Sam ROBERTS
Isabelle Rousselot. Édité par Michèle Mialane.
On a plus de chances de surprendre une conversation en vlashki - une variante de l'istro-roumain -dans le Queens que dans les villages de montagne isolés de Croatie, les immigrants désormais installés à New York les ayant quittés depuis des années.
Dans une église catholique romaine du Bronx, à Morrisania, la messe est dite une fois par mois en garifuna, une langue arawak parlée par les descendants des esclaves africains qui ont fait naufrage près de St Vincent dans les Caraïbes et se sont ensuite exilés en Amérique centrale. Aujourd'hui, le garifuna est de fait aussi répandu dans le Bronx et à Brooklyn qu'au Honduras et au Belize.
Et Rego Park dans le Queens est la patrie d'Hosni Hussein, qui est, selon lui, la seule personne à New York qui parle mamuju, une langue austronésienne usitée dans la province indonésienne du Sulawesi Ouest où il a grandi. M. Hussein, 67 ans, n'a personne à qui parler dans sa langue, même pas sa femme et ses enfants.
“Ma femme est originaire de Java et mes enfants sont nés à Jakarta, ils n'ont aucun lien avec le mamuju," précise-t-il. "Je ne lis pas de livres en mamuju. D'ailleurs il n’en existe pas. Je parle mamuju uniquement lorsque je retourne dans mon pays ou au téléphone avec mon frère."
Ces langues ne se contentent pas de faire de New York la ville possédant la plus grande diversité linguistique au monde. Elles constituent aussi une partie du trésor inestimable des langues en voie de disparition qui ont pris racine à New York – des langues nées sous tous les cieux du monde et qu’on entend aujourd'hui plus souvent dans les différents quartiers de New York que nulle part ailleurs.
En l’absence d’un décompte précis, certains experts pensent que New York accueille plus de 800 langues – bien plus que les 176 langues parlées par les étudiants dans les écoles publiques de la ville ou les 138 langues que les résidents du Queens (le quartier le plus diversifié de New York), ont indiquées en 2000 sur leur formulaire de recensement.
"C'est la capitale mondiale de la densité linguistique" a déclaré Daniel Kaufman, un professeur de linguistique associé à l'Université de New York. "Nous sommes aujourd’hui au cœur même de la menace d’extinction car nous vivons au milieu de langues qui n'existeront plus dans les 20 à 30 prochaines années."
Afin de garder ces voix en vie, le Professeur Kaufman a participé au démarrage d'un projet, « l'Alliance des langues menacées de disparition », qui vise à identifier et enregistrer les langues en voie d'extinction, dont beaucoup n'ont pas d'alphabet écrit, et à encourager les locuteurs natifs à enseigner leur langue à leurs compatriotes.
" Le mot « préserver » convient mal pour une langue" déclare Robert Holman qui enseigne à l'université Columbia et à New York et travaille avec le professeur Kaufman sur l'Alliance. " Ce n'est pas comme de mettre de la confiture dans un pot. Une langue, on s’en sert. Une langue, c'est une conscience. Tout le monde veut parler anglais, mais personne ne chante ces berceuses qui nous aident à nous endormir le soir et à rêver – et c'est de cela que nous parlons."
Avec les langues nationales et l'anglais qui font reculer l'isolement linguistique des îles et des villages isolés, New York est devenu une Babel à l'envers – un aimant pour les immigrés et leurs langues.
New York est un laboratoire de richesses linguistiques sur le déclin, pour lequel le City University Graduate Center (CUNY) aménage un programme visant à sauver les langues menacées d'extinction. « Selon de nombreux linguistes, la mondialisation entraîne pour les langues une menace d’extinction de plus en plus rapide », a déclaré Juliette Blevins, une éminente linguiste engagée par la City University pour démarrer le programme.
Outre les douzaines de langues amérindiennes, les langues étrangères vulnérables parlées à New York comprennent, selon les chercheurs, l'araméen, le chaldéen et le mandéen pour les langues sémitiques, la langue boukharique (langue juive boukharienne, plus parlée dans le Queens qu'en Ouzbékistan ou au Tadjikistan), le chamorro, des îles Mariannes, le gaélique irlandais, la langue cachoube (Pologne), les langues indigènes du Mexique, l'allemand pennsylvanien, les langues rhéto-romanes, (le rromani (Balkans) et le yiddish. Les chercheurs projettent de prospecter un tout petit quartier afghan à Flushing, dans le Queens, à la recherche de la langue ormuri, qui serait parlée par un petit nombre de gens au Pakistan et en Afghanistan.
L'Alliance pour les Langues menacées d’extinction va utiliser des techniques de terrain qui sont généralement employées pour les collectivités étrangères exotiques et isolées, en commençant ses recherches par les enclaves de la ville à fort caractère ethnique.
« Personne n’a systématiquement exploré les zones de New-York à forte population immigrée pour y rechercher les langues menacées » précise le professeur Kaufman.
Les Nations Unies conservent un atlas des langues menacées d'extinction et les experts de l'ONU ainsi que les linguistes s'accordent généralement pour dire qu'une langue a de fortes chances de disparaître dans une ou deux générations quand la population qui parle cette langue est trop réduite et en déclin. Les guerres et nettoyages ethniques, ainsi que l‘enseignement obligatoire dans la langue nationale, contribuent également à éroder les langues vernaculaires.
Au cours des dernières décennies, en Istrie, une péninsule isolée située au Nord-Est de l’Adriatique, le croate a commencé à remplacer le vlashki, parlé par les Istriens qui sont considérés comme le plus petit groupe ethnique encore vivant en Europe. Mais après avoir commencé à immigrer dans le Queens, souvent afin d'échapper à la misère noire, les Istriens ont largement abandonné le croate et ont recommencé à parler vlashki.
Valnea Smilovic, 59 ans, à gauche, avec sa mère, de 92 ans, dans le Queens. Elles parlent encore le vlashki, la langue des Istriens.
« Des villages entiers se sont vidés, » raconte Valnea Smilovic, 59 ans, qui est venue aux États-Unis dans les années 60 avec ses parents, son frère et sa sœur. « La plupart d'entre nous vivent maintenant dans ce pays. »
Mme Smilovic parle encore vlashki avec sa mère, 92 ans, qui ne connaît pas très bien l'anglais, comme ses frère et sœur. « Mais pas trop », indique Mme Smilovic, car son mari ne parle que croate et son fils, qui est né aux États-Unis, parle anglais et un peu le croate.
« Est-ce que je m'inquiète pour notre culture ? » se demande Mme Smilovic. « En vieillissant, je pense davantage à ces choses. Beaucoup de gens âgés meurent et la langue meurt avec eux.»
Il y a quelques années, une de ses cousines, Zvjezdana Vrzic, né en Istrie, un professeur associé de linguistique à l'université de New York, a organisé une réunion dans le Queens au sujet de la préservation du vlashki. Elle a été surprise de voir qu’une centaine de personnes y ont participé.
« Une langue reflète la singularité de ceux qui la parle, » déclare le professeur Vrzic qui a récemment édité un manuel audio de conversation vlashki et qui travaille actuellement à un dictionnaire vlashki-croate-anglais sur Internet.
L'istro-roumain est classé par l'Université comme en sérieux danger d'extinction et, selon le professeur Vrzic, les habitants du Queens originaires de l’Istrie - plusieurs centaines - surpassent en nombre ceux qui vivent encore au pays. « Personne n'a essayé de m'enseigner la langue, » a-t-elle déclaré. « Ce n'était pas considéré comme une chose de valeur, méritant d’être transmise à une autre génération. »
Quelques langues étrangères en voie d’extinction ont également trouvé asile, refuge aux alentours de New York et dans les contrées environnantes. Au nord du New Jersey, le néo-araméen, dont les racines remontent à la langue de Jésus et au Talmud, est encore parlé par les immigrés syriens et enseigné dans les églises orthodoxes syriaques à Paramus et à Teaneck.
Le révérend Eli Shabo parle le néo-araméen chez lui, comme ses enfants, mais seulement "parce que je suis leur professeur", ajoute-t-il.
Et sur Long Island, les chercheurs ont découvert plusieurs personnes qui parlent couramment le mandéen, une variante perse de l'araméen parlée par une petite centaine de personnes dans le monde. L'un d'eux, Dakhil Shooshtary, 76 ans, un bijoutier retraité qui a quitté l'Iran et s'est installé sur Long Island il y a 45 ans, est en train d’établir un dictionnaire mandéen.
Pour le professeur Kaufman, la découverte de personnes parlant une langue en voie d'extinction est parfois le fruit d'un heureux hasard. Après avoir effectué sans succès, en 2006, un voyage en Indonésie pour trouver quelqu'un qui parle mamuju, il a assisté dans le Queens à un mariage dans sa famille, il y a deux ans. M. Hussein se trouvait par hasard assis à côté de lui. Sans perdre une minute, il a filmé M. Hussein en train de parler sa langue maternelle.
"C'est sûrement la première fois que quelqu'un a enregistré une vidéo montrant quelqu'un en train de parler cette langue", a déclaré le professeur Kaufman, qui a fondé, il y a deux ans, un centre de recherche à Manhattan, la Station de terrain urbaine pour la recherche linguistique.
Il a également embauché Daowd I. Salih, 45 ans (un réfugié du Darfour qui vit dans le New Jersey et travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite), pour enseigner le massalit, une langue tribale, à une classe de linguistes de l'Université de New York. Ils sont en train de réaliser, une méticuleuse lexicographie massalit pour codifier la grammaire, les définitions et les prononciations.
"La langue, c'est l'identité" a déclaré M. Salih, qui est aux États-Unis depuis une décennie. "De nombreuses tribus africaines au Darfour ont perdu leur langue. Nous sommes dans le pays où tout est possible et ces étudiants peuvent nous aider à mettre par écrit cette langue au lieu de la laisser s’éteindre."
Les personnes qui parlent garifuna, langue remplacée en Amérique Centrale par l'espagnol et l'anglais, s'efforcent d'empêcher sa disparition dans leurs quartiers de New York. Des cours réguliers ont été créés au centre culturel de la Yurumein House dans le Bronx, ainsi qu'à Brooklyn où James Lovell, un professeur de musique en école publique, dirige une petite classe de garifuna au Centre de formation permanente de Biko dans l'East Bushwick.
M. Lovell, qui est parti du Belize et arrivé à New York en 1990, raconte que ses aînés, des jumeaux de 21 ans, ne parlent pas garifuna. "Ils peuvent se débrouiller en espagnol ou en anglais, ils n'ont donc aucun besoin d'une autre langue", a-t-il indiqué, ajoutant que beaucoup de ses compatriotes ont senti "qu'ils n'arriveraient à rien avec leur culture garifuna et ont donc décidé de s'intégrer."
Mais, témoin de l’extinction de sa langue chez ses amis et au sein de sa famille, M. Lovell a décidé de plonger ses enfants les plus jeunes dans leur culture d'origine. Essentiellement au moyen de simples chansons bilingues qu'il accompagne avec enthousiasme à la guitare, il enseigne le garifuna à ses deux fillettes, Jamie, 11 ans, et Jazelle, 7 ans, ainsi qu'à leurs amis.
"Dès qu'elles quittent la maison ou qu'elles vont à l'école, elles parlent anglais," déclare M. Lovell. "Je leur enseigne leur histoire, l'histoire garifuna. Je leur apprends des chansons, et je leur explique ce que ces chansons signifient. Cela va leur donner une conscience de soi, leur permettre de mieux se connaître. Parler la langue leur donne déjà une force."
New York a été pendant longtemps une ville d'immigrés mais les linguistes la considèrent désormais comme un laboratoire d'étude et de préservation des langues en déclin rapide dans d'autres parties du monde.
http://video.nytimes.com/video/2010/04/28/nyregion/1247467719180/city-of-endangered-languages.html
Un article sur le site Internet du Times cet après-midi expose les efforts de l'Alliance des Langues menacées de disparition à la City University de New York pour repérer les New Yorkais qui parlent des langues qui sont, non seulement rares, mais qui sont surtout en train de disparaître dans leur patrie. Ce qui nous a mené à nous demander : quelles sont les langues les moins parlées à New York ? Bien qu'aucune de ces données n'ait été recensée au niveau de la ville, le recensement effectué par l'American Community Survey donne des chiffres au niveau des états. L'enquête demande aux résidents quelles langues en dehors de l'anglais parlent-ils chez eux. Les réponses sont pour le moins surprenantes :
- 6 personnes parlent cayuga
- 7 parlent les langues eskimo-aléoutes
- 9 parlent le delaware
- 10 parlent l'iroquois
- 10 parlent le kusaiean (parlé sur l'île de Kosrae en Micronésie)
- 13 parlent le mojave
- 13 parlent l'algonquin
- 22 parlent le kachin (parlé dans le nord-est du Myanmar)
- 22 parlent le pangasinan (parlé dans le nord-ouest des Philippines)
- 22 parlent le pidgin
- 24 parlent le zuni
- 26 parlent le kazakh
- 27 parlent le féroïen (parlé sur les îles Féroé appartenant au Danemark)
- 29 parlent l'inupiaq (une langue eskimo)
- 31 parlent le français cajun
- 32 parlent l'acehnais (parlé à Aceh, à l'ouest de Sumatra)
- 35 parlent le maya
- 36 parlent le toungouse (parlé en Sibérie et au nord-est de la Chine)
- 39 parlent le rheto-roman (parlé dans certaines parties de Suisse)
- 40 parlent le pohnpei (parlé sur l'île Pohnpei en Micronésie)
- 40 parlent le muscogee
Source : Listening to (and Saving) the World’s Languages
Article original publié le 28 avril 2010
Sur l’auteur
Tlaxcala est le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique.
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=10572&lg=fr
Isabelle Rousselot. Édité par Michèle Mialane.
On a plus de chances de surprendre une conversation en vlashki - une variante de l'istro-roumain -dans le Queens que dans les villages de montagne isolés de Croatie, les immigrants désormais installés à New York les ayant quittés depuis des années.
Dans une église catholique romaine du Bronx, à Morrisania, la messe est dite une fois par mois en garifuna, une langue arawak parlée par les descendants des esclaves africains qui ont fait naufrage près de St Vincent dans les Caraïbes et se sont ensuite exilés en Amérique centrale. Aujourd'hui, le garifuna est de fait aussi répandu dans le Bronx et à Brooklyn qu'au Honduras et au Belize.
Et Rego Park dans le Queens est la patrie d'Hosni Hussein, qui est, selon lui, la seule personne à New York qui parle mamuju, une langue austronésienne usitée dans la province indonésienne du Sulawesi Ouest où il a grandi. M. Hussein, 67 ans, n'a personne à qui parler dans sa langue, même pas sa femme et ses enfants.
“Ma femme est originaire de Java et mes enfants sont nés à Jakarta, ils n'ont aucun lien avec le mamuju," précise-t-il. "Je ne lis pas de livres en mamuju. D'ailleurs il n’en existe pas. Je parle mamuju uniquement lorsque je retourne dans mon pays ou au téléphone avec mon frère."
Ces langues ne se contentent pas de faire de New York la ville possédant la plus grande diversité linguistique au monde. Elles constituent aussi une partie du trésor inestimable des langues en voie de disparition qui ont pris racine à New York – des langues nées sous tous les cieux du monde et qu’on entend aujourd'hui plus souvent dans les différents quartiers de New York que nulle part ailleurs.
En l’absence d’un décompte précis, certains experts pensent que New York accueille plus de 800 langues – bien plus que les 176 langues parlées par les étudiants dans les écoles publiques de la ville ou les 138 langues que les résidents du Queens (le quartier le plus diversifié de New York), ont indiquées en 2000 sur leur formulaire de recensement.
"C'est la capitale mondiale de la densité linguistique" a déclaré Daniel Kaufman, un professeur de linguistique associé à l'Université de New York. "Nous sommes aujourd’hui au cœur même de la menace d’extinction car nous vivons au milieu de langues qui n'existeront plus dans les 20 à 30 prochaines années."
Afin de garder ces voix en vie, le Professeur Kaufman a participé au démarrage d'un projet, « l'Alliance des langues menacées de disparition », qui vise à identifier et enregistrer les langues en voie d'extinction, dont beaucoup n'ont pas d'alphabet écrit, et à encourager les locuteurs natifs à enseigner leur langue à leurs compatriotes.
" Le mot « préserver » convient mal pour une langue" déclare Robert Holman qui enseigne à l'université Columbia et à New York et travaille avec le professeur Kaufman sur l'Alliance. " Ce n'est pas comme de mettre de la confiture dans un pot. Une langue, on s’en sert. Une langue, c'est une conscience. Tout le monde veut parler anglais, mais personne ne chante ces berceuses qui nous aident à nous endormir le soir et à rêver – et c'est de cela que nous parlons."
Avec les langues nationales et l'anglais qui font reculer l'isolement linguistique des îles et des villages isolés, New York est devenu une Babel à l'envers – un aimant pour les immigrés et leurs langues.
New York est un laboratoire de richesses linguistiques sur le déclin, pour lequel le City University Graduate Center (CUNY) aménage un programme visant à sauver les langues menacées d'extinction. « Selon de nombreux linguistes, la mondialisation entraîne pour les langues une menace d’extinction de plus en plus rapide », a déclaré Juliette Blevins, une éminente linguiste engagée par la City University pour démarrer le programme.
Outre les douzaines de langues amérindiennes, les langues étrangères vulnérables parlées à New York comprennent, selon les chercheurs, l'araméen, le chaldéen et le mandéen pour les langues sémitiques, la langue boukharique (langue juive boukharienne, plus parlée dans le Queens qu'en Ouzbékistan ou au Tadjikistan), le chamorro, des îles Mariannes, le gaélique irlandais, la langue cachoube (Pologne), les langues indigènes du Mexique, l'allemand pennsylvanien, les langues rhéto-romanes, (le rromani (Balkans) et le yiddish. Les chercheurs projettent de prospecter un tout petit quartier afghan à Flushing, dans le Queens, à la recherche de la langue ormuri, qui serait parlée par un petit nombre de gens au Pakistan et en Afghanistan.
L'Alliance pour les Langues menacées d’extinction va utiliser des techniques de terrain qui sont généralement employées pour les collectivités étrangères exotiques et isolées, en commençant ses recherches par les enclaves de la ville à fort caractère ethnique.
« Personne n’a systématiquement exploré les zones de New-York à forte population immigrée pour y rechercher les langues menacées » précise le professeur Kaufman.
Les Nations Unies conservent un atlas des langues menacées d'extinction et les experts de l'ONU ainsi que les linguistes s'accordent généralement pour dire qu'une langue a de fortes chances de disparaître dans une ou deux générations quand la population qui parle cette langue est trop réduite et en déclin. Les guerres et nettoyages ethniques, ainsi que l‘enseignement obligatoire dans la langue nationale, contribuent également à éroder les langues vernaculaires.
Au cours des dernières décennies, en Istrie, une péninsule isolée située au Nord-Est de l’Adriatique, le croate a commencé à remplacer le vlashki, parlé par les Istriens qui sont considérés comme le plus petit groupe ethnique encore vivant en Europe. Mais après avoir commencé à immigrer dans le Queens, souvent afin d'échapper à la misère noire, les Istriens ont largement abandonné le croate et ont recommencé à parler vlashki.
Valnea Smilovic, 59 ans, à gauche, avec sa mère, de 92 ans, dans le Queens. Elles parlent encore le vlashki, la langue des Istriens.
« Des villages entiers se sont vidés, » raconte Valnea Smilovic, 59 ans, qui est venue aux États-Unis dans les années 60 avec ses parents, son frère et sa sœur. « La plupart d'entre nous vivent maintenant dans ce pays. »
Mme Smilovic parle encore vlashki avec sa mère, 92 ans, qui ne connaît pas très bien l'anglais, comme ses frère et sœur. « Mais pas trop », indique Mme Smilovic, car son mari ne parle que croate et son fils, qui est né aux États-Unis, parle anglais et un peu le croate.
« Est-ce que je m'inquiète pour notre culture ? » se demande Mme Smilovic. « En vieillissant, je pense davantage à ces choses. Beaucoup de gens âgés meurent et la langue meurt avec eux.»
Il y a quelques années, une de ses cousines, Zvjezdana Vrzic, né en Istrie, un professeur associé de linguistique à l'université de New York, a organisé une réunion dans le Queens au sujet de la préservation du vlashki. Elle a été surprise de voir qu’une centaine de personnes y ont participé.
« Une langue reflète la singularité de ceux qui la parle, » déclare le professeur Vrzic qui a récemment édité un manuel audio de conversation vlashki et qui travaille actuellement à un dictionnaire vlashki-croate-anglais sur Internet.
L'istro-roumain est classé par l'Université comme en sérieux danger d'extinction et, selon le professeur Vrzic, les habitants du Queens originaires de l’Istrie - plusieurs centaines - surpassent en nombre ceux qui vivent encore au pays. « Personne n'a essayé de m'enseigner la langue, » a-t-elle déclaré. « Ce n'était pas considéré comme une chose de valeur, méritant d’être transmise à une autre génération. »
Quelques langues étrangères en voie d’extinction ont également trouvé asile, refuge aux alentours de New York et dans les contrées environnantes. Au nord du New Jersey, le néo-araméen, dont les racines remontent à la langue de Jésus et au Talmud, est encore parlé par les immigrés syriens et enseigné dans les églises orthodoxes syriaques à Paramus et à Teaneck.
Le révérend Eli Shabo parle le néo-araméen chez lui, comme ses enfants, mais seulement "parce que je suis leur professeur", ajoute-t-il.
Et sur Long Island, les chercheurs ont découvert plusieurs personnes qui parlent couramment le mandéen, une variante perse de l'araméen parlée par une petite centaine de personnes dans le monde. L'un d'eux, Dakhil Shooshtary, 76 ans, un bijoutier retraité qui a quitté l'Iran et s'est installé sur Long Island il y a 45 ans, est en train d’établir un dictionnaire mandéen.
Pour le professeur Kaufman, la découverte de personnes parlant une langue en voie d'extinction est parfois le fruit d'un heureux hasard. Après avoir effectué sans succès, en 2006, un voyage en Indonésie pour trouver quelqu'un qui parle mamuju, il a assisté dans le Queens à un mariage dans sa famille, il y a deux ans. M. Hussein se trouvait par hasard assis à côté de lui. Sans perdre une minute, il a filmé M. Hussein en train de parler sa langue maternelle.
"C'est sûrement la première fois que quelqu'un a enregistré une vidéo montrant quelqu'un en train de parler cette langue", a déclaré le professeur Kaufman, qui a fondé, il y a deux ans, un centre de recherche à Manhattan, la Station de terrain urbaine pour la recherche linguistique.
Il a également embauché Daowd I. Salih, 45 ans (un réfugié du Darfour qui vit dans le New Jersey et travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite), pour enseigner le massalit, une langue tribale, à une classe de linguistes de l'Université de New York. Ils sont en train de réaliser, une méticuleuse lexicographie massalit pour codifier la grammaire, les définitions et les prononciations.
"La langue, c'est l'identité" a déclaré M. Salih, qui est aux États-Unis depuis une décennie. "De nombreuses tribus africaines au Darfour ont perdu leur langue. Nous sommes dans le pays où tout est possible et ces étudiants peuvent nous aider à mettre par écrit cette langue au lieu de la laisser s’éteindre."
Les personnes qui parlent garifuna, langue remplacée en Amérique Centrale par l'espagnol et l'anglais, s'efforcent d'empêcher sa disparition dans leurs quartiers de New York. Des cours réguliers ont été créés au centre culturel de la Yurumein House dans le Bronx, ainsi qu'à Brooklyn où James Lovell, un professeur de musique en école publique, dirige une petite classe de garifuna au Centre de formation permanente de Biko dans l'East Bushwick.
M. Lovell, qui est parti du Belize et arrivé à New York en 1990, raconte que ses aînés, des jumeaux de 21 ans, ne parlent pas garifuna. "Ils peuvent se débrouiller en espagnol ou en anglais, ils n'ont donc aucun besoin d'une autre langue", a-t-il indiqué, ajoutant que beaucoup de ses compatriotes ont senti "qu'ils n'arriveraient à rien avec leur culture garifuna et ont donc décidé de s'intégrer."
Mais, témoin de l’extinction de sa langue chez ses amis et au sein de sa famille, M. Lovell a décidé de plonger ses enfants les plus jeunes dans leur culture d'origine. Essentiellement au moyen de simples chansons bilingues qu'il accompagne avec enthousiasme à la guitare, il enseigne le garifuna à ses deux fillettes, Jamie, 11 ans, et Jazelle, 7 ans, ainsi qu'à leurs amis.
"Dès qu'elles quittent la maison ou qu'elles vont à l'école, elles parlent anglais," déclare M. Lovell. "Je leur enseigne leur histoire, l'histoire garifuna. Je leur apprends des chansons, et je leur explique ce que ces chansons signifient. Cela va leur donner une conscience de soi, leur permettre de mieux se connaître. Parler la langue leur donne déjà une force."
La ville des langues menacés de disparition
New York a été pendant longtemps une ville d'immigrés mais les linguistes la considèrent désormais comme un laboratoire d'étude et de préservation des langues en déclin rapide dans d'autres parties du monde.
http://video.nytimes.com/video/2010/04/28/nyregion/1247467719180/city-of-endangered-languages.html
Le pays des langues isolées
THE NEW YORK TIMES
Un article sur le site Internet du Times cet après-midi expose les efforts de l'Alliance des Langues menacées de disparition à la City University de New York pour repérer les New Yorkais qui parlent des langues qui sont, non seulement rares, mais qui sont surtout en train de disparaître dans leur patrie. Ce qui nous a mené à nous demander : quelles sont les langues les moins parlées à New York ? Bien qu'aucune de ces données n'ait été recensée au niveau de la ville, le recensement effectué par l'American Community Survey donne des chiffres au niveau des états. L'enquête demande aux résidents quelles langues en dehors de l'anglais parlent-ils chez eux. Les réponses sont pour le moins surprenantes :
- 6 personnes parlent cayuga
- 7 parlent les langues eskimo-aléoutes
- 9 parlent le delaware
- 10 parlent l'iroquois
- 10 parlent le kusaiean (parlé sur l'île de Kosrae en Micronésie)
- 13 parlent le mojave
- 13 parlent l'algonquin
- 22 parlent le kachin (parlé dans le nord-est du Myanmar)
- 22 parlent le pangasinan (parlé dans le nord-ouest des Philippines)
- 22 parlent le pidgin
- 24 parlent le zuni
- 26 parlent le kazakh
- 27 parlent le féroïen (parlé sur les îles Féroé appartenant au Danemark)
- 29 parlent l'inupiaq (une langue eskimo)
- 31 parlent le français cajun
- 32 parlent l'acehnais (parlé à Aceh, à l'ouest de Sumatra)
- 35 parlent le maya
- 36 parlent le toungouse (parlé en Sibérie et au nord-est de la Chine)
- 39 parlent le rheto-roman (parlé dans certaines parties de Suisse)
- 40 parlent le pohnpei (parlé sur l'île Pohnpei en Micronésie)
- 40 parlent le muscogee
Source : Listening to (and Saving) the World’s Languages
Article original publié le 28 avril 2010
Sur l’auteur
Tlaxcala est le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique.
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=10572&lg=fr

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