Patrick Mignard
Le discours « antisystème » est aujourd’hui un discours essentiellement d’extrême droite. Pourtant, n’en a-t-il pas été toujours ainsi ? Le discours « antisystème »
a été dans le passé un discours progressiste, d’extrême gauche.
Pourquoi ce glissement ? Ce phénomène n’est pas récent, il s’est déjà
produit, au 20ème siècle dans des circonstances évidemment bien
différentes d’aujourd’hui, mais certaines constantes demeurent et
méritent d’être analysées.
Dire « anti-système »
permet de faire un raccourci théorique qui évite une analyse trop
précise et permet une exploitation la plus large possible de tous les
thèmes potentiellement porteurs. En fait, (mais ce n’est pas
explicitement dit, et pour cause) on va voir pourquoi, il s’agit de
contester le système capitaliste, non pas dans ce qu’il a de
fondamental : la course au profit et à la marchandisation des relations
sociale mais dans ce qu’il a de plus superficiel, voire irréel et
fantasmatique.
LA DÉRIVE FASCISTE
Après la 1ère Guerre mondiale, la montée des fascismes,
du nazisme, des mouvements factieux en France, avait pour fondement une
critique du capitalisme. Cela prenait la forme d’une remise en question
du système républicain, de la démocratie parlementaire. La critique
n’allait pas plus loin car il fallait éviter de tomber dans la critique
« communiste » du capitalisme… À l’époque,
indépendamment de ce qu’elle est devenue, l’Union Soviétique était un
modèle politique… Il s’agissait de s’en démarquer. Le mot d’ordre des
fascistes était alors « Ni capitalisme, ni communisme/bolchévisme ».
La critique fasciste du capitalisme était déjà des plus
superficielles et n’abordait que des questions secondaires sur
lesquelles se greffaient, sans nuance, les délires et obsessions des
chefs : retour à l’Empire Romain pour Mussolini, finance juive pour
Hitler, un mélange d’antiparlementarisme et de critique des principes de
1789 en France… La pratique de ces mouvements, pour ceux qui ont accédé
au pouvoir, a montré qu’en fait, ils ont fidèlement reproduit, dans le
cadre d’un État fort, les principes et démultiplié toutes les tares du
capitalisme. Les dirigeants de l’économie capitaliste ne se sont
d’ailleurs pas trompés puisqu’ils ont largement financé ces mouvements…
par peur du communisme mais aussi, en sachant qu’ils ne toucheraient pas
à leurs intérêts. L’Histoire en fait foi !
LA FAILLITE DU SOVIÉTISME…
La critique communiste/marxiste du capitalisme, quoi
qu’on en pense, a constitué la seule analyse sérieuse des fondements de
ce qu’est le capitalisme… et elle est d’ailleurs toujours – dans ses
principes - opérationnelle aujourd’hui. Cette critique a donné
naissance, par des extrapolations politiques hasardeuses et erronées, à
un modèle de société qui a rapidement fait faillite en moins d’un siècle
(1917-1989). L’échec du modèle, s’il ne remet pas en cause les
fondements de la critique du système a, par contre, porté un coup
terrible à sa crédibilité auprès de l’opinion publique… Et ce d’autant
plus que les leçons de l’Histoire n’ont jamais été tirées. Si la
faillite du système soviétique a entraîné, logiquement, dans sa chute,
la stratégie de changement social qu’il sous-tendait, il a aussi permis
au capitalisme de jeter la suspicion sur les concepts de l’analyse de sa
critique. Bref, la faillite du soviétisme a ouvert, grande, la voie à
la satisfaction du Capital, à une critique lapidaire, superficielle qui
sauve les intérêts du système tout en donnant l’illusion de la
radicalité.
…ET DE L’EXTRÊME GAUCHE
Le Parti Communiste qui avait rejoint très tôt les rangs
du réformisme a tout de même reçu son coup de grâce final avec
l’effondrement de sa référence historique en 1989. L’Extrême gauche qui
avait fait une analyse pertinente des dérives du soviétisme, du
stalinisme et des Partis Communistes n’a manifestement pas su se dégager
des aberrations stratégiques, probablement par un manque d’analyse
sérieuse des nouvelles conditions du développement du Capital à
l’échelle mondiale (nouvelle division du travail, disparition de la
classe ouvrière industrielle dans les pays de capitalisme développé,
menaces sur l’environnement…) et par la difficulté pour s’extraire des
« vieux » principes qui fondaient la stratégie du
changement social : grève générale, dictature du prolétariat, classe
ouvrière fer de lance du changement… L’esprit de chapelle et la « religion des certitudes » ont aussi joué leur rôle dans cette faillite. L’extrême gauche est restée, et reste, ultra minoritaire (LO, NPA). Une frange a tout de même essayé récemment d’émerger sur le plan politique en adoptant, avec quelques « vieux chevaux de retour » de la politique (des noms ?), l’attitude de la classe politique traditionnelle : Front de Gauche.
À gauche, dans l’extrême gauche, dans la gauche radicale, la
cacophonie, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan
stratégique, rend inaudible tout discours anticapitaliste. La place est
donc libre pour autre chose.
LA FAUSSE RADICALITÉ FRONTISTE
C’est par défaut que naît la « radicalité »
frontiste....en l’absence d’une analyse sérieuse et crédible des
contradictions du capitalisme et d’une stratégie réaliste de changement
social… Toutes les aventures sont possibles à partir du moment où l’on
écarte toute explication logique et rationnelle et où l’on ne fait
référence qu’à des impressions, des ressentis et des croyances. Balayant
largement le champ des peurs, des mécontentements, des haines, des
frustrations, des incompréhensions, les néofascistes d’aujourd’hui,
comme ceux d’hier, en Europe (le FN en France)
bâtissent une stratégie d’accès au pouvoir qui utilise les croyances et
les fantasmes tout en se coulant dans la tradition politique
électoraliste. L’objectif n’est pas d’apporter des solutions aux
problèmes, mais de faire croire que l’on a la solution en l’absence
de toute autre explication et en dopant le discours par une bonne dose
de démagogie… Petit à petit ça passe. Ainsi se construit une opposition
soi-disant radicale qui progresse au fur et à mesure des situations
mortifères créées par le capitalisme et l’enlisement des discours de la
gauche radicale.
Le discours « antisystème » s’alimente en faisant « feu de tout bois »…
Ainsi la laïcité est appelée à la rescousse, côtoyant les catholiques
intégristes ; la défense des salariés est évoquée alors qu’il n’y a
aucun soutien aux luttes ; la référence aux valeurs de la République
côtoie les pires propos racistes ; les références historiques sont des
plus sommaires quand elles ne sont pas scandaleuses… Plus le mensonge
est gros, plus l’outrance est scandaleuse… À l’heure de la médiatisation
à outrance, ça fait le buzz, ça passe et on en parle… ce qui est
l’essentiel. Il y a, à n’en pas douter, une part de « défoulement »
politique dans le vote pour le néofascisme… Et ce d’autant plus que le
système électoral, largement décevant, perd toujours plus de sa
crédibilité. Le drame est, qu’en l’absence d’autre alternative, ce
défoulement se transforme en adhésion suivant la formule classique : « Essayons-les, on va bien voir de quoi ils sont capables ».
On sait où a mené ce raisonnement au 20ème siècle… C’est pourtant le
scénario qui est en passe de se dessiner en Europe, la crise aidant !
Voir
arriver au pouvoir l’extrême droite n’est donc plus une hypothèse
surréaliste mais un danger qui nous menace. Le dénoncer est certes utile
et même indispensable, mais si ceci est nécessaire ce n’est
certainement pas suffisant. Un projet de dépassement stratégique du
capitalisme est nécessaire et urgent, projet qui saura faire la part des
erreurs du passé et des expériences alternatives nouvelles qui se font
jour… Ce n’est pas dans le néofascisme qu’on le trouvera pas plus que
dans la répétition des erreurs du passé…


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