jeudi 11 septembre 2014

Mes nuits en urgence

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Si vous n’avez rien de prévu le prochain week-end, vous pouvez toujours vous faire une otite carabinée et aller aux urgences de Lariboisière samedi soir.

Les urgences de Lariboisière je connaissais déjà mais je ne m’en lasse pas. J’y étais allé, il y a quelques années, me faire recoudre l’arcade sourcilière après m’être pris une porte automatique et fantasque (du genre à s’ouvrir du mauvais côté) de métro dans la poire.
Les urgences, je vous rassure tout de suite, ça n’a pas changé voire ça a empiré.
On pourrait croire naïvement que le principe des urgences est de traiter les cas prioritaires selon que tu pisses le sang ou pas (et encore parfois tu pisses le sang et c’est pas grave, tandis que tu pisses rien du tout et que c’est désespéré) or à moins d’arriver sur un brancard du Samu, vaut mieux s’armer de patience puisque tu seras traité selon ton ordre d’arrivée et après avoir franchi les différents obstacles administratifs (garde bien ta carte vitale sur toi en cas d’agression caractérisée de porte automatique RATP par exemple).
Au service d’urgences, l’attente peut durer des plombes d’où son vocable approprié : urgence !
Les urgences, c’est la cour des miracles, c’est toutes les misères du monde concentrées au même endroit au même moment, submergeant dans l’énervement, la souffrance et l’exaspération un personnel admirable et blindé gérant le bobo comme le trauma, de l’hypocondriaque ou du mourant dans une tension permanente.
Les urgences, c’est l’un de ces derniers endroits de brassage social où la petite nana de chez Colette avec entorse vip peut y côtoyer la racaille à suturer ou le sdf en coma éthylique.
Les urgences ont l’immense mérite de soigner sans discrimination et dans la gratuité. Elles sont au cœur même du serment d’Hypocrate dans la politique santé d’un état hypocrite. C’est l’honneur d’une civilisation et l’accomplissement d’une société.
Sauf qu’elles ont leurs effets pervers, dévoyées par des usagers en consultations médicales de confort, ou en infirmerie de secours pour des gens qui n’ont même plus accès aux médecins.
Ainsi donc ce samedi soir là mon oreille en chou fleur mes migraines et moi, étions-nous partis pour poireauter entre une heure et huit heures chrono dans les cris hystériques d’une jeune femme sur brancard et les coups de gueule incompréhensibles d’un ivrogne tuméfié. Une fourchette assez large donc.
Et pourquoi une telle fourchette dans cet hôpital spécialisé justement dans l’ORL ?
Parce que, et vous allez relire cette phrase 3 fois et l’apprendre par cœur : il n’existe sur toute l’île de France qu’un seul et unique service d’urgence ORL, soit un médecin par nuit, pour 12 millions d’habitants et que, s’il est parti au bloc opératoire, tu peux aller rejoindre les sans dents et les sans lunettes dans une nouvelle rubrique de la misère programmée : les sans tympans.

Alors, dans ce grand merdier de l’hospitalité bradé à la compétitivité libre et non faussée, dans cet espace d’austérité institutionnalisée, dans l’agonie de cet hôpital public si charitable, on ne peut que remercier le personnel qui se débat comme il peut pour te soulager la douleur, la misère et souvent les deux à la fois.

Je ne peux personnellement qu’assurer au jeune médecin de garde au nom à consonance arabe qui me confia d’urgence au jeune chirurgien ORL d’origine asiatique, assistée de cette jeune infirmière au sourire antillais que je leur garde éternellement une oreille attentive.
Celle qu’ils viennent précisément de me sauver.



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