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vendredi 22 octobre 2010

Joseph Stiglitz devient anti-euro !

Rouge midi

Le journaliste Laurent Pinsolle constate que Stiglitz - qu’il présente comme « un des phares de la pensée économique de notre temps » vient de changer de discours du tout au tout.
Partisan d’une UE fédérale jusqu’en mai dernier, le Prix Nobel d’économie flingue aujourd’hui la politique budgétaire de l’Europe, tout comme sa monnaie unique. Au point de voir dans l’implosion de l’euro une solution aux difficultés des pays membres.

Un de plus dirons-nous qui découvre bien des années après - mais mieux vaut tard que jamais - la différence pour les peuples entre monnaie unique et monnaie commune. Le PCF qui a abandonné ce combat ne devrait-il pas le reprendre s’il veut être, non un "phare", mais représenter un réel espoir politique ?

Joseph Stiglitz est clairement l’un des phares de la pensée économique de notre temps. Il vient de nouveau de prendre la parole pour dénoncer les politiques suivies en Europe et évoquer la possible explosion de la zone euro.

Le cocktail déflationniste européen

Les médias inventent une fièvre populiste en Europe C’est le premier reproche qu’il fait aux dirigeants européens dans une réédition de son dernier livre, « Le triomphe de la cupidité ». Pour lui, les ajustements budgétaires viennent beaucoup trop tôt et pourraient casser la croissance, voire même provoquer une nouvelle récession. Se profile dans son analyse un parallèle avec la Grande Dépression, quand la réduction à marche forcée du déficit budgétaire étasunien avait provoqué une rechute de l’économie en 1938.

Et il est vrai que les pays de la périphérie (Grande-Bretagne, Irlande, Grèce, Espagne, Portugal) mènent aujourd’hui des politiques sauvages d’ajustement de leur finance publique, réduisant par exemple le traitement des fonctionnaires, leur nombre et augmentant les impôts. Le seul bémol que l’on peut apporter à ce raisonnement est le fait que les trois principales économies de la zone euro (Allemagne, France, Italie), mènent un ajustement beaucoup plus modéré.

Que faire de l’euro ? 

Ces articles marquent une inflexion dans la pensée du prix Nobel d’économie. En effet, alors qu’il soutenait que la solution serait d’aller vers plus de fédéralisme en mai, il semble avoir radicalement changé son fusil d’épaule. Il soutient que « les pays qui partagent la même monnaie ont un taux de change fixe entre leur devise et abandonnent par conséquent un outil important d’ajustement. Tant qu’il n’y a pas de chocs, l’euro se portera bien. Le test sera quand un ou plusieurs pays subiront une crise ».

Pour lui, « la différence des politiques convenant aux pays enregistrant des excédents commerciaux élevés et ceux qui sont déficitaires implique que la monnaie unique subit des tensions intenses et pourrait ne pas y survivre ». Il suggère que l’Allemagne pourrait quitter la monnaie unique pour permettre à l’euro de dévaluer, pour faciliter les ajustements. Mais il faut noter qu’une telle évolution aurait toutes les chances d’être le prélude à un retour aux monnaies nationales.

Non seulement Joseph Stiglitz dénonce les politiques d’austérité, mais il devient de plus en plus critique à l’égard de l’euro, soulignant ses faiblesses congénitales. Mieux, outre le fait d’évoquer sa probable explosion, il commence à présenter cela comme une solution.

Sur le bloG de Laurent Pinsolle - Blogueur associé Marianne2 LE 08/10/2010

Articles cités



http://www.rougemidi.org/spip.php?article5355

mercredi 25 août 2010

Pourquoi Clinton ne se soucie-t'elle pas de mon mari emprisonné?

Janan Abdu

Il m'arrivait souvent de dire à mon mari: "un jour, ils viendront te chercher". Mon mari, Amir Makhoul, président du Comité Public pour la Protection des Libertés Politiques initiait une campagne de sensibilisation contre le harcèlement continuel que les services de sécurité israéliens infligent à notre communauté, les Palestiniens Citoyens d'Israël.

Ils vinrent chercher Amir. Tard dans la nuit, ce mois de mai, en frappant à coups redoublés à notre porte, en terrifiant nos deux filles adolescentes et en plongeant notre maison dans un désordre indescriptible. Je viens maintenant de rejoindre les rangs des femmes palestiniennes, des milliers dans les territoires occupés et au sein d'Israël, dont les maris croupissent dans les prisons israéliennes. L'audition d'Amir, le 13 juillet- qui n'est rien d'autre que de la persécution- menace d'être le début d'un long cauchemar judiciaire qui nous fera vivre l'horreur de la séparation pendant de longues années. Tel est le cours qui se dessine immanquablement, à moins qu'Amir bénéficie d'un procès équitable et que ses déclarations premières, arrachées par la force, soient rejetées ou annulées par la Cour.
"Les démocraties n'ont pas peur de leur propres peuples". C'est ce qu'a affirmé la Secrétaire d'État Hillary Clinton dans son discours du 03 juillet en Pologne lors de la rencontre célébrant le dixième anniversaire de la Communauté des Démocraties."Les démocraties reconnaissent aux citoyens la liberté de s'associer et d'activer afin de promouvoir leurs causes". Mais le chef suprême des Services de la Sécurité Générale d'Israël a un point de vue différent . Il y a trois ans, il déclarait que les efforts d'organisation des citoyens palestiniens oeuvrant en vue de l'égalité constituaient "une menace stratégique" même quand ils se font dans le respect de la loi.
Cette déclaration est contraire au principe même de la démocratie. Nous ne sommes qu'une minorité de vingt pour cent mais ce fait ne saurait nous priver du droit de nous organiser et d'agir par tous les moyens légaux afin d'obtenir l'égalité et la jouissance pleine et entière de nos droits civiques. Ce droit est intangible. Telle est la conviction profonde de notre communauté.

Le Comité Public que présidait Amir a été fondé dans le cadre du Haut Comité de Suivi pour les Citoyens Arabes d'Israël, l'organisation de coordination d'ensemble de notre communauté qui occupe une position vitale en tant que premier défenseur de nos droits civiques.
Amir doit maintenant faire face aux accusations les plus graves qui aient jamais visé un Palestinien citoyen d'Israël depuis la création de l'État en 1948. Il est accusé d'être un espion ( au service de Hizbollah, un groupe militant libanais) et d'avoir des contacts avec un agent étranger. Son procès durera probablement des mois.

Après son arrestation, Amir fut détenu incommunicado pendant 21 jours et torturé. Cela permit aux officiels israëliens, en le privant de sommeil, en le ligotant dans une position douloureuse à une petite chaise et en lui interdisant tout contact avec ses avocats, de lui arracher la "confession" sur laquelle reposent toutes les charges dressées contre lui.
Amir rejette toutes ces accusations. Dans sa première lettre envoyée de la Prison de Gilboa, il écrit " je fus contraint de leur expliquer comment, très précisément et dans le moindre détail, je fis des choses qui n'eurent jamais lieu". Il continue: " et si l'accusation a besoin de plus de "faits" afin d'appuyer son dossier, il lui suffira d'utiliser l'arme bien connue de l'information classée "secret-défense" à laquelle ni mon avocat ni moi-même ne peuvent, selon la loi, avoir accès".

Un thème central du discours de Clinton à Cracovie est la société civile. Amir est un activiste de la société civile. Il dirige Ittijah, la Fédération des Associations de Collectivités à Prédominance Arabe, une coalition qui rassemble 84 organisations non-gouvernementales. Clinton a critiqué plusieurs États qui pratiquent l'intimidation et l'assassinat, en citant leurs noms mais en oubliant celui Israël. Pourquoi le grand élan de l'Amérique en faveur des Droits de l'Homme se fige-t-il quand il s'agit d'Israël ?

Tout au long de sa vie, Amir a lutté pour les droits des Palestiniens, Palestiniens citoyens d'Israël - que frappent plus de 35 lois écrites discriminatoires- et Palestiniens dans leur ensemble. Il est doué de la capacité de rassembler les points de vue autour des grandes causes par delà les clivages idéologiques et sectaires. Ce sont ses capacités comme organisateur de la lutte, à l'échelle locale, arabe ou internationale, capacités mises au service d'une vison stratégique claire, que les services de sécurité israëliens tentent de réduire au silence.

Il faut encore citer une cause notable de la fureur des services de sécurité israëliens à son égard: la forte attraction qu'il exerce sur la jeunesse en tant que dirigeant politique et l'espérance qu'elle met en lui. C'est ce que ces services ne manquèrent pas de lui dire quand ils l'enlevèrent pour l'interroger, à l'époque du mouvement de protestation de notre communauté contre l'attaque israélienne de Gaza de décembre 2008-janvier 2009.

Pendant cet interrogatoire, ils menacèrent de le neutraliser à leur manière s'il s'entêtait à poursuivre son activité. "Il nous est facile de faire de vous un "disparu". Sachez que la prochaine fois que nous mettrons la main sur vous, vous ne reverrez pas votre famille pendant longtemps."
Les rares fois où il nous fut permis de lui rendre visite, une vitre épaisse nous séparait alors que des appareils enregistraient notre rencontre. Amir me demanda un exemplaire de mon dernier livre afin qu'il puisse le lire pendant sa détention mais cela lui fut catégoriquement refusé. Mes filles souffrent cruellement de l'absence de leur père. Elles me disent souvent "si au moins on nous avait permis de l'enlacer, de l'embrasser avant qu'ils l'emmènent". Ne pas pouvoir l'embrasser, c'est de cela que souffrent le plus mes filles.
Amir souffre toujours de la torture et des mauvais traitements qu'il a subis. Leur but est de briser son esprit de résistance. Seules 20 personnes seront admises à la salle d'audience du tribunal alors que celle-ci peut en accueillir beaucoup plus. Quand il constatera que la salle est presque vide, il pourra être entraîné à croire que personne ne se soucie de lui. Pourtant rien n'est moins éloigné de la vérité, car d'innombrables personnes- sa famille, des activistes de base, des femmes et hommes politiques ainsi que des sympatisants du monde entier- veulent assister à l'audience mais en seront, dans un dessein précis, empêchées.

Aux côtés d'Amir, je me suis toujours sentie commme une compagne dans la vie et dans la lutte plutôt que comme une "épouse". Mais à présent, alors que j'attends parmi les autres épouses le temps de visite qui nous est imparti, je me surprend à méditer ce serment du mariage traditionnel chrétien: "Ce que Dieu a uni, nul homme n'est autorisé à le défaire".

Nul homme, à moins qu'il ne soit geôlier israëlien.


Janan Abdou est travailleur social et militante féministe. Elle est chercheuse au sein de Mada El Carmel, le Centre Arabe pour la Recherche Sociale Appliquée sis à Haïfa.

jeudi 19 août 2010

Moshe Lewin et le « siècle soviétique »

Alain Gresh

L’historien Moshe Lewin est mort à Paris le 14 août 2010. Né en 1921 à Vilnius, à l’époque sous contrôle polonais, il a grandi dans une famille juive et a subi très jeune l’ostracisme antisémite. Membre d’une organisation de jeunesse sioniste d’extrême gauche, il fuit l’arrivée des troupes nazies en juin 1941 et est sauvé par des soldats de l’Armée rouge qui se replient devant l’avancée allemande – ses parents seront massacrés, comme des milliers d’autres juifs, par des milices d’extrême droite, avant même l’arrivée de la Wehrmacht. Il resta pourtant attaché à Vilnius où il est retourné durant l’ère Gorbatchev (lire « Une histoire oubliée », Le Monde diplomatique, août 1993).

Il vécut en URSS durant toute la seconde guerre mondiale, occupant différents emplois ouvriers dans des fermes agricoles, avant d’entrer dans une école de sous-officiers. Il défile le 9 mai 1945 à Moscou pour la fête de la victoire. Ce séjour en URSS lui donna non seulement une connaissance intime de la langue russe – qu’il parlait couramment, comme le yiddish, le polonais, l’allemand, l’hébreu, l’anglais et le français – mais aussi de la société et du « petit peuple » pour qui il a toujours gardé une profonde affection.

Ayant retrouvé sa citoyenneté polonaise, il s’installe à Paris, d’où il organise l’émigration juive clandestine en Palestine. Il est membre de Hachomer Hatzaïr, un parti sioniste marxiste, qui deviendra le Mapam en janvier 1948. C’est dans cette organisation qu’il fait la connaissance de Moshe Sneh, qui dirige le département de l’immigration illégale de l’Agence juive. Il travaille avec lui en Israël pour le journal du Mapam Al-Hamishmar, avant de le suivre, non sans réticences, quand il décide de rejoindre le Parti communiste, seul parti judéo-arabe israélien.

Moshe ne cachait pas les désillusions de son expérience israélienne, ses réactions indignées quand il apprit comment, le 12 octobre 1953, un jeune officier encore inconnu, Ariel Sharon, avait conduit une expédition punitive contre le village de Qibia, en Cisjordanie, tuant femmes, vieillards et enfants. Il y voyait une trahison des idéaux pour lesquels il s’était battu. Il fut enrôlé dans la guerre de 1956 contre l’Égypte de Nasser, campagne qu’il désapprouvait, ce qui lui valut de passer en conseil de guerre ; mais il fut délivré par ses camarades soldats qui, bien que ne partageant pas ses idées, l’estimaient.

Ces déceptions lui firent changer de voie et entamer des études à l’université de Tel-Aviv ; son professeur, impressionné par son mémoire consacré à Rabelais, obtint pour lui une bourse française. Moshe débarque à Paris et prépare à la Sorbonne une thèse d’histoire sur la paysannerie soviétique, soutenue en 1964 : elle sera publiée sous le titre La Paysannerie et le pouvoir soviétique : 1928-1930 (Mouton, Paris-La Haye, 1966). Après avoir été directeur d’études associé à l’École pratique des hautes études, il obtient un poste d’enseignant à l’université de Birmingham (1968-1978), puis une chaire d’histoire à l’université de Pennsylvanie, l’une des plus prestigieuses des États-Unis. Il prendra sa retraite en 1995 et viendra finalement s’installer en France, pays dont il avait la nationalité et auquel il était profondément attaché.

Son œuvre a porté essentiellement sur l’Union soviétique, même si, dans les dernières années de sa vie, il a voulu approfondir son étude des racines russes de l’histoire soviétique (il faisait des recherches sur la bureaucratie depuis le XVIIe siècle). Il s’intéressait aussi à l’histoire comparative. Opposé à la thèse d’un seul totalitarisme, il estimait pourtant fructueuse l’étude parallèle de la Russie et de l’Allemagne, et aussi celle du stalinisme et du nazisme. Il organisa plusieurs colloques avec l’historien britannique Ian Kershaw, dont l’un des résultats fut Stalinism and Nazism : Dictatorships in Comparison, Cambridge University Press, 1997.

Le premier livre qui le fit connaître en France, Le Dernier combat de Lénine (Minuit, 1967), revient sur les derniers mois d’activités du fondateur de l’Etat soviétique, sur sa critique des dérives du système, sur la nécessité de ménager la paysannerie et de se concilier les minorités nationales et enfin sur son affrontement avec Staline. Tout en expliquant pourquoi il était impossible de construire le socialisme sur les ruines de la Russie tsariste, Lewin montrait que diverses voies s’offraient aux bolcheviques et que la victoire de Staline dans les luttes internes du parti n’avait rien d’inéluctable.

Ferrailler contre les vérités convenues

Il n’est évidemment pas possible de résumer son œuvre en quelques lignes. Moshe Lewin a développé une analyse originale de la révolution d’Octobre (1917), de la prise du pouvoir par les bolcheviques qui étaient, à l’époque, selon lui, la seule force capable d’éviter la désintégration du pays et d’entamer la modernisation de la Russie (lire « Octobre 1917 à l’épreuve de l’histoire », Le Monde diplomatique, novembre 2007).

Il a surtout insisté sur l’importance de l’étude du système social soviétique et s’est toujours refusé à pratiquer une « kremlinologie » qui réduisait l’histoire du pays à quelques dirigeants. Il a mis en lumière les transformations profondes de l’URSS au cours de ce « siècle soviétique », notamment la transition d’une société paysanne à une société urbaine, réfutant la thèse d’un « immobilisme totalitaire » (La Formation du système soviétique. Essais sur l’histoire sociale de la Russie dans l’entre-deux guerres, Gallimard, 1987).

Une partie de son travail, dans la deuxième moitié des années 1980, a porté sur le décryptage du « phénomène Gorbatchev » dont il a montré, justement, qu’il ne devait rien au hasard, mais reflétait les mutations de la société. Il raillait volontiers ceux qui, aveuglés par leurs œillères idéologique, ne voyaient dans l’URSS qu’un système figé, le modèle d’un totalitarisme indestructible.

Historien, homme de gauche, humaniste, internationaliste, chercheur passionné, Moshe n’hésitait pas à aller « contre le courant », à ferrailler contre les vérités convenues, à déconstruire les mythes propagés par les auteurs du Livre noir du communisme (« Pourquoi l’Union soviétique a fasciné le monde », Le Monde diplomatique, novembre 1997). Il s’intéressait à ceux qui l’entouraient, et d’abord à ses étudiants, qu’il avait formés et profondément marqués, et avec qui il a maintenu jusqu’à la fin des relations chaleureuses. Il suivait la politique internationale et se passionnait pour les États-Unis où il avait vécu vingt ans. S’il n’hésitait pas à comparer le pays de Reagan et Bush à l’URSS de la période de « stagnation » brejnévienne, il appelait de ses vœux des changements et s’était réjoui de la victoire de Barack Obama à l’élection présidentielle.

Moshe collaborait depuis vingt ans au Monde diplomatique : son premier article dans notre mensuel, « Avec ou sans M. Gorbatchev », date de juin 1990. Il avait, à plusieurs reprises, discuté avec l’ensemble de la rédaction de l’URSS, de l’histoire, du monde.

Le Monde diplomatique a publié son dernier ouvrage, écrit directement en français, Le Siècle soviétique (avec les éditions Fayard, 2003).

Alain Gresh

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-08-16-Moshe-Lewin

lundi 16 août 2010

Tony Judt, l’irremplaçable

Doug Ireland

Tony Judt est décédé le 6 août. Renégat de l’establishment intellectuel bien-pensant sur la question israélo-palestinienne, il avait reçu en 2008 le prix du livre européen pour "Après-guerre : une histoire de l’Europe depuis 1945".

La mort la semaine dernière de l’historien britannique Tony Judt, directeur de l’Institut Erich Maria Remarque à l’université de New York, a réduit au silence la voix irremplaçable d’un renégat de l’establishment intellectuel bien-pensant sur la question israélo-palestinienne.

Né à Londres en 1948 d’un père belge issu d’une lignée de rabbins lituaniens et d’une mère juive d’origine russe, bercé dans la culture yiddish, Judt, après avoir reçu son diplôme de l’université de Cambridge, est allé dans un kibboutz israélien et s’est porté volontaire comme chauffeur-traducteur pour Tsahal pendant la Guerre de Six Jours.

Auteur de nombreux ouvrages sur la France et l’Europe (dont 7 sont disponibles en français), son anticommunisme primaire et ses critiques acerbes (et parfois à tort voire même sans fondement) d’intellectuels européens de gauche -comme Foucault, Althusser, E.P. Thompson ou Eric Hobsbawm- en ont fait une plume chouchoutée de l’influent hebdomadaire centriste The New Republic sous la férule de son proprio et rédac-chef Martin Peretz, supporter inconditionnel et fielleux d’Israël.

Mais en 2003, dans un retentissant essai paru dans la prestigieuse New York Review of Books, Judt a rompu définitivement avec le sionisme en appelant à un État binational en Palestine, ce que lui a valu d’être chassé des colonnes de The New Republic.

« Le problème avec Israël, » dixit Judt alors, « n’est pas, comme c’est parfois suggéré, qu’il est une ’enclave’ européenne dans le monde arabe, mais qu’il est arrivé trop tard. Il a importé un projet séparatiste typiquement fin-de-19eme-siècle dans un monde qui est passé à autre chose : un monde des droits de l’homme individuels, des frontières ouvertes, et de droit international. L’idée même d’un ’État juif’ — un État dans lequel les juifs et la religion juive ont des privilèges exclusifs dont les non-juifs sont exclus à jamais— prend ses racines dans un autre temps et un autre lieu. Israël est un anachronisme. La conduite d’un soi-disant État juif affecte le regard qu’on porte sur tous les juifs, et la triste vérité aujourd’hui est qu’Israël est mauvais pour les juifs. »

Soudainement, Judt est devenu avec Noam Chomksy un des intellos les plus haïs par l’establishment ; et la cible de polémiques féroces.

Mais en dépit des accusations ridicules d’« antisémitisme » et des menaces de mort, Judt n’a eu de cesse, dans une série d’essais et d’articles, de marteler son rejet de sionisme. Il a dénoncé le lobby pro-israélien et ses « manipulations éhontées » du gouvernement américain, et l’utilisation de la Shoah à des fins politiques (« la plupart des Israéliens sont coincés dans l’histoire de leur singularité, mais Israël a changé et sa manière de parler de lui est aujourd’hui absurde, car il est devenu un pouvoir colonial régional et la quatrième puissance militaire du monde. »)

Judt a même disséqué la psyché juive : « C’est quoi être un juif-américain ? Aujourd’hui c’est une identité dans l’espace et une dans le temps. L’espace est Israël, et le temps c’est Auschwitz. Ceci est quelque chose que je trouve obscène et en réalité dangereux et abusif pour de multiples raisons. »

Judt est décédé le 6 août des suites d’une longue maladie. Il nous manquera.

Dessin : Ray Clid

Son chef d’œuvre " Après-guerre : une histoire de l’Europe depuis 1945" qui a reçu le Prix du livre européen 2008, est édité en français par Hachette.

http://www.bakchich.info/Tony-Judt-l-irremplacable,11598.html

dimanche 15 août 2010

Je refuse la Légion d’honneur

Jacques Bouveresse

Il n’est pas le seul et il est réconfortant de constater que des scientifiques, des journalistes ou d’autres peuvent renoncer à l’argent et aux honneurs au nom de leur éthique. Il y avait déjà eu le physicien Didier Chatenay et le généticien moléculaire François Bonhomme, deux premiers parmi les nombreux chercheurs qui n’ont pas accepté la prime - renouvelable- de 15000 Euros pour « excellence scientifique » parce qu’ils n’avaient pas envie que le métier d’enseignant chercheur se transforme en course à la prime de résultat.

Puis plusieurs dizaines de salariés du CNRS avaient renoncé à des gratifications proposées pour bien faire comprendre que la science est avant tout un travail d’équipe…

Michèle Audin mathématicienne, fille de Maurice Audin ce militant communiste du parti communiste algérien qui fut tué lors d’une séance de torture des parachutistes français et dont la famille n’a jamais pu obtenir réparation, avait refusé aussi en rappelant à Sarkozy cet épisode et son amnistie sélective qui avait permis aux assassins de son père de ne jamais être inquiétés.

Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, journalistes qui avaient découvert leurs noms dans la promotion du jour de l’an avaient refusé aussi rappelant au passage que l’indépendance et les honneurs ne vont guère ensemble.

C’est donc au tour de Jacques Bouveresse de refuser (pour la 3ème fois) les honneurs qu’on voudrait lui faire afin sans doute de profiter de l’image donnée à cette occasion...

Voici donc la lettre qu’il a envoyée à la ministre et transmise à son éditeur les éditions Agone : elle se passe de commentaires

Madame la ministre,

Je viens d’apprendre avec étonnement par la rumeur publique et par la presse une nouvelle que m’a confirmée la lecture du Journal officiel du 14 juillet, à savoir que je figurais dans la liste des promus de la Légion d’honneur, sous la rubrique de votre ministère, avec le grade de chevalier.

Or non seulement je n’ai jamais sollicité de quelque façon que ce soit une distinction de cette sorte, mais j’ai au contraire fait savoir clairement, la première fois que la question s’est posée, il y a bien des années [1], et à nouveau peu de temps après avoir été élu au Collège de France, en 1995, que je ne souhaitais en aucun cas recevoir de distinctions de ce genre. Si j’avais été informé de vos intentions, j’aurais pu aisément vous préciser que je n’ai pas changé d’attitude sur ce point et que je souhaite plus que jamais que ma volonté soit respectée.

Il ne peut, dans ces conditions, être question en aucun cas pour moi d’accepter la distinction qui m’est proposée et – vous me pardonnerez, je l’espère, de vous le dire avec franchise – certainement encore moins d’un gouvernement comme celui auquel vous appartenez, dont tout me sépare radicalement et dont la politique adoptée à l’égard de l’Éducation nationale et de la question des services publics en général me semble particulièrement inacceptable.

J’ose espérer, par conséquent, que vous voudrez bien considérer cette lettre comme l’expression de mon refus ferme et définitif d’accepter l’honneur supposé qui m’est fait en l’occurrence et prendre les mesures nécessaires pour qu’il en soit tenu compte.

En vous remerciant d’avance, je vous prie, Madame la ministre, d’agréer l’expression de mes sentiments les plus respectueux.

Jacques Bouveresse

Transmis par Linsay


Post Scriptum

Jacques Bouveresse, né le 20 août 1940 à Épenoy est un philosophe français.
De 1995 à 2010, il a occupé au Collège de France la chaire de philosophie du langage et de la connaissance.
Jacques Bouveresse a publié aux éditions Agone neuf livres, dont cinq volume d’Essais et, dernièrement, La Connaissance de l’écrivain.

[1] Il s’agissait alors d’une proposition émanant du ministre socialiste Jack Lang.

http://www.rougemidi.org/spip.php?article5134

vendredi 13 août 2010

Sarko, ou les outrances d’un petit potentat névrosé…

Daniel Vanhove

Déjà, le passé politique de N. Sarkozy avait de quoi susciter de sérieuses réserves. Certains journalistes ayant relevé les florilèges du Ministre de l’Intérieur de l’époque, nous rappellent régulièrement ses sorties fracassantes dès qu’il s’agissait de « nettoyer la France au karcher » ou de la « débarrasser de la racaille » qui manifestement l’indispose, d’autant quand elle est de teint basané et de culte musulman. Pour un complexé de la taille, son accession à la plus haute marche du pouvoir ne pouvait que renforcer le sentiment de toute puissance du petit président. Mais de là à se lâcher comme il vient de le faire ces derniers jours, il y a vraiment de quoi être inquiet pour les valeurs démocratiques françaises qui ont souvent été source d’exemples pour les nations luttant pour leurs droits et leurs libertés, à travers l’éloquente devise : liberté, égalité, fraternité… D’autant, quand les sbires de son gouvernement – ces yes (wo)men dociles et obséquieux – s’exécutent et parfois même en rajoutent, laissant déborder leur racisme refoulé, affranchis par les audaces verbales de leur chef suprême. Voir ces flatteurs soumis obtempérer, trop craintifs de perdre les privilèges que leur suzerain pourrait leur retirer d’un simple claquement de doigts, est lamentable… Et il convient de ne pas succomber aux tapis rouges offerts aux quelques un(e)s qui rapportent « des médailles » à la nation, faisant croire que finalement non, la couleur de peau et l’origine culturelle ne seraient pas matières à problème du côté de l’Élysée ou de Matignon. Car à bien y regarder, il ne faut pas grand-chose pour que ces basanés « gagnants » d’un jour soient fustigés dès l’instant où ils ne ramènent pas leur lot de trophées au pays. Il n’est qu’à se rappeler l’épisode des « bleus » lors de la coupe du monde, et les commentaires peu amènes qui les ont mitraillés dans tous les sens, vite fait !

Néanmoins, plusieurs ont bien compris que ce dernier coup de gueule du président à propos de la déchéance de nationalité possible de « certains » français, n’était que l’arbre qui cache la forêt, pour tenter de masquer l’échec d’une politique économique, sociale, fiscale, sécuritaire, agricole, sanitaire, écologique, étrangère qui bafouille voire, qui s’écrase lamentablement… ce qui n’augure rien d’encourageant pour l’actuel locataire de l’Élysée en vue de l’échéance présidentielle à moins de deux ans. S’il fallait dès lors ratisser à la droite de la droite pour regagner quelques points dans les sondages, pourquoi s’en priver ? Et peu me chaut qu’au lendemain de ces discours populistes du chef de l’État, il semble qu’une majorité de Français les approuvent ; ils étaient aussi une majorité à refuser la suppression de la peine de mort il y a quelques années… Et comme l’écrit très bien Comte-Sponville : « La République c’est autre chose : il ne s’agit pas d’additionner des opinions, mais de forger une volonté ! » (Extrait de « L’amour, la solitude » - Ed. Paroles d’Aube)

Par ailleurs, et au-delà du respect ou non de la Constitution française d’une telle loi, si la « racaille » dont il est question par cette mesure discriminatoire devait être déchue de sa nationalité pour « atteinte à la vie de tout représentant des forces de l’ordre », quel comportement N. Sarkozy et ses serviles ministres toujours prêts à dégainer dès qu’il s’agit de s’attaquer aux maillons faibles, comptent-ils adopter par rapport aux cols blancs et grosses fortunes qui depuis des décennies volent et spolient l’État – c'est-à-dire, l’ensemble de la collectivité – de manière éhontée, par l’évasion fiscale et le placement de leurs fortunes dans des paradis fiscaux que tout le monde connaît, mais où étrangement après des déclarations tonitruantes pour la galerie, rien n’a fondamentalement changé ?... Les derniers épisodes du feuilleton Bettencourt en disent long sur la question… doublée de la nouvelle affaire de la succession du sculpteur César… sans parler des enveloppes et dessous de table finançant les partis politiques… les passe-droits… les complaisances… le népotisme… les juteuses commissions occultes lors de contrats d’armements… et tout le fatras scandaleux, occulté pour « raison d’Etat »… Bref, tout ce qui constitue une évidente corruption au plus haut échelon de l’État, prestement dénoncée chez les autres quand il s’agit de tancer les républiques exotiques, mais soigneusement tue, maquillée et camouflée dans les couloirs et alcôves du pouvoir de nos prestigieuses et exemplaires démocraties… dont bon nombre d’entre elles mériteraient un sérieux coup de « karcher » !

Le président Sarkozy devrait pourtant prendre garde à ses déclarations : où commence et où s’arrête l’origine étrangère d’un individu ? Et jusqu’à quelles générations faudrait-il remonter pour que celui-ci soit enfin et définitivement considéré comme citoyen français à part entière, sans risquer une déchéance de nationalité ? N’est-il pas lui-même d’origine étrangère… et en tant que chef de l’État n’est-il pas lui-même en dernier recours, le chef de la police et de la gendarmerie, de même que le chef des armées, et ainsi, le responsable de la mort de plusieurs représentants des forces de l’ordre et des forces armées, envoyées dans des missions risquées, mal évaluées, impossibles ?

Quelques jours après ses douteuses déclarations à propos des gens du voyage, celles sur la possible déchéance de nationalité de « certains » Français, illustrent une fixation presque maladive du président sur des populations déjà précarisées. Une telle obsession devrait éveiller des doutes quant aux capacités d’ouverture, de tolérance et d’apaisement d’un président que la fonction place, en principe, au-dessus de ces dérives et clivages toujours dangereux d’une société dont il est le représentant ultime.

Après ses inacceptables propos tenus à Grenoble la semaine dernière, pendant que le couple présidentiel passe ses vacances d’été dans la luxueuse propriété de la famille Bruni-Tedeschi, à quels coups de butoirs Nicolas Sarkozy va-t-il s’atteler avant de les asséner une fois de plus à la démocratie française, dès la rentrée annoncée « chaude » ? Quand on veut s’ériger en donneur de leçons, la première des vertus n’est-elle pas de balayer d’abord devant sa porte, particulièrement quand on passe le meilleur de son temps au « Cap-Nègre » ? À défaut de s’y employer, attention de ne pas recevoir un coup de karcher en retour, au moment où l’on s’y attend le moins…

Daniel Vanhove –Observateur civil, Auteur de La Démocratie Mensonge – 2008 – Ed. Marco Pietteur – coll. Oser Dire.

http://www.legrandsoir.info/Sarko-ou-les-outrances-d-un-petit-potentat-nevrose.html

dimanche 18 juillet 2010

Oppenheimer, J. Robert ou le conflit faustien entre la science et la conscience

Socio 13

Année de naissance: 1904 Année de mort: 1967 La vie du physicien Robert Oppenheimer est intimement liée à la Seconde Guerre mondiale et à la guerre froide. En ce sens, il incarne sans doute plus que tout autre les liens complexes unissant le monde scientifique et le monde politique au XXe siècle.

Nommé professeur de physique à l’Université de Californie dès l’âge de 25 ans, en 1929, il est l’auteur de nombreux travaux sur la théorie quantique de l’atome. Cependant, contrairement à un Niels Bohr ou un Richard Feynman, aussi important (sinon plus) si on tient compte uniquement des résultats scientifiques obtenus au cours de leurs travaux en physique, la vie de Robert Oppenheimer, véritable tragédie, aura inspirée de nombreux romanciers et dramaturges.

En 1942, naît le projet Manhattan (Manhattan Engineering District), initié dans le but de contrecarrer une possible arme secrète, très puissante, que les Nazis seraient alors en train de mettre au point.

L’objectif est de produire une bombe atomique et Oppenheimer se voit confier la responsabilité scientifique de ce projet. Il le coordonne en étant entouré de plusieurs des plus brillants physiciens de l’époque – mais pas Albert Einstein, contrairement à une légende tenace qui en fait le père de la bombe.

Rapidement, sur le site de Los Alamos, une véritable ville émerge et bientôt 50 000 personnes consacrent leur temps à la fabrication de la bombe. Elle explose pour la première fois le matin du 16 juillet 1945, à 5h30, à Alamogordo. Stoïque, Oppenheimer déclare : « Ça a marché », ce à quoi le physicien Kenneth Bainbridge aurait répliqué : « Maintenant, nous sommes tous des salauds. » Réplique cynique peut-être, mais moins que celle du président Truman. Après les explosions des 6 et 9 août sur Hiroshima et Nagasaki, devant un Oppenheimer affirmant : « Nous avons tous du sang sur les mains », Truman aurait répondu : « Ça part au lavage. »

Déjà, il y a plus de 2000 ans, Archimède fabriquait des armes pour le roi de Syracuse. Cette collusion entre mondes scientifiques, politique et militaire ne date donc pas d’hier. Mais l’ampleur du projet Manhattan, ses conséquences aussi bien que son impact sur l’imaginaire occidental contemporain, consacre une véritable rupture, un niveau inégalé du tragique, qu’inspire d’ailleurs l’opposition des deux coordonnateurs du projet : le général Leslie Groves, représentant archétypal du militaire, et le brillant, cultivé et angoissé Robert Oppenheimer, qui ne se relèvera jamais de sa participation au projet.

Figure faustienne par excellence, Robert Oppenheimer dénoncera dès 1947, dans une célèbre conférence au titre pourtant neutre (« La physique dans le monde contemporain »), l’absence de morale dans laquelle la science risque de glisser de plus en plus, conséquence de l’horreur de la Seconde Guerre. Ce réquisitoire ne le rapprochera pas des instances militaires et gouvernementales qui déjà, en 1944, enquêtaient sur son compte par le biais des services de contre-espionnage.

Directeur de l’Institute of Advanced Studies de Princeton en 1947, puis président de la Commission consultative sur l’énergie atomique, il est démis de ses fonctions en 1954 pour avoir refusé catégoriquement de participer à l’élaboration de la bombe H. Dès lors, les « faucons » (pour utiliser une expression de l’ère Bush mais tout à fait applicable à l’ère Eisenhower) vont s’acharner sur lui. En pleine guerre froide, peu de temps après l’exécution des Rosenberg et alors que la commission McCarthy achève ses travaux, Oppenheimer est accusé d’avoir noué des contacts avec les milieux communistes, d’être un espion à la solde de l’Union Soviétique. Il ne sera réhabilité que plusieurs années plus tard, peu de temps avant sa mort qui survient en 1967.

Moins connu du grand public qu’Albert Einstein, son opposition au développement de l’armement atomique et son pacifisme auront été moins spectaculaires que son célèbre aîné. Néanmoins, Oppenheimer aura subi beaucoup plus durement, dans sa vie quotidienne, pendant plusieurs années, les effets de ses principes. À la fois responsable de la fabrication de la bombe atomique et opposant farouche à la militarisation de la science, Robert Oppenheimer incarne peut-être plus que tout autre, au XXe siècle, les risques d’une industrialisation de la science au nom de l’État et des grandes entreprises.

Lien(s):Biographical Memoirs - Centennial at Berkeley - Opéra « Doctor Atomic »

http://socio13.wordpress.com/2010/07/16/oppenheimer-j-robert-ou-le-conflit-faustien-entre-la-science-et-la-conscience/