
Aloufok
dimanche 25 avril 2010, par La Rédaction
Quelque 3.000 personnes ont participé dimanche à Beyrouth à une "Laïque Pride", réclamant l’instauration du mariage civil et l’abolition du confessionnalisme politique dans ce pays de cinq millions d’habitants où cohabitent pas moins de 18 confessions religieuses.
"Le mariage civil, pas la guerre civile", proclamait une banderole, allusion au fait que lorsque deux personnes de confessions différentes veulent s’unir, elles doivent aller se marier à l’étranger, le plus souvent à Chypre, si aucun des conjoints ne souhaite se convertir à la religion de l’autre.
Le Liban a mis en place en 1943 un système de partage du pouvoir qui accordait aux chrétiens la majorité au Parlement et stipulait que le président doit être maronite, le Premier ministre un sunnite et le président du Parlement, un chiite.
L’accord de Taëf qui a mis fin à la guerre civile de 1975-1990 a donné aux musulmans la parité au Parlement et prévu l’abolition du confessionnalisme, mais le système persiste et des quotas basés sur la religion sont observés dans l’administration, l’armée et l’éducation. "Nous ne pouvons vivre dans un pays où les professeurs d’université libanais ne peuvent être embauchés à plein temps que s’ils ne dépassent pas les quotas de l’année", explique Kinda Hassan, l’une des organisatrices de la manifestation.
"Nous ne pouvons vivre dans un pays où ils répartissent les postes de ministres en fonction de leur confession, non de leurs mérites".
Les hommes politiques se sont jusqu’ici opposés aux tentatives de réformer le système électoral libanais, par exemple en introduisant la représentation proportionnelle pour diluer le pouvoir des factions basées sur le confessionnalisme.
"Le confessionnalisme affecte pratiquement tout le monde au Liban, que ce soit pour le mariage, l’emploi, la vie sociale", déplore Aman Makouk, une enseignante retraitée de 62 ans.
"Même au gouvernement pourquoi faut-il que le président soit un maronite ? Ce pourrait être un musulman, un druze, ou quelqu’un d’autre".
"Au lieu de se débarrasser de cette mentalité, les gens s’y enferment de plus en plus".
"Le système libanais accorde une part du pouvoir à chaque communauté, ce qui n’est pas un petit acquis pour un pays aussi divisé dans une région violente et explosive", fait valoir Paul Salem, directeur pour le Proche-Orient du Carnegie Endowment for International Peace. "Mais le système devrait permettre davantage de concurrence, de progrès et d’évolution", nuance-t-il en prônant une réforme électorale, la décentralisation et la fin des quotas au Parlement.
Mais des telles réformes seraient difficiles à faire adopter en raison de l’opposition de l’oligarchie au pouvoir.
"Dans tout pays où vous avez quatre ou cinq hommes politiques tenant le haut du pavé, ils ne vont pas partager volontiers leur pouvoir ou changer le système d’une manière qui les affaiblirait".
La peur est un autre obstacle à changer, ajoute Salem.
"Une personne peureuse s’accroche à ce qu’elle connaît. Et toute les communautés au Liban ont peur. Tout le monde a peur, tout le monde est une victime, de sorte qu’il est difficile de les convaincre de changer".
(Dimanche 25 avril 2010 - Avec les agences de presse)
« C’est mon cœur qui m’a dit d’être ici, s’enthousiasme Rajah, un graphiste de 40 ans. C’est impensable que nous soyons, nous Libanais, encore à l’âge de pierre concernant les droits humains ! » Perdu dans la foule sur le front de mer de Beyrouth, il regarde avec émotion les banderoles de toutes les couleurs réclamer l’égalité homme-femme, l’instauration du mariage civil, l’abolition du confessionnalisme politique et plus généralement la laïcité pour ce pays où 18 communautés religieuses cohabitent.
A 11h30, le cortège quitte la Corniche d’Aïn el-Mreisseh, direction le Parlement libanais, dans le centre-ville. Alexandre Paulikevitch, danseur, chorégraphe et co-organisateur de cette marche citoyenne, s’étonne de la mobilisation. Lancée il y a moins de 6 mois par cinq amis sur une page Facebook, cette Laïque Pride s’est répandue comme une traînée de poudre sur tous les réseaux sociaux libanais. Paulikevitch attendait à peine 1.000 personnes, le quadruple a répondu à l’appel : « C’est juste incroyable de voir tout ce monde ici ! Il y a des gens de tous âges, de tous horizons ! Je ne sais pas si cette marche changera quelque chose, mais c’était important de faire entendre notre voix. »
Dans la manifestation, les slogans scandés au mégaphone et repris par ces partisans de la laïcité, sont clairs : « Quelle est ta confession ? De quoi je me mêle ! », « On veut le mariage civil, pas la guerre civile », « La laïcité est la solution » ou encore « Ni française, ni turque, vive la laïcité à la libanaise ! ».
Ces Libanais sont venus en famille, avec leurs enfants, ou simplement en couple comme Ghada et Fadi. Ces derniers, de religions différentes, ne peuvent pas se marier sans que l’un ne se convertisse à la religion de l’autre. Victimes du système confessionnel censé protéger les minorités, Ghada et Fadi n’ont qu’une solution : s’envoler pour Chypre ou ailleurs pour contracter un mariage civil. Un choix que de nombreux jeunes Libanais sont acculés à faire. « Ça n’a pas de sens de devoir quitter notre pays pour nous marier ! Nous, nous voulons vivre ensemble malgré nos différences ! », poursuit Fadi.
Arrivée à 200m du Parlement, la manifestation se fige : un cordon policier empêche le passage. Intraitables, les forces de l’ordre ne bougent pas d’un centimètre. Dans la foule, musiciens et chanteurs prennent le relais, dans la foulée de l’hymne de cette marche écrit par le rappeur Rayess Bek. « Les hommes politiques ont peur de nous et de notre projet, assure Joseph Younès, membre du collectif d’organisation. Nous représentons la fin de leur système politique. Ce n’est pas étonnant si on nous barre la route du Parlement. » A midi, alors que la foule continue de chanter en chœur devant des policiers amusés, le muezzin de l’une des nombreuses mosquées du centre-ville de la capitale libanaise lance son prêche. Une image ne manquant pas de sel.
Finalement, les manifestants se dispersent rapidement, toujours en chantant. En repartant du centre-ville par où elle était arrivée, Tania se pose une question : « Je me demande si les Libanais étaient nombreux au Trocadéro à Paris, ce midi, pour leur Laïque Pride... »
( Par David Hury, dimanche 25 avril 2010 )
http://www.aloufok.net/spip.php?article1778
dimanche 25 avril 2010, par La Rédaction
Quelque 3.000 personnes ont participé dimanche à Beyrouth à une "Laïque Pride", réclamant l’instauration du mariage civil et l’abolition du confessionnalisme politique dans ce pays de cinq millions d’habitants où cohabitent pas moins de 18 confessions religieuses.
"Le mariage civil, pas la guerre civile", proclamait une banderole, allusion au fait que lorsque deux personnes de confessions différentes veulent s’unir, elles doivent aller se marier à l’étranger, le plus souvent à Chypre, si aucun des conjoints ne souhaite se convertir à la religion de l’autre.
Le Liban a mis en place en 1943 un système de partage du pouvoir qui accordait aux chrétiens la majorité au Parlement et stipulait que le président doit être maronite, le Premier ministre un sunnite et le président du Parlement, un chiite.
L’accord de Taëf qui a mis fin à la guerre civile de 1975-1990 a donné aux musulmans la parité au Parlement et prévu l’abolition du confessionnalisme, mais le système persiste et des quotas basés sur la religion sont observés dans l’administration, l’armée et l’éducation. "Nous ne pouvons vivre dans un pays où les professeurs d’université libanais ne peuvent être embauchés à plein temps que s’ils ne dépassent pas les quotas de l’année", explique Kinda Hassan, l’une des organisatrices de la manifestation.
"Nous ne pouvons vivre dans un pays où ils répartissent les postes de ministres en fonction de leur confession, non de leurs mérites".
Les hommes politiques se sont jusqu’ici opposés aux tentatives de réformer le système électoral libanais, par exemple en introduisant la représentation proportionnelle pour diluer le pouvoir des factions basées sur le confessionnalisme.
"Le confessionnalisme affecte pratiquement tout le monde au Liban, que ce soit pour le mariage, l’emploi, la vie sociale", déplore Aman Makouk, une enseignante retraitée de 62 ans.
"Même au gouvernement pourquoi faut-il que le président soit un maronite ? Ce pourrait être un musulman, un druze, ou quelqu’un d’autre".
"Au lieu de se débarrasser de cette mentalité, les gens s’y enferment de plus en plus".
"Le système libanais accorde une part du pouvoir à chaque communauté, ce qui n’est pas un petit acquis pour un pays aussi divisé dans une région violente et explosive", fait valoir Paul Salem, directeur pour le Proche-Orient du Carnegie Endowment for International Peace. "Mais le système devrait permettre davantage de concurrence, de progrès et d’évolution", nuance-t-il en prônant une réforme électorale, la décentralisation et la fin des quotas au Parlement.
Mais des telles réformes seraient difficiles à faire adopter en raison de l’opposition de l’oligarchie au pouvoir.
"Dans tout pays où vous avez quatre ou cinq hommes politiques tenant le haut du pavé, ils ne vont pas partager volontiers leur pouvoir ou changer le système d’une manière qui les affaiblirait".
La peur est un autre obstacle à changer, ajoute Salem.
"Une personne peureuse s’accroche à ce qu’elle connaît. Et toute les communautés au Liban ont peur. Tout le monde a peur, tout le monde est une victime, de sorte qu’il est difficile de les convaincre de changer".
(Dimanche 25 avril 2010 - Avec les agences de presse)
« C’est mon cœur qui m’a dit d’être ici, s’enthousiasme Rajah, un graphiste de 40 ans. C’est impensable que nous soyons, nous Libanais, encore à l’âge de pierre concernant les droits humains ! » Perdu dans la foule sur le front de mer de Beyrouth, il regarde avec émotion les banderoles de toutes les couleurs réclamer l’égalité homme-femme, l’instauration du mariage civil, l’abolition du confessionnalisme politique et plus généralement la laïcité pour ce pays où 18 communautés religieuses cohabitent.
A 11h30, le cortège quitte la Corniche d’Aïn el-Mreisseh, direction le Parlement libanais, dans le centre-ville. Alexandre Paulikevitch, danseur, chorégraphe et co-organisateur de cette marche citoyenne, s’étonne de la mobilisation. Lancée il y a moins de 6 mois par cinq amis sur une page Facebook, cette Laïque Pride s’est répandue comme une traînée de poudre sur tous les réseaux sociaux libanais. Paulikevitch attendait à peine 1.000 personnes, le quadruple a répondu à l’appel : « C’est juste incroyable de voir tout ce monde ici ! Il y a des gens de tous âges, de tous horizons ! Je ne sais pas si cette marche changera quelque chose, mais c’était important de faire entendre notre voix. »
Dans la manifestation, les slogans scandés au mégaphone et repris par ces partisans de la laïcité, sont clairs : « Quelle est ta confession ? De quoi je me mêle ! », « On veut le mariage civil, pas la guerre civile », « La laïcité est la solution » ou encore « Ni française, ni turque, vive la laïcité à la libanaise ! ».
Ces Libanais sont venus en famille, avec leurs enfants, ou simplement en couple comme Ghada et Fadi. Ces derniers, de religions différentes, ne peuvent pas se marier sans que l’un ne se convertisse à la religion de l’autre. Victimes du système confessionnel censé protéger les minorités, Ghada et Fadi n’ont qu’une solution : s’envoler pour Chypre ou ailleurs pour contracter un mariage civil. Un choix que de nombreux jeunes Libanais sont acculés à faire. « Ça n’a pas de sens de devoir quitter notre pays pour nous marier ! Nous, nous voulons vivre ensemble malgré nos différences ! », poursuit Fadi.
Arrivée à 200m du Parlement, la manifestation se fige : un cordon policier empêche le passage. Intraitables, les forces de l’ordre ne bougent pas d’un centimètre. Dans la foule, musiciens et chanteurs prennent le relais, dans la foulée de l’hymne de cette marche écrit par le rappeur Rayess Bek. « Les hommes politiques ont peur de nous et de notre projet, assure Joseph Younès, membre du collectif d’organisation. Nous représentons la fin de leur système politique. Ce n’est pas étonnant si on nous barre la route du Parlement. » A midi, alors que la foule continue de chanter en chœur devant des policiers amusés, le muezzin de l’une des nombreuses mosquées du centre-ville de la capitale libanaise lance son prêche. Une image ne manquant pas de sel.
Finalement, les manifestants se dispersent rapidement, toujours en chantant. En repartant du centre-ville par où elle était arrivée, Tania se pose une question : « Je me demande si les Libanais étaient nombreux au Trocadéro à Paris, ce midi, pour leur Laïque Pride... »
( Par David Hury, dimanche 25 avril 2010 )
http://www.aloufok.net/spip.php?article1778

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