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« Mon nom est Souad Srour El Marai, réfugiée palestinienne vivant au Liban.
Je vais essayer de vous résumer ce qui m’est arrivé, à moi et à ma famille, pendant les massacres de Sabra et Chatila lors de l’invasion israélienne de Beyrouth en 1982. J’avais alors 17 ans. Dans l’après-midi du 16 septembre, j’étais en compagnie de mon frère de 12 ans ; nous étions en route vers un des camps de réfugiés dans lequel nos amis s’abritaient des bombardements et pour leur demander de nous raccompagner chez nous.
En route, nous avons vu des choses effrayantes, des corps étendus sur la route pleins de sang, nous avons entendu des cris de lamentation et de souffrance. Soudain, j’ai entendu une voix qui m’appelait. C’était notre voisin Abou Redha qui me demandait de l’aider. Il m’a dit :
« Ils nous ont massacrés, ils ont violé nos filles et ils ont pris tous les enfants entre 12 et 16 ans. » Puis il m’a demandé de quitter notre maison, car ils reviendraient encore une fois pour tuer tous ceux qui resteraient dans le camp. Pendant que je me demandais qui avait commis toutes ces atrocités, une voix m’a surpris : « Vous êtes encore en vie, bande de chiens ? »
Nous avons couru
à la maison pour raconter cet incident terrible. Mon père a alors dit
qu’il ne nous arriverait pas plus que ce qui nous est destiné par Dieu,
que c’est lui qui nous crée et il fait de nous ce qu’il veut.
Nous sommes restés
chez nous jusqu’à l’aube du lendemain. Le vendredi 17 septembre, vers
16 h 30, notre voisine, qui avait passé la nuit chez nous, est montée,
en compagnie de mon frère de 11 ans, sur le toit de notre maison pour
voir ce qui se passait, afin que nous puissions décider si nous devions
rester à la maison ou la quitter. Lorsqu’ils sont montés, ils ont été
vus par des miliciens qui étaient sur une colline proche. Ils ont eu
peur et ils sont redescendus en vitesse pour nous dire ce qu’ils avaient
vu. Quelques instants plus tard, nous avons entendu quelqu’un frapper à
la porte. Mon père a demandé : « Qui est là ? » Ils ont dit : « Nous
sommes des Israéliens et nous voulons fouiller la maison. » Mon père a
ouvert la porte. Il y avait 13 soldats armés. Quelques-uns sont entrés
et nous ont encerclés, d’autres sont montés sur le toit de la maison et
les derniers sont restés à l’extérieur.
Je me suis mise
avec ma petite sœur à côté de mon père pendant que mes autres frères et
sœurs se sont mis à côté de notre mère et de la voisine. Mon père les a
bien reçus et les a invités à s’asseoir. Un des hommes a dit : « Nous
voulons prendre tout ce qui se trouve dans votre maison. » Alors, je lui
ai demandé : « Pourquoi voulez-vous tout prendre, après nous avoir pris
la chose la plus chère, notre terre, que voulez-vous encore prendre ? »
Mon père l’a supplié : « Prends tout ce que tu veux sauf mes enfants. »
Le soldat l’a lors frappé si fort au visage qu’il s’est mis à saigner.
Je n’ai pas pu me contrôler et j’ai commencé à crier : « Comment
pouvez-vous frapper un homme aussi âgé que mon père ? » Ils m’ont alors
frappée et jetée au sol. J’ai senti de terribles douleurs et j’ai
commencé aussi à frapper le soldat qui m’avait attaquée. Ils ont alors
pris tout notre argent et nos bijoux, même l’alliance de mon père. L’un
d’eux nous a ordonné de rentrer dans une des chambres, de regarder vers
le mur et de ne pas nous retourner.
Ma petite sœur
d’un an et demi a levé la main et demandé à ma mère de la prendre dans
ses bras, car elle était effrayée. Alors, ils ont commencé à tirer sur
nous. Ma petite sœur a reçu une balle dans la tête. Mon père a été
touché à la poitrine mais était encore en vie. Mes frères et sœurs
Chadli, 3 ans, Farid, 8 ans, Bassam, 11 ans, Hajer, 7 ans et Chadia, 1
an 1/2 ainsi que notre voisine sont morts sur le coup.
Seuls
mes deux frères Maher, 12 ans et Ismaïl, 9 ans sont restés indemnes
parce qu’ils étaient cachés dans les toilettes. Ma sœur Nihad, 16 ans et
ma mère n’ont pas été grièvement touchées. Et moi, j’étais paralysée.
Les soldats,
qui croyaient que nous étions tous morts, sont partis. Nous avons
commencé à vérifier qui était encore en vie et qui était mort. Nous
avons demandé à ma mère, à mon frère et à ma sœur d’aller chercher des
secours. Moi, je suis restée avec mon père qui était grièvement blessé.
Nous étions entourés par les cadavres des membres de notre famille.
C’était un moment horrible que je n’oublierai jamais.
Vers 10 heures
du matin, 3 soldats sont revenus pour prendre l’argent qu’ils avaient
oublié à l’intérieur de la maison. Ils ont vu que je bougeais encore et
que j’essayais de me rapprocher de mon père. Ils ont commencé à
m’insulter et à m’humilier, puis ils m’ont dit : « Regarde bien ce qu’on
va te faire devant ton père. » Ils m’ont alors violée l’un après
l’autre sous les yeux de mon père et ensuite, ils m’ont tiré dessus, me
blessant à la main gauche. Puis ils sont partis.
Mon père
a dit : « Que Dieu te vienne en aide, ma fille », puis il a rendu
l’âme, car il ne pouvait supporter de voir ce qui m’était arrivé.
C’était horrible, d’autant plus que j’ai vécu ça sous les yeux de mon
père. Ils sont revenus une nouvelle fois le soir et ils étaient fous
furieux de me voir encore en vie et en train de boire. Ils m’ont tiré
deux fois dessus, me touchant à la tête. Je me suis alors évanouie.
J’ai été réveillée
par le miaulement des chats qui tournaient autour des cadavres. Avec ma
main indemne, j’ai essayé de recouvrir les corps avec des couvertures,
mais je n’y suis pas parvenue.
Dans la matinée
du jour suivant, le samedi 18 septembre, les soldats sont à nouveau
revenus. J’ai alors fait semblant d’être morte. Le dimanche matin, un
soldat libanais est venu pour demander des nouvelles de membres de sa
famille. J’ai alors crié pour demander de l’aide.
Je ne pouvais plus
parler lorsque ce soldat a enlevé son manteau pour couvrir mon corps nu
et m’emmener avec lui. En sortant du camp, j’ai vu des cadavres égorgés
et enflés, et pendant tout le chemin, je n’entendais que cris et
lamentations.
Le soldat
m’a déposée à la Croix-Rouge. Ils m’ont directement branché un appareil
de respiration artificielle. Ils m’ont ensuite emmenée dans un hôpital
où ils ont refusé de me recevoir. Finalement, ils m’ont emmenée à
l’hôpital de l’Université américaine de Beyrouth. »

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