par Luce Péclard
Monsieur le Chat Haret
Il vient donc à heures régulières absorber gravement sa pitance. Ses apparitions se règlent sur le rythme des saisons : plus tard, plus tôt, suivant la luminosité forte ou faible ; car Monsieur le Chat Haret est doté d’une horloge biologique infaillible, qui en remontre sagement aux humains souvent déboussolés ! Postée derrière la fenêtre, je puis admirer à loisir son pelage superbe ; des raies noires sur fond beige, et longitudinales, ce qui est rare. Si bien que je l’ai baptisé « Marcassin ». Avec le temps, il est parvenu à connaître son nom, lui, le sauvage animal des fourrés anonymes. Je l’appelle fréquemment à la cantonade, sur trois notes, ré-si-sol, et j’arrive maintenant à le faire revenir sur ses pas quand d’aventure il s’est éloigné de son assiette par hasard restée vide.
Monsieur le Chat Haret ne s’est encore jamais laissé caresser, bien que ma main tendue tente patiemment de gagner une fraction de millimètre. J’aime cela. Il reste indépendant, intouché, âme entière inviolable. Quand j’approche davantage, il me souffle contre, posément, attentif à marquer nos limites respectives. Ou bien il s’assied en me tournant le dos. Je n’insiste pas. Cela me plaît, cette fierté à toute épreuve !
J’ai longtemps cru Marcassin muet, jusqu’à ce jour unique de février où je l’ai surpris, arc-bouté sur la terrasse, en train de lancer à trois reprises un miaulement guttural et rauque du fond des âges, ses yeux dorés fixés sur l’énigme des grands bois, proches du Sauteruz où il se désaltère sous la lune. Son langage m’a fait frissonner, quelle leçon ! Monsieur le Chat Haret ne s’exprime que lorsqu’il a quelque chose d’important à dire, en pesant ses sons. Quel poète !
Marcassin repart toujours à la nuit tombante, il y a belle heurette que son cadran interne lui en dicte le moment juste. Je le regarde s’éloigner en trottinant, selon son itinéraire de saison. Il s’en va sur le chemin d’abord, puis coupe à travers champs vers un havre connu de lui seul. Je suppose qu’il prend logis en hiver dans une cabane à génisses un peu délabrée et garnie de paille, non loin du ruisseau. Libre et inapprivoisé, intact. Sa petite silhouette disparaît de ma ligne d’horizon, et j’éprouve alors une indéfinissable et irrépressible nostalgie, comme s’il emportait une partie de moi-même, tout à la fois infime et importante !
© Luce Péclard
16.11.05
Paru dans le Scribe, revue littéraire vaudoise, en décembre 2005.
Source photo : http://www.veeweyde.be/pages/petitionchatsfr.html
Source photo : http://www.veeweyde.be/pages/petitionchatsfr.html

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