samedi 19 février 2011

La Dignité arabe, de la citerne d’Abul Khaizuran à la citerne de Mohamed Bouazizi

Chahid Slimani 

 الكرامة العربية، من خزان أبو الخيزران إلى خزان محمد بوعزيزي
À la mémoire de Ghassan Kanafani et Lamis...
Aux Colibris étouffés dans leur citerne…

إلى روح غسان كنفاني و لميس
إلى كل من يختنق ذاخل خزان
شهيد اسليماني

« Quand le soleil se noie dans une mer de brume,
Quand une vague de nuit déferle sur le monde,
Quand la vue s'est éteinte dans les yeux et les cœurs,
Quand ton chemin se perd comme dans un labyrinthe,
Toi qui erres et qui cherches et qui comprends,
Tu n'as plus d'autre guide que les yeux des mots. »

Ahmed Fouad Najm

Maître Loup vit dans la nature et n’a aucun maître, alors que le chien qui aboie contre lui vit dans la demeure de son maître, un collier autour du cou. « Votre condition pauvres diables est de mourir de faim » aboie le chien ; « Mieux vaut vivre affamé qu’attaché ! » répond Maître Loup. La philosophe Aline de Diéguez me rappela ainsi un jour cette saisissante fable de Jean de La Fontaine, dénonçant la servitude volontaire[1] de nos chiens de garde.

Et Maître Loup « vit le col du Chien pelé.

" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.

- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?

- Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. " »

Pain, jeux, spectacle et servitude. Notre monde n’est qu’un immense et tragique Colisée . Rien n’a vraiment changé depuis Rome. Mais est-ce l’agonie ou le commencement de la Civilisation ? Est-ce l’agonie ou le commencement de la Barbarie ? « Qui débâillonnera la vérité, qui brisera la loi du silence, qui mettra un terme au théâtre des simulacres et des dérobades de l'humanité sur la scène de la politique internationale? Les historiens de demain nous peindront-ils en Tartuffes de la Liberté, serons-nous à jamais aux yeux de la postérité les faux-dévots de la civilisation de la justice? » se demande le philosophe Manuel de Diéguez[2].

I- Le support de la tente

Le grand poète égyptien Ahmed Fouad Najm qui a connu les geôles de Nasser et de Sadate et le mépris de Moubarak, raconte que le jour de la mort de Nasser sa mère est entrée dans sa chambre sanglotant « Nasser est mort ! »

Le poète indifférent : « Mère tu pleures celui qui a emprisonné ton fils ! »

Sa mère furieuse : « imbécile, tu es qui toi ? C’est Nasser, c’est le support de la tente qui vient de tomber »

«انت مين يا عبيط؟ دا عبد الناصر ،دا عمود الخيمة وقع » .

Depuis, le poète a appris à respecter Nasser « il était mon geôlier, mais c’était un grand homme, un Raïs [3], les autres dirigeants arabes ne sont que les daladil (lèche-bottes) des américains ».

Si les égyptiens et les arabes gardent de Nasser le souvenir d’un grand leader malgré ses erreurs, c’est parce qu’il a été l’homme de la Dignité arabe, un des premiers à avoir décidé d’affronter l’hégémonie américaine et sioniste dans la région. Après Nasser le monde arabe a sombré dans la soumission et l’humiliation. La marée noire saoudienne s’est chargée alors d’achever le rêve et la dignité arabes condamnant Sisyphe l’arabe à l’absurdité. 

II- Des hommes dans le soleil

1963, l’enfant d’Acre, le regretté journaliste, peintre et écrivain palestinien Ghassan Kanafani [4] venait de publier son œuvre Des hommes dans le soleil [5] ( Men in the Sun رجال في الشمس , ), un livre qui va marquer toute une génération d’arabes. Enfant de la Nakba et de l’Exil palestinien, il nous raconte dans son livre le rêve et les ailes brisées de trois générations de palestiniens réfugiés au sud Liban ; Abou Qaïs le vieil homme, Assad le jeune révolutionnaire et Marwan l’adolescent, qui décident de se rendre à Bassora pour traverser clandestinement la frontière entre l’Iraq et le Koweït, Eldorado de l’époque. Et c’est Abul Khaizuran, un eunuque, lâche et cupide trafiquant et conducteur, habitué de la traversée périlleuse, qui propose de les cacher dans la citerne de son camion.

Abul Khaizuran qui symbolise pour Kanafani les dirigeants arabes et palestiniens responsables de la Nakba et de l’Exil, oublie d’ouvrir la citerne de son camion et laisse mourir à l’intérieur les trois réfugiés palestiniens étouffés par l’étroitesse de leur captivité et le soleil cruel du désert arabe.

En découvrant après leurs corps, Abul Khaizuran insensible, se pose cette question fondamentale et déchirante qui symbolise depuis le drame palestinien et arabe « Pourquoi n'ont-ils pas frappé aux murs de la citerne ? » لماذا لم يدقوا جدران الخزان؟ …

III- Frapper aux murs de la citerne

La Tunisie était une citerne, l’Égypte l’était aussi[6], tout le monde arabe l’est encore. Mohamed Bouazizi en s’immolant a donné une voix aux trois réfugiés palestiniens qui n’ont pas crié ou frappé aux murs de la citerne craignant les gardes-frontières.

Si Ghassan Kanafani a choisi de livrer ses trois héros à une telle mort cruelle et absurde, c’est parce qu’il a voulu nous alerter sur notre propre sort ; sans le courage et la dignité de frapper aux murs de nos citernes, nous allons tous crever étouffés dans le silence absolu et l’indifférence totale de nos dirigeants lâches et eunuques et de la « communauté internationale » complice de notre captivité et asphyxie.

Je m’adresse aux lecteurs, amis et Colibris européens et occidentaux qui nous entendent frapper aux murs de nos citernes, ne laissez pas le train de l’histoire vous passer sous le nez, prenez une pierre et frappez aux murs de vos citernes vous aussi.

Ce n’est pas à moi de vous rappeler l'humanisme de Voltaire, Rabelais, Montaigne, Erasme ou le dialogue entre Chrémès et Ménédème[7] :

« Ménédème : - Chrémès, tes propres affaires te laissent-elles tant de loisirs que tu t’occupes encore de celles d’autrui, qui ne te concernent en rien.

Chrémès :- Je suis homme : j’estime que rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Prends cela de ma part soit comme un avertissement, soit comme une question que je pose : il s’agit, si tu es dans le vrai, que je fasse comme toi ; sinon que je te mette en garde. ».

Femmes et hommes libres, rien de ce qui est humain ne doit vous être étranger. Vos dirigeants sont aussi des Abul Khaizuran, frappez aux murs de vos citernes. Et notre tente se fera sans doute, peu à peu, plus humaine[8]. Notre dignité, votre dignité, la Dignité humaine est le support de notre tente à nous tous.

Notes

[1] Lire Étienne de La Boétie : Discours de la servitude volontaire

[2] Manuel de Diéguez : La barbarie commence seulement

[3] Raïs : nom masculin, désigne généralement un Chef d'État dans les pays arabes, en particulier en Egypte

[4] Assassinés lui et sa jeune nièce Lamis en 1972 par les services secrets sionistes dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth. Lire cette revue de presse francophone sur l’assassinat de Ghassan Kanafani

[5] Ghassan Kanafani : Des hommes dans le soleil, Editions Sindbad, 2005, présenté et traduit de l'arabe par Michel Seurat

[6] Lire Georges Stanechy : Egypte : Et, le Soleil se leva !...

[7] En 163 av. J.-C. le célèbre dramaturge latin Térence présente au public sa pièce l'Héautontimoroumenos (Le Bourreau de soi-même), mettant en scène, un père sévère, Ménédème, qui conduit son fils Clinia, à partir pour la guerre. Rongé par le remords, il répond ainsi à son voisin Chrémès qui s’étonne de sa conduite.

[8] Je pense à l’excellente expression d’Antoine de Saint Exupery « notre maison se fera plus humaine ». Lire son œuvre Terre des hommes.

Chahid Slimani  

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