Nos jeunes peintres semblaient être affairées et attentionnées en recevant le public lors de l’exposition organisée par l’Association des Beaux arts et qui se tient jusqu’au 5 avril dans le hall du Théâtre National. Une cinquantaine de tableaux sont accrochés sur les cimaises. Certaines jeunes femmes dont c’est la première manifestation ont surmonté leurs hésitations après des assurances débarrassées d’appréhensions timides.
Je commence par Mélica Garni que j’ai découvert lors d’une précédente exposition à la galerie de l’UNAP, rue Pasteur. J’ai admiré alors son tableau intitulé Champ de marguerite. Avec humilité, elle se dit amateur mais vit et souffre de la passion des peintres confirmés. J’ai été émerveillé par son travail et c’est ainsi que de son atelier les tableaux longtemps cachés se sont retrouvés livrés au public. J’ai particulièrement apprécié « Oliveraie à M’chedellah », « Venelle à Biskra » et « Boussada » des peintures à l’huile sur des tons de verdures et de gaieté oasiennes. Les titres des tableaux parlent eux-mêmes et dispensent de toute description. Peut-on décrire un tableau si l’œil n’est pas présent et la curiosité en éveil ? Le beau ne se décrit pas, il s’admire.
Le public découvre des œuvres qui ne méritent pas d’être cachées. Un peintre doit-il se soumettre à une sorte d’auto-censure d’humilité ? Ne doivent-elles pas, même aux aurores d’une carrière prometteuse, s’engager en livrant à nos regards le résultat d’un travail sérieux dans une beauté en construction entre le ciel et la terre, le végétal et le minéral et aussi entre le rêve et la réalité.
Dans cette exposition pour l’engagement, c’est ce qu’a fait le TNA, en invitant nos peintres à nous dévoiler leurs secrets qu’elles croyaient tout à elles. Ils ne leur appartiennent plus maintenant.
Paysages, Casbah, natures mortes, ruelles, enfants, quelques aspects des œuvres présentées et aussi une réussite du début, sur ce chemin que tout peintre emprunte pour - qui sait ?- un grand boulevard par la persévérance et le travail pour la réussite.
Au détour d’un panneau, on rencontre Sédira Hafida encore un peintre qui parait à l’aise dans des genres différents et renouvelle nettement sa façon de peindre suivant les sujets.
Fille d’El Biar, elle tenait à monter sa Casbah d’antan avec « La rue de la mer rouge » et « Enfants devant la porte » des tableaux en pastel qui nous rappellent les vues de cartes postales lorsque la Casbah tenait encore et que ses murs supportaient nos cris et nos griffes. Hafida nous remémore sur ses toiles ces souvenirs heureux à jamais perdus. Dans le tableau « Scène de la Casbah », on est saisi par les tons du pastel et aussi par la démarche devinée des femmes d’antan dans une architecture casbéenne et des encorbellements typiques. Cependant, dans l’artiste qui ne veut pas se séparer de ses tableaux, on sent la nostalgie au travers des œuvres sans équivoque possible. Hé Pardi ! Hafida, Bent lébiar, ses ancêtres sont issues de la Casbah.
Pour Souhila Benalia, la nature, les objets sont synonymes de liberté. Liberté apparente qui se détache de la composition figée mais respectant des équilibres secrets, des contrepoints colorés et des rythmes sous-jacents qui trace une invisible trame à travers laquelle le peintre s’exprime et quelque fois se déchaîne comme dans la répétitivité dans l’usage du crayon de couleur, indice peut-être de son enfance. Le contraste est fort entre les objets qui sont au cœur de la composition et le cadre qui s’envole dans un impressionnisme débutant en acrylique comme dans ce tableau intitulé « Nature morte ». Les contrastes également parlent au niveau du dessin lui-même et du gravisme en gamme de gris, soit au niveau des estompages qui apparaissent avec discrétion mais attirent l’œil encore plus vivement comme dans les tableaux au crayon intitulés « Le luth » et « Cuivres ».
Quittant le pastel et le crayon pour la peinture l’huile, on est happé par deux jolis tableaux de Djamila Khemmachou qui présente « El Ain lemzaouqa » une fontaine de la Casbah et « Le café des platanes » dans un rapport minéral/végétal où l’ocre domine timidement le feuillu des platanes.
Chez la jeune Siham Rahmani, le décor et les objets respectent peut-être plus clairement les lois classiques de la composition, mais les éléments architecturaux surgissent du tableau en masse coloré qui les isolent du contexte. Ainsi apparaît le tableau « Ruelle de la médina de Constantine » peint avec du café liquide séché, peinture acrylique et crayons de couleur. Dans un autre tableau intitulé « Marché de Ghardaia », la lumière semble par moment issue de la terre et non plus un reflet du ciel, comme si la terre prenait sa propre vie en main et l’exprimait avec allégresse. Dans un autre de ses tableaux « Objets », on ne peut rester indifférent devant ces objets de grand’mère qui nous ont jadis bercés : vieux moulin à café que nos grand’mères nous imposaient à tourner, quinquet de nos crépuscules, lemrech en cuivre qui sert à parfumer notre café d’eau de fleurs d’oranger et le petit steel en cuivre du hammam. Et , en toute beauté, Siham nous offre le tableau qui accroche les hommes : Jeune filles. Une scène de jeunes filles, des nailiyates ( ?) allant chercher de l’eau au bord l’oued. Serait-elle sur les traces de Dinet ?
En devenir, nos peintres sont conscientes de quelques insuffisances relevées dans la maîtrise des perspectives, du fini des arrières plans et de certains jeux d’ombre et de lumière. Mais tout cela s’apprend et c’est devant un mur que l’on reconnaît un maçon, dit-on. Nos charmantes peintres ont lancé leur mur, donnant leur le temps de le finir et de le monter droit.
Cette exposition a permis de découvrir les peintres de demain, en pleine croissance et, posée sur le socle de leur timidité on reconnaît les mains d’artistes dont on aimerait avoir un tableau dans un mur de son salon.
Parlant de ces cinq femmes, il serait mal séant, en plus des efforts que fournissent le TNA et l’Association des Beaux-Arts pour promouvoir la culture, de ne pas signaler les œuvres des autres peintres accrochées aux murs et qu’il faut absolument aller admirer.
Abderrahmane Zakad

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