Bernard Gensane
La crise
sanitaire semble être le révélateur des failles du modèle néolibéral
français de la santé publique. Vous l’aviez expliqué dans votre livre Il faut s’adapter"(1). Etait-ce prémonitoire ?
B.S. :
Je n’ai eu aucune prémonition, j’ai même pris tardivement la mesure de
cette pandémie. Mais c’est vrai sur le fond, mon livre démontre l’écueil
du modèle néolibéral, un choix qui entraîne l’explosion des mobilités,
l’accélération des rythmes, la compétition effrénée pour les ressources,
autant de facteurs qui conduisent à une destruction des systèmes,
qu’ils soient sanitaires, éducatifs, sociaux ou qu’ils touchent des
corps vivants et des écosystèmes. Des crises comme celle-là vont se reproduire si on ne change pas. La pénurie a été sciemment orchestrée par les dirigeants des entreprises.
Pourquoi une telle improvisation dans la gestion de cette crise ?
C’est
vrai que nous ne sommes pas dans un pays pauvre, nous sommes la 6e
puissance économique mondiale ; les causes sont liées à une vision
néolibérale de la manière de gouverner.
La
pénurie n’est pas involontaire, elle a été sciemment orchestrée par les
dirigeants des entreprises pour s’adapter à la compétition mondiale. Le
modèle néolibéral organise une société de flux basée sur des ressources
rares. Une entreprise qui a des stocks perd des points. À flux tendu, il est impossible de faire face à l'imprévu.
Moins
il y a de lits de matériels, de médicaments, de personnels, plus il y a
d’agilité, d’innovation de dépassement, d’adaptation et cela est
considéré comme moteur de progrès. C’est une façon de montrer que l’on
est en avance au regard du monde d’avant.
Il faut être performant, moderne, autrement dit "Il faut s’adapter" ! C’est avec cette injonction que s’est faite la gestion de l’hôpital.
Sauf
qu’à flux tendu il est impossible de faire face à l’imprévu. Cette
vision néolibérale est totalement contraire aux conditions de la vie et
aux besoins fondamentaux des vivants. Et ce n’est pas valable que pour
l’hôpital. C’est
aussi le cas dans le monde de la recherche et de l’enseignement,
détruit par cette culture de l’optimisation et de l’innovation sur fond
de pénurie.
Vous dénoncez la médecine proactive, est-ce une erreur d’avoir voulu remplacer le bon vieux docteur ?
Dans
la médecine classique, on tient compte du patient de sa plainte, de son
mal. Mais cela est jugé archaïque et dépassé. La médecine proactive,
portée par les prouesses du numérique, tourne le dos à la médecine
traditionnelle qui porte assistance à la personne malade.La médecine
dite "proactive" demande à l’individu de taire sa souffrance, de
s’adapter, y compris dans un environnement dégradé et d’être comptable
de la manière dont il optimise les risques.
Cette
médecine de l’innovation (...) est dépourvue de toute réflexion
critique sur les facteurs environnementaux des maladies et sur nos
organisations sociales. Elle
fait l’impasse sur ce qui est négatif, refuse d’avoir une vision
critique sur les causes de nos pathologies. Refusant de regarder en
face la souffrance, la mort et le négatif, elle fantasme l’optimisation
de la performance.
De
plus cette médecine de l’innovation, focalisée sur les nouvelles
technologies et le biomédical, est incapable de prévenir ce genre de
crise sanitaire car elle est dépourvue de toute réflexion critique sur
les facteurs environnementaux des maladies et sur nos organisations
sociales, qui sont pourtant des déterminants fondamentaux en santé
publique.
À la lumière de ce modèle, ce virus venu d’Asie ne pouvait qu’être
sous-évalué, il ne pouvait apparaître que comme une « grippette » n’ayant
aucune incidence sur la puissance de notre système sanitaire.
Leur
aveuglement du flux et leur phobie irrationnelle des stocks qui leur a
fait détruire nos stocks de masques, nos contingents de lits et nos
effectifs de soignants.
Dans
la vision néolibérale, la conduite des individus doit être modelée par
les recommandations des experts. Mais cette crise du coronavirus, comme
la crise climatique, révèle le retard des gouvernants, dont les visions
sont de plus en plus inadaptées aux réalités et dont les décisions sont
de plus en plus éloignées du bon sens des populations.
C’est
leur aveuglement du flux et leur phobie irrationnelle des stocks qui
leur a, par exemple, fait détruire nos stocks de masques, nos
contingents de lits et nos effectifs de soignants.
C’est
le même aveuglement qui les conduit à supprimer des postes de
chercheurs et d’enseignants capables d’avoir une vision sur le temps
long, pour leur substituer une main d’œuvre précaire, fluide, adaptable.
Il
y a en réalité beaucoup d’argent dans la santé et l’éducation mais
affecté à une logique de flux, qui détruit la stabilité nécessaire
réclamée par ces métiers.
Cette
pression du flux conduit à installer la pénurie et la compétition
partout, alors même qu’il y a une débauche de dépenses du côté du
management, de l’évaluation, de la machine normative et réglementaire.
Dans
ces métiers de santé, d’éducation et de recherche, nous passons de plus
en plus de temps à l’évaluation, à l’optimisation, à la compétition et
de moins en moins de temps à soigner, éduquer et faire de la
recherche.
C’est
cela le néolibéralisme : un Etat très fort, tatillon et bureaucratique,
avec, dans les entreprises des dirigeants et des managers qui donnent
des caps, appliquent des politiques intrusives, invasives, qui
harcèlent.
C'est
un Etat qui est dans le contrôle de tout, à la différence de
l’ultra-libéralisme " trumpien " qui lui " laisse faire " et abandonne les
populations aux forces sauvages du privé ou du marché. Ces deux formes
de libéralisme, qui servent le marché de manière très différente, sont
tout aussi dangereuses l’une que l’autre.
Les
politiques et managers ont transformé ces métiers qui formaient la base
de nos démocraties. Ils leur ont imposé des réformes permanentes, exigé
de la flexibilité.
Comment pouvons-nous parvenir à cette démocratie sanitaire que vous appelez de vos vœux ?
À l’hôpital mais pas seulement, dans tous les domaines, les premières lignes doivent reprendre la main.
Dans
la santé, l’éducation, la recherche, les médias, les institutions
culturelles …. Les politiques et managers ont transformé ces métiers qui
formaient la base de nos démocraties, ils leur ont imposé des réformes
permanentes, exigé de la flexibilité et de l’adaptabilité, c'est-à-dire
en fait, une forme de soumission, en imposant l’idée que c’était aller
dans le sens de l’histoire.
Au
lieu de passer leur temps à dénoncer les fake news, les gouvernants
gagneraient à reconnaître leur retard, ce décalage qui sape leur
autorité.
Sauf
que, mobilisations après mobilisations, la colère ne retombe pas, les
élites continuent de se discréditer. Au lieu de passer leur temps à
dénoncer les fake news des réseaux sociaux et à expliquer que pouvoir
rime avec savoir, les gouvernants gagneraient à reconnaître leur retard,
ce décalage qui sape leur autorité. C’est
pourquoi les choix de santé publique, d’éducation, d’environnement
doivent être l’affaire de tous et non des experts et des dirigeants.
Le
néolibéralisme n’est pas seulement sur les places financières ou dans
les entreprises. Il est en chacun de nous, dans nos minuscules façons de
vivre, il est temps de retrouver notre puissance vitale et d’agir sur
notre propre environnement local.
Les
populations de citoyens peuvent elles aussi "s’armer" collectivement,
par-delà les clivages de secteurs, de classes et de générations. Gilets
jaunes, manifestations hospitalières, crise du coronavirus, l’individu
comprend qu’il n’est plus tout seul face à son écran, face à son chef,
face à sa hiérarchie et que les populations de citoyens peuvent elles
aussi "s’armer" collectivement, par-delà les clivages de secteurs, de
classes et de générations.
Lors des manifestations, on pouvait lire sur les banderoles des hospitaliers " vous comptez votre argent, on comptera les morts". C’était il y a un an, aujourd’hui les soignants du terrain se disent prêts à reprendre les clés du camion.
(1) Il faut s’adapter paru chez Gallimard en Février 2019
Bernard Gensane