Fondation Frantz Fanon
Ces assassinats médiatiques sont représentés par les
organes de propagande comme des actes irrationnels d’une radicale
altérité, quasiment non-humaine. Selon nos dirigeants et les médias
occidentaux, ces atrocités seraient inhérentes à une sphère
ethnico-religieuse, l’Islam, qui reste intrinsèquement dangereuse,
quasi-incompréhensible et systématiquement opposée à un Occident dont,
par essence et définition, les valeurs humanistes sont définitivement
supérieures à toutes les autres.
Les décapitations filmées d’otages occidentaux en Irak et d’un
randonneur français en Algérie suscitent légitimement un sentiment
d’horreur et une condamnation unanime et sans appel. Ces assassinats
insensés ne peuvent être le fait que de criminels pervers au service
d’une idéologie déviante. Ces mises en scène macabres viennent à la
suite d’images tout aussi insoutenables montrant des exécutions de masse
d’hommes désarmés.
L’émotion produite par ce théâtre de la cruauté est cependant
froidement manipulée par des médias et des relais politiques en
Occident. La qualification sans cesse reprise de « barbaries »,
perpétrées par des « barbares », répond à la volonté de déshumaniser les
auteurs de ces atrocités. Hors du limès de la Civilisation, ils ne
relèvent plus du droit commun et ne sont plus passibles des lois
ordinaires. Il s’agit pour la propagande blanche, conforme à ses usages
établis et ses traditions éprouvées, de dénoncer l’irréductible barbarie
de « l’autre » présenté comme totalité indistincte pour mieux soumettre
ou exterminer, au-delà des criminels, toute une société. Ou comme dans
les cas de l’Irak et de la Syrie de détruire des Etats.
Ces assassinats médiatiques sont représentés par les organes de
propagande comme des actes irrationnels d’une radicale altérité,
quasiment non-humaine. Mais bien davantage, des échelles du Levant à
celles de Barbarie, ces atrocités seraient inhérentes à une sphère
ethnico-religieuse, l’Islam, qui malgré des nuances langagières, reste
intrinsèquement dangereuse, quasi-incompréhensible et systématiquement
opposée à un Occident dont, par essence et définition, les valeurs
humanistes sont définitivement supérieures à toutes les autres.
Dans un amalgame éhonté mais clairement assumé, les musulmans d’ici
et d’ailleurs, suspectés de connivence « culturelle » avec les
assassins, sont sommés par des policiers de la pensée de se
désolidariser publiquement de ces crimes. Il leur est enjoint
d’approuver la nouvelle guerre moyen-orientale de l’Occident et les
bombardements « vengeurs » décidés par la Civilisation.
Ces arguments d’une propagande essentialiste visant à diaboliser des
communautés toutes entières sont odieux et totalement ineptes. Cette
propagande de stigmatisation et de culpabilisation est d’autant plus
inacceptable que ces journalistes-procureurs seraient particulièrement
bien placés, s’ils faisaient leur métier, pour évoquer, en spécialistes,
la sauvagerie systématique et des exactions d’une ampleur sanguinaire
inouïe de ceux dont les armes se tournent contre les populations
arabo-musulmanes depuis des décennies.
Ces journalistes, qui martèlent le mot de barbarie, qu’ont-ils écrit
sur les centaines de milliers de morts civiles en Irak, sur le recours
au phosphore blanc et aux munitions à l’uranium appauvri contre des
populations civiles ? Qui parmi ces parangons de la Civilisation a
évoqué le sort de ces dizaines d’enfants mal formés à Falloujah et
ailleurs du fait de l’utilisation d’armes interdites ?
A-t-on entendu des cris d’indignation de la part de cette presse au
garde-à-vous, lorsque la très civilisée Madeleine Albright, ancienne
secrétaire d’état américaine, justifiait la mort de cinq cent mille
enfants irakiens ? Qui de cette presse ou de ces chaines de télévision
s’est insurgé devant le fait que dans ce pays des droits de l’homme des
criminels au moins aussi sadiques que ceux de l’Etat Islamique puissent
mourir dans leurs lits grâce aux amnisties et à l’amnésie d’Etat ?
Mais il n’est nul besoin de remonter aux guerres coloniales au nom
des « Lumières » de la génération précédente pour reconnaitre une même
sauvagerie contemporaine, tout aussi indécente, qui se drape des valeurs
de la Démocratie et des Droits de l’Homme. Barack Obama, prix Nobel de
la paix, peut ainsi mener sept guerres depuis qu’il a reçu cette
distinction qui a définitivement perdu toute signification morale. Qui
parmi ces médias évoque les dizaines de milliers de victimes innocentes
des frappes de drones à travers le monde ? La mort, sous les missiles
guidés et les bombes « intelligentes », de cinq cent enfants de Ghaza
n’est -elle pas une « barbarie » ? Tout comme les bombardements d’écoles
gérées par les Nations Unies seraient tout au plus les dégâts
collatéraux de frappes chirurgicales. Il est vrai que sans images et
ensevelis sous la mystification et le silence complice des journalistes
de l’infotainment, les dizaines de milliers de morts des guerres
asymétriques n’existent pas. Pures statistiques, les cadavres
déchiquetés de pauvres et de désarmés ne suscitent aucune émotion.
Il n’est donc nul besoin d’effectuer de minutieuses recherches pour
découvrir que la réalité de la « barbarie » est fort différente de ce
que cette presse en battle-dress veut faire accroire. On ne tentera pas
non plus d’établir ici la généalogie politique de l’Islamisme fanatique
fabriqué par les monarchies du Golfe et armé par l’Occident. Qui se
souvient des missiles français Milan, des armes anglaises et américaines
généreusement fournis aux « moudjahidine » afghans, hier
freedom-fighters et aujourd’hui talibans extrémistes ?
Les mises en scène d’assassinats abjects dans des circonstances
horribles par des psychopathes apolitiques ne peuvent, en aucun cas,
servir de prétexte à des manipulations haineuses. Le discours sur la
barbarie asséné par les relais de propagande, destiné à désigner de faux
ennemis intérieurs, vise à faire taire ceux parmi les musulmans en
Europe qui dénoncent les aventures guerrières au Moyen-Orient. À faire
oublier ceux commis par les alliés de l’Occident. Et également, en
jouant sur la peur à jeter en pâture des minorités visibles
« d’apparence musulmane » à une opinion matraquée que l’on cherche à
conditionner depuis des années. Ces gesticulations autour d’une
soi-disant barbarie musulmane ne parviennent pas à masquer la vérité
sanglante d’un Occident colonialiste hier, impérialiste aujourd’hui, qui
assume sans discontinuer depuis le dix-neuvième siècle ses guerres
éminemment civilisées et très sanguinaires dans le monde arabo-musulman.
Les criminels de l’Etat Islamique ont été à bonne école.
Dans le dispositif éprouvé de préparation psychologique, la barbarie
de l’autre est la justification ultime de la guerre. Or, les « guerres »
éternelles contre le terrorisme, engagées depuis des dizaines d’années,
loin d’avoir endigué le phénomène, l’ont généralisé et complexifié. Il
ne fait guère de doute, à la lumière de l’expérience, que le refus
d’approches politiques et la fascination pour la guerre manifestée par
les dirigeants occidentaux, outre une dangereuse régression du droit
international, ne produira qu’un surcroit de subversion.
Les premiers et les pires barbares sont parmi nous.
Source : Fondation Frantz Fanon
Investig'action

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