
L’idée de la souveraineté
du consommateur repose sur l’idée absurde que les fabricants et autres
attendent simplement que nous exprimions nos désirs pour ensuite se
hâter de satisfaire nos demandes. Ces fonctions essentielles au
fonctionnement des entreprises que sont le marketing et la publicité
n’existent dans la théorie économique dominante que parce qu’ils nous
informent sur l’éventail des choix possibles face auxquels nous pouvons satisfaire nos désirs autonomes.
Ainsi que l’écosocialiste Michael Löwy l’écrit : «Contrairement
à ce que prétend l’idéologie du marché, ce n’est pas la demande qui
commande l’offre, ce sont les entreprises capitalistes qui, très
souvent, créent, par les différentes méthodes du marketing, par la
manipulation publicitaire et par l’obsolescence programmée des produits,
le marché pour leurs produits. La publicité joue un rôle essentiel dans
la production consumériste de la demande, en inventant des faux
«besoins» et en stimulant des habitudes de consommation compulsives.»
Il y a plus d’un demi-siècle, l’économiste libéral John Kenneth Galbraith a écrit que la théorie de la souveraineté du consommateur ignore le fait que la «fonction centrale» de la publicité et du marketing est de «faire naître des besoins qui n’existaient pas auparavant.» Loin de simplement répondre aux désirs du consommateur, le marketing «créé les besoins qu’il cherche à satisfaire.» Prétendre
que tout cet effort n’a aucun effet sur les acheteurs revient à dire,
écrit Galbraith, que l’industrie gaspille des milliards de dollars sans
aucun but. Cette idée est pour lui insensée.
Galbraith affirme
que même lorsque la publicité ne parvient pas à convaincre quelques
individus à acheter un produit spécifique, elle réalise une fonction
plus générale au nom de l’ensemble du système : «L’action de
conditionnement joue encore un autre rôle. Tout en assujettissant la
demande à un contrôle serré, elle fait une propagande sans relâche en
faveur des produits en général. Des premières heures de la matinée aux
dernières heures de la soirée, les gens sont informés des services
qu’ils peuvent attendre des produits, de tout ce qui les rend
indispensables […] Moralement, nous admettons qu’abondance de biens
n’est pas synonyme de réussite humaine ; dans la pratique, nous ne
doutons pas qu’on la considère comme telle.»
Michael Dawson, dans son ouvrage The Consumer Trap
[Le piège du consommateur], affirme que la publicité doit être comprise
comme le fragment d’un ensemble plus large du processus de marketing destiné à changer les habitudes consuméristes du commun des mortels :
«Les grandes entreprises des Etats-Unis consacrent actuellement bien
plus d’un billion de dollars par année pour le marketing. Cela
représente le double des dépenses totales consacrées aux Etats-Unis à
l’éducation – privée et publique – des jardins d’enfants aux
universités. Cela revient à environ quatre mille dollars par année pour
chaque homme, femme et enfant de ce pays.»
Il ne s’agit pas
de laisser entendre que nous sommes seulement des victimes à la merci
des monstres tout-puissants du marketing. Il est toujours possible pour
certains individus de refuser d’être influencés par le processus du
marketing ou même de se retirer complètement du système qu’il sert. De
telles actions, ainsi que Galbraith l’affirme, n’ont que peu d’effet sur
le système en tant que tel parce que le conditionnement de
la demande a pour fonction d’influencer non des acheteurs individuels,
mais la masse des gens, l’ensemble d’un marché potentiel.
Tout individu
doué de volonté et de détermination peut se soustraire à son action.
Cela étant, il ne saurait être question de définir une méthode
particulière pour amener l’individu à acheter un produit quelconque.
Ceux qui protesteront s’entendront tout naturellement rétorquer: «Libre à vous de ne pas marcher !»
Mais, le risque est mince de voir les gens affirmer leur personnalité
en nombre suffisant pour gêner le conditionnement du comportement de la
masse.
Les acheteurs
parviennent fréquemment à résister à la manipulation et il arrive que
des campagnes publicitaires spécifiques échouent. En dépensant un
billion de dollars chaque année en marketing, les entreprises ne se
limitent toutefois pas à la promotion de certains types de produits :
elles définissent les termes par lesquels le marché fonctionne,
établissent l’étendue des choix admissibles et promeuvent l’expansion
constante des besoins et des achats sur laquelle reposent leurs profits.
Elles ne dépenseraient pas un tel volume d’argent si cela ne
fonctionnait pas.
Le marché a
rarement de rapport avec le choix ou la liberté, dans la mesure où ces
derniers sont déterminés pour nous par avance, qu’il s’agisse de
nouveaux modèles de voiture, de jouets ou de programmes de télévision:
nous effectuons certes une sélection parmi eux, mais, quant à choisir
vraiment, on peut difficilement considérer que nous avons voix au
chapitre.

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