gaz qui alimente une crise énergétique en Europe. »

Inflation : qu’est-ce qu’on attend pour bloquer les prix de l’énergie ?

Enfin, un indicateur intéressant, le cours de l’action Total ne fait que grimper depuis six mois. Elle a doublé depuis mars 2020. L’action a pris 20% depuis septembre ! Comme un signal, la dernière fois que le cours a été aussi haut, c’était en novembre 2018… Jusqu’à quand le Gouvernement va laisser Total se gaver sur le dos des Français ? En tout cas, les actionnaires n’auront pas trop de mal à faire leur plein d’essence.

Les Français n’ont pas à dépenser une fortune en essence, alors que les groupes pétroliers se gavent sur leur dos. Jean-Luc Mélenchon, lui, souhaite bloquer les prix de l’énergie pour les ramener au niveau d’avant leur spectaculaire augmentation. 

Il serait peut-être temps également d’ouvrir le débat sur les profiteurs de crise. En avril 2022, un seul bulletin pour le partage des richesses, celui de l’Union Populaire ! 

L'insoumission

mardi 20 juillet 2021

La finance dit merci au coronavirus

Hélène Tordjman

Toutes les firmes du CAC 40 ont bénéficié d’aides… et versé 50 milliards d’euros de dividendes.

Depuis les débuts de la crise sanitaire en mars 2020, des milliers de milliards de dollars et d’euros ont été déversés sur les marchés financiers, directement ou indirectement. Cet afflux d’argent alimente une hausse continue des marchés boursiers et obligataires, alors même que les économies réelles continuent à souffrir, qu’un nombre croissant de personnes s’enfoncent dans la pauvreté et que les services publics sont en déshérence.

La source de ces liquidités est double. La première est structurelle et provient de la généralisation des politiques monétaires dites non conventionnelles en réponse à la récession provoquée par la crise de 2007-2008. Les banques centrales états-unienne et européenne, entre autres, ont massivement racheté des titres publics et privés sur les marchés pour soutenir l’activité. Cette demande accrue a fait augmenter le prix des titres et enrichi leurs détenteurs, tout en asséchant les marchés des titres de bonne qualité : la proportion d’actifs risqués présents sur les marchés augmente en conséquence. Simultanément, des taux d’intérêt plus ou moins négatifs ont encouragé l’endettement, permettant des prises de position spéculatives sans rien avoir à débourser.

La seconde source est conjoncturelle et dérive des réponses des gouvernements occidentaux à la crise sanitaire. Ces mêmes banques centrales qui envisageaient de « normaliser » leur politique monétaire ont à nouveau ouvert le robinet : depuis un an, plus de 2 000 milliards de dollars pour la Réserve fédérale des États-Unis et presque autant pour la Banque centrale européenne. Les divers plans de relance s’y sont ajoutés, 100 milliards d’euros pour la France, 780 milliards pour l’Europe, et plus de 2 000 milliards de dollars pour les États-Unis de Joe Biden. N’en jetez plus ! Malheureusement, la majorité de ces sommes gigantesques sont directement aspirées elles aussi par la finance : achats et rachats d’actions, versements de dividendes exorbitants par des grandes entreprises touchant des aides d’État par milliards. Rappelons que ces plans de relance sont financés par les contribuables, qui seront bientôt obligés de se serrer encore une fois la ceinture pour « payer la dette ».

Pourtant, ces contribuables n’auront pas bénéficié de l’essentiel de ces sommes, à part sous la forme du chômage partiel. Les fonds donnés aux grandes entreprises dans le cadre du plan de relance français, par exemple, l’ont été sans contrepartie sociale, fiscale ou environnementale. Comme le montre une série de rapports de l’Observatoire des multinationales (1), toutes les firmes du CAC 40 ont bénéficié d’aides, ce qui ne les a pas empêchées de verser plus de 50 milliards d’euros de dividendes en 2021, en hausse de 20 % par rapport à 2020 ! Dans le même temps, on cherche toujours quelques milliards pour les hôpitaux, dont les lits continuent de fermer malgré la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a besoin de 17 milliards de dollars pour financer les vaccins dans les pays du Sud, et les politiques français se désespèrent toujours du déficit des caisses de retraite, de l’ordre de 18 milliards par an. Cherchez l’erreur…

(1) Voir la série de rapports « Allô Bercy » sur www.multinationales.org

Hélène Tordjman est Maîtresse de conférences à Sorbonne-Paris-Nord.

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