Le Grand Voyage
© Modigliani
Je ne sais plusqui vous étiez
à travers un écran de larmes
je vous cherche toujours
les mains
autour du cou
la pensée en rade
au large d’un monde
décalé
palpitant d’échos
votre voix
m’appelle d’une île
brumeuse
une fine lame de saphir
transperce l’artère jugulaire
je ne sais plus
la parole ailée
à l’orée des lèvres
je n’aspire qu’à vous rejoindre
de l’autre côté des ombres
et m’émerveiller
dans votre lumière
comme je la désire
cette pâleur de l’aube
entre vous et moi
vague déployée
sous le linceul des sillages
je ne sais plus du tout
où la mort nous entraîne
vers quelles contrées lointaines
nos rendez-vous s’inscrivent
comme pactes du sang
étreintes diluviennes
sur un tertre sacré
où ni vous ni moi
ne nous reconnaîtrons plus
vous étiez celle...
je suis celui qui…
la solitude m’arrache le cœur
tandis que vous migrez
au-delà de votre corps
devenu étranger
Les regrets me cernent
de violettes et douloureuses haleines
larmes à foison
s’égouttant le long de la pierre
comme des fils de sang transparent
où se dilue le ciel
de vos yeux limpides
dans lesquels je me noie
qui étiez-vous
ma traversée de l’orage ?
cavalière froide de la foudre
le sel vous escorte
l’argile vous façonne
en tout lieu
je ne suis plus qu’un feu
qui vous cuit
jusqu’à l’extase
à travers vous
j’ouvre un chemin
d’humanité et de fièvre
un chemin charnel
où le lait s’enracine
votre bouche a un goût
d’amande douce
mon aimée déparée
vous vivez sous la pierre
pendant que je respire
recréer ce monde
avec des cris de joie
et des gestes sauvages
je me sens si serré
dans la peau rétrécie
de ce fou furieux
que vous seule
saviez aimer
avec les loups je hurle
vers la lune
un amour insensé
je me rassemble
dans l’angoisse infinie
de votre disparition
de mon être délité
j’ai fait un mausolée
où viennent sangloter
les constellations qui brodent
la robe nuptiale de votre nuit
je m’enfonce
comme une raie géante
vers les grandes profondeurs
de votre front impassible
où je m’en vais trouver
la sérénité et le silence
je n’ai plus nul souvenir
à opposer à votre absence
j’étais votre naissance
lorsque l’arc-en-ciel déployait
les fastes de l’éclaircie
nous dansâmes
jusqu’à nous évanouir
sur l’arête d’un diamant
et la terre pour vous
poussait les portes secrètes du temps
© Modigliani

l’un contre l’autre
nous buvions la sève du matin
dans le ravissement
d’un baiser sans fin
des jours et des nuits
à nous confondre
chaque grain de ma peau
vous contenait toute entière
tout ce qui vit
en vous s’épanouissait
vous étiez le miroir
que je traversais de rêve en rêve
conscient de cet amour
qui nous offrait
ses plus belles matières
j’étais un champs de coquelicots
où vous aimiez rire et tournoyer
avec le vol ascendant
de l’alouette
je vous donnais mes regards
lorsque vous ne vouliez plus rien voir
et vous m’attendiez toujours
sur les cimes claires du sommeil
maintenant
vous êtes ma mémoire
et ma tombe.
André Chenet

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