
La répression actuelle des manifestations
populaires à Ferguson [1], Missouri, a attiré l’attention non seulement
sur la façon dont la police a sauvagement abattu un jeune noir mais
surtout sur la façon dont cette même police, équipée de matériels militaires lourds, réprime actuellement des manifestations de protestations qui n’ont rien d’inaccoutumé.
Il apparaît maintenant que les forces de
sécurité intérieure (police, garde nationale) américaines ont été très
récemment dotées d’équipements et de moyens jusqu’ici réservés aux
militaires dans les zones de guerre. On pourrait penser qu’il s’agit de
la simple récupération de matériels qui ne sont plus utilisées en
Afghanistan et dans d’autres conflits dont l’Amérique semble
actuellement se retirer. Mais il n’en est rien.
Il s’agit, non seulement pour la police
mais pour l’armée, de se préparer à conduire des opérations militaires
en milieu urbain. Et ceci non dans des pays où l’armée et les « secret
forces » à son service interviennent déjà, comme en Ukraine, mais dans
des capitales de pays réputés alliées et sur le territoire américain
lui-même. En d’autres termes, en ce qui concerne les Etats-Unis,
il s’agit pour le pouvoir américain de préparer la répression armée de
manifestations s’en prenant à certains lieux représentant les symboles
du pouvoir, et ceci, dans tous les états de l’Union, qu’ils soient
réputés pauvres ou au contraire favorisés.
La question avait été évoquée il y a
maintenant quelques années dans la foulée des rassemblements, d’ailleurs
pacifiques, tenus à Wall Street et repris ailleurs, sous le slogan « Occupy Wall Street
». Il s’est trouvé que ces rassemblements se sont éteints d’eux-mêmes,
peut-être à la suite de menaces d’arrestation formulées contre certains
leaders. Mais l’on s’était demandé ce qui se serait passé si, loin de
s’éteindre, les manifestations s’étaient diffusées et radicalisées. Très
certainement le pouvoir n’aurait pas laissé faire, utilisant lui-même
des moyens de plus en plus violents (et illégaux au regard du droit
coutumier régissant aux Etats-Unis ce genre d’évènements).
La guerre dans les mégacités
Or aujourd’hui, la question ne se pose
plus. Au delà de ce qui se passe à Ferguson, un article récent du World
Socialist Web Site [2] apporte des éléments clairs de réponse. La
priorité du Pentagone est désormais de préparer les forces militaires à
la guerre en milieu urbain. Les conflits récents, à Gaza, en Syrie ou en
Ukraine, montrent clairement que c’est dans de tels milieux que la
répression est la plus difficile, non parce qu’elle entraîne des pertes
civiles vite réputées insupportables, mais parce que l’urbanisation
empêche le déploiement de moyens militaires lourds. C’est ce qu’avait
bien compris en son temps le Baron Haussmann sous le Second Empire
français, faisant raser les quartiers parisiens historiques et les
faisant remplacer par de grands boulevards propices à l’emploi de
l’artillerie.
Dans les derniers conflits cités
ci-dessus, les forces militaires engagées n’ont pas hésité à canonner
les quartiers d’habitations. Mais il faut désormais faire plus,
entraîner les troupes à combattre dans des villes encore trop peu
détruites pour être facilement conquises – ou bien, s’ils s’agit de
villes métropolitaines américaines, encore intactes mais à conquérir
pour en éliminer d’éventuels opposants civils. Dans le Neguev ( Israël) dès 2001,
l’armée américaine avait construit une ville artificielle, dite Urban
Warfare Training facility, où des combats de rue simulés sont depuis
organisés, conjointement avec l’armée israélienne.
Mais il faut faire plus, entraîner les troupes à combattre dans des
villes de 10 millions ou plus d’habitants, dites « megacities ». Cette
doctrine a été présentée dans un document que chacun peut depuis juin
2014 consulter sur Internet « Megacities and the United States Army:
Preparing for a complex and uncertain future » [3] (Les mégacités et
l’armée américaine : se préparer pour affronter un futur complexe et
incertain).
Les aires métropolitaines
correspondantes y sont présentées comme les futurs champs de bataille où
l’US Army (l’armée américaine) devra être déployée. Certains exemples
sont donnés : Dhaka au Bangladesh, Lagos au Nigeria, Bangkok en
Thailande, Mexico City au Mexique, Rio de Janeiro et Sao Paulo au
Brésil… mais aussi la ville de New York, aux États-Unis même. On peut se
demander pourquoi Paris ou Berlin ne sont pas présentées aussi comme «
cases studies », et ce qu’auraient dit nos gouvernements si cela avait
été le cas.
Ces villes, selon le Pentagone, seront
des terrains de guerre parce qu’elles génèrent des inégalités
croissantes et que ces inégalités elles-mêmes génèrent des protestations
de plus en plus nombreuses. Il ne fait aucun doute, pour le Pentagone,
que les protestataires s’équiperont de moyens militaires et
s’efforceront de renverser l’ordre établi, avec l’appui probable de
certains populations de ces quartiers, notamment récemment immigrées.
Ils mèneront des guerres dites de 4e génération, qui ont été
relativement meurtrières pour l’armée américaine en Irak
et Afghanistan. Aussi, sans attendre, le Pentagone est-il en train de
mettre en place en Virginie un « US Army Asymmetric Warfare Group
training center » (centre d’entrainement de l’armée américaine à des
opérations de guerre asymétrique) destiné à entraîner l’armée à mener de
telles guerres, dans des milieux urbains simulés.
Dans ces conditions, on comprend
mieux pourquoi la police métropolitaine américaine est désormais
lourdement équipée, chaque fonctionnaire devenant un véritable « Robocop
». N’en disons pas plus ici. Chacun pourra se demander si ces façons de
mener la lutte des classes s’étendront aux États-Unis et si, en ce cas,
elles seraient favorablement accueillies en Europe. Nous pouvons
penser, non sans appréhension, que la réponse à ces deux questions
serait affirmative.
Source : Gaza, Ukraine and US preparations for urban warfare (WSWS, anglais, 14-08-2014)
Notes
[1] Ferguson, État du Missouri est une petite ville de 20.000 habitants (wikipedia, anglais)
[2] Le World Socialist Web Site est une publication en ligne du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), en anglais et en différentes autres langues, dont le français.
[3] Megacities and the United States Army, preparing for a complex and uncertain Future. Equipe
ayant participé à la conception du document : Colonel Marc Harris,
Lieutenant Colonel Robert Dixon, Major Nicholas Melin, Command Sergeant
Major Daniel Hendrex, Sergeant Major Richard Russo and Mr. Michael
Bailey (usarmy.vo.llnwd.net, PDF, anglais, 4,8 Mo)

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