mardi 4 mai 2010

Le port de la burqa, plus grave que l'automutilation...


Ramdane ISSAAD

En Sarkozie, l’automutilation est considérée comme un acte conforme à la " contrairement au sinistre port de la burka qui est une tradition "dignité humaine"barbare" et sera bientôt totalement illégal dans tout l’Hexagone. On respire, la Civilisation est sauvée et ce témoignage rassurera tous les adeptes du piercing et de la lacération festive. On est pas des sauvages, on ne veut simplement pas de femmes voilées. Et pis c’est tout !

Il y a quelques mois, j’étais à la recherche d’un complément de financement pour un de mes projets de documentaires sur l’antimatière. Jusque là, aucun rapport avec la burqa et la « dignité humaine ». Mon jeune et fringant producteur avait eu vent d’une manne possible dans la ville de N… qui disposait semblait-il d’un budget conséquent à consacrer aux affaires culturelles. Ce d’autant plus que cette cité cossue souhaitait réhabiliter d’anciennes caves à bière, en haut lieu de la vie artistique locale.

Un premier contact téléphonique nous avait permis de constater que mon dossier sur l’antimatière, cette entité pleine de mystères et de zones d’ombre, était susceptible d’entrer dans les thèmes qui seraient traités dans le cadre d’une grande fiesta inaugurale où seraient conviés à la fois le gratin et le petit peuple.

J’ai donc pris mon bâton de pèlerin pour aller chercher les deniers nécessaires à concrétiser ma chimère, déjà bien avancée puisqu’elle avait reçu l’aval du CERN et d’une commission européenne d’aide à la création.

Arrivé sur place, j’ai pu constater que tout l’aréopage de la commission culturelle était au rendez-vous. La chef de cette charmante tribu, une sémillante quinquagénaire à l’allure de drag king et à la poignée de main de rugby woman, m’a présenté aux autres artistes pressentis pour animer l’ouverture du nouveau centre.

Parmi eux, j’ai remarqué un magnifique métis afro-américain à la silhouette de danseur et au look rapiécé de saltimbanque de rue, un adepte affirmé du multi-piercing, version luxe. Il semblait assez déplacé au milieu des costumes cravates (ce jour-là, j’avais moi aussi revêtu l’uniforme) et profitant du temps morts de l’apéro petits fours, je suis allé tailler une bavette avec cet ovni pour le moins étrange.

Il préparait en effet une thèse de doctorat sur l’automutilation, très en vogue dans la jeunesse gothique allemande, et son projet de spectacle consistait en une savante pyrotechnie où le clou du show serait constitué par la prestation d’un acrobate américain qui se ferait suspendre à dix mètres de hauteur, accroché par de gros hameçon à requins qui lui transperceraient le dos et les jarrets. Tout en l’écoutant m’étaler ses arguments, je ne pouvais m’empêcher de rire sous cape, persuadé de l’accueil glacial avec laquelle sa proposition ne manquerait pas d’être accueillie.

J’ai été le premier à passer l’examen, apparemment avec succès, car après les brefs applaudissement des décideurs, la responsable de la commission m’a serré la paluche avec vigueur en me déclarant tout de go : « félicitations, vous venez de décrocher une subvention de 30 000€ ! » J’étais aux anges.

Quand le tour de mon ami le danseur intello est venu, j’ai tout d’abord été très surpris de constater l’attention soutenue qui lui était portée. Le chef comptable a demandé le montant de la prestation de l’acrobate américain qui se ferait transpercer les dorsaux au milieu des feux de Bengale, et ils ont tous pianoté sur leurs calculettes en marmottant qu’il faudrait faire des économies sur les éclairages.

Pas un mot sur le bien fondé d’un spectacle d’automutilation destiné au grand public, mieux encore : la cheftaine à la poigne d’acier a déclaré d’un ton péremptoire que "ce serait parfait pour accompagner l’exposition de fœtus du célèbre Dr H...qui exerçait dans la ville au XIXème siècle, et dont la collection unique au monde serait ainsi ouverte au public pour la première fois. Nous aurons de magnifiques spécimens de phocomélie et de bébés à deux têtes… a-t-elle ajouté d’un air gourmand "

J’étais estomaqué. N’y tenant plus j’ai demandé à la dame si elle jugeait un tel étalage conforme à la "dignité humaine". Elle m’a froidement rétorqué en me détaillant comme un quartier de barbaque : « On montre bien des lapins à cinq pattes à la télévision ! »

Devant un argument aussi tranchant, je n’ai pu que m’incliner en faisant la grimace. Une grimace à 30 000€ car à peine rentré à Paris, un bref coup de fil m’a froidement informé que mon projet de film sur l’antimatière ne serait pas retenu et que la préférence avait été donnée à la pyrotechnie sanglante qui attirerait plus de monde que la science dure qui, comme chacun sait, n’intéresse pas la grand public. Résultat, mon projet de film est resté jusqu’à ce jour, dans les cartons.

Voilà donc ce que m’évoque l’interdiction de la burqa (burka ?) non conforme à la dignité humaine des femmes d’aujourd’hui.

Curieux de savoir si des femmes « libérées » se faisaient, elles aussi, suspendre par des hameçons à requin plantés dans le dos, j’ai même eu le bonheur de découvrir que récemment, la jolie militante Alice Newstead, artiste et ancienne employée du groupe de cosmétiques Lush, s’est fait percer la peau du dos au niveau des omoplates par deux gros hameçons pour requins, les pieds passés dans un baudrier, afin de tenir ainsi suspendue à l’horizontale, accrochée au plafond d’une boutique Lush Cosmétiques, avenue du Général Leclerc à Paris, dans le XIV arrondissement. La jeune femme est restée ainsi en vitrine plus d’un quart d’heure, les mains jointes, la peau du dos étirée et sanguinolente, symbolisant un requin crocheté.

Un acte courageux, parfaitement conforme aux normes de la dignité humaine occidentale du XXIème siècle ! La prochaine fois on lui conseille d’enfiler une burka et de se balader dans le 93 pour protester contre le mépris affiché des libertés individuelles en Sarkozie. Sûr qu’elle recueillera, là aussi, un beau succès…

Ramdane ISSAAD


http://www.acturevue.com/#port_de_la_burqa.GB

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