En voici un extrait :
"Tout le monde est le Juif de quelqu’un, et aujourd’hui les Palestiniens sont les Juifs des Israéliens," a dit Primo Levi après les massacres de Sabra et Chatila.
L’amère ironie du traitement des Palestiniens par Israël - trop évidente à Levi, qui avait vu les hommes et les femmes d’Auschwitz réduits à l’état de fantômes "qui marchent et travaillent en silence", connus dans les camps comme des "musulmans"- est invisible à Lanzmann. Il aime à citer la remarque de Emil Fackenheim disant que les Juifs assassinés d’Europe sont « la présence d’une absence », mais refuse de voir que l’État juif a également été créé « en présence d’une absence », comme Mahmoud Darwish écrivait.
Quelques années seulement après la guerre, les survivants de l’Holocauste se sont retrouvés dans les maisons d’un autre peuple qu’ils avaient poussé à l’exil, et sur les ruines des villages détruits. La forêt de Ben Shemen, où Lanzmann a parlé avec des survivants du Sonderkommando dans Shoah, est à seulement quatre kilomètres à l’est de Lod, où des dizaines de milliers d’Arabes ont été expulsés en 1948.
Depuis le début de la deuxième Intifada, la communauté juive française a été balayée par une vague de communautarisme, ou une politique identitaire. L’antisémitisme est une raison : l’esprit de clan est compréhensible face à des incidents tels que les meurtres le mois dernier à Toulouse. Mais l’antisémitisme ne peut expliquer le repliement de la communauté juive vers elle-même, ou sa dérive droitière.
Il y a quelques années, troublé par la tonalité de plus en plus belliqueuse de la politique juive en France, Jean Daniel a publié un livre remarquable qui s’appelait La Prison juive. Cette prison, contrairement à l’antisémitisme, était auto-imposée, et composée de trois murs invisibles : l’idée de peuple élu, la commémoration de l’Holocauste et le soutien pour l’État d’Israël. S’étant eux-mêmes piégés à l’intérieur de ces murs, les prospères et assimilés Juifs d’Occident étaient de moins en moins capables de se voir clairement, ou d’apprécier la souffrance des autres - en particulier les Palestiniens qui vivent derrière la "barrière de séparation."
Au cours des quatre dernières décennies, Claude Lanzmann a joué un rôle formidable, non seulement dans la construction de cette prison, mais en veillant sur elle.
Qu’un chroniqueur de l’Holocauste puisse devenir un champion mystique de la force militaire, un défenseur indéfectible de la guerre d’Israël contre le peuple palestinien et un négateur habile de ses crimes, est une histoire remarquable, mais vous ne la trouverez pas dans les mémoires de Lanzmann.
Extrait de l’article d’Adam Shatz sur LRB : Nothing he hasn’t done, nowhere he hasn’t been, traduit par K. dans les commentaires suivant l’article d’Alain Gresh du 11 mars 2012 sur le blog du Monde diplomatique : Gaza, Palestine et apartheid
2 avril 2012 - PulseMedia

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